Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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-- Allons, allons, acceptez, mon fils, dit Anne d'Autriche; vous
etes au dessus des bruits et des interpretations.
-- Refusez, Sire, dit Fouquet. Tant qu'un roi vit, il n'a d'autre
niveau que sa conscience, d'autre juge que son desir; mais, mort,
il a la posterite qui applaudit ou qui accuse.
-- Merci, ma mere, repliqua Louis en saluant respectueusement la
reine. Merci, monsieur Fouquet, dit-il en congediant civilement le
surintendant.
-- Acceptez-vous? demanda encore Anne d'Autriche.
-- Je reflechirai, repliqua le roi en regardant Fouquet.
Chapitre XLVIII -- Agonie
Le jour meme ou la donation avait ete envoyee au roi, le cardinal
s'etait fait transporter a Vincennes. Le roi et la cour l'y
avaient suivi. Les dernieres lueurs de ce flambeau jetaient encore
assez d'eclat pour absorber, dans leur rayonnement, toutes les
autres lumieres. Au reste, comme on le voit, satellite fidele de
son ministre, le jeune Louis XIV marchait jusqu'au dernier moment
dans le sens de sa gravitation. Le mal, selon les pronostics de
Guenaud, avait empire; ce n'etait plus une attaque de goutte,
c'etait une attaque de mort. Puis il y avait une chose qui faisait
cet agonisant plus agonisant encore: c'etait l'anxiete que jetait
dans son esprit cette donation envoyee au roi, et qu'au dire de
Colbert le roi devait renvoyer non acceptee au cardinal.
Le cardinal avait grande foi, comme nous avons vu, dans les
predictions de son secretaire; mais la somme etait forte, et quel
que fut le genie de Colbert, de temps en temps le cardinal
pensait, a part lui, que le theatin, lui aussi, avait bien pu se
tromper, et qu'il y avait au-moins autant de chances pour qu'il ne
fut pas damne, qu'il y en avait pour que Louis XIV lui renvoyat
ses millions.
D'ailleurs, plus la donation tardait a revenir, plus Mazarin
trouvait que quarante millions valent bien la peine que l'on
risque quelque chose et surtout une chose aussi hypothetique que
l'ame. Mazarin, en sa qualite de cardinal et de premier ministre,
etait a peu pres athee et tout a fait materialiste.
A chaque fois que la porte s'ouvrait, il se retournait donc
vivement vers la porte, croyant voir entrer par la sa malheureuse
donation; puis, trompe dans son esperance, il se recouchait avec
un soupir et retrouvait sa douleur d'autant plus vive qu'un
instant il l'avait oubliee. Anne d'Autriche, elle aussi, avait
suivi le cardinal; son coeur, quoique l'age l'eut faite egoiste,
ne pouvait se refuser de temoigner a ce mourant une tristesse
qu'elle lui devait en qualite de femme, disent les uns, en qualite
de souveraine, disent les autres.
Elle avait, en quelque sorte, pris le deuil de la physionomie par
avance, et toute la cour le portait comme elle.
Louis, pour ne pas montrer sur son visage ce qui se passait au
fond de son ame, s'obstinait a rester confine dans son appartement
ou sa nourrice toute seule lui faisait compagnie; plus il croyait
approcher du terme ou toute contrainte cesserait pour lui, plus il
se faisait humble et patient, se repliant sur lui-meme comme tous
les hommes forts qui ont quelque dessein, afin de se donner plus
de ressort au moment decisif. L'extreme-onction avait ete
secretement administree au cardinal, qui, fidele a ses habitudes
de dissimulation, luttait contre les apparences, et meme contre la
realite, recevant dans son lit comme s'il n'eut ete atteint que
d'un mal passager.
Guenaud, de son cote, gardait le secret le plus absolu: interroge,
fatigue de poursuites et de questions, il ne repondait rien,
sinon: "Son Eminence est encore pleine de jeunesse et de force;
mais Dieu veut ce qu'il veut, et quand il a decide qu'il doit
abattre l'homme, il faut que l'homme soit abattu."
Ces paroles, qu'il semait avec une sorte de discretion, de reserve
et de preference, deux personnes les commentaient avec grand
interet: le roi et le cardinal.
Mazarin, malgre la prophetie de Guenaud, se leurrait toujours, ou,
pour mieux dire, il jouait si bien son role, que les plus fins, en
disant qu'il se leurrait, prouvaient qu'ils etaient des dupes.
Louis, eloigne du cardinal depuis deux jours; Louis, l'oeil fixe
sur cette donation qui preoccupait si fort le cardinal; Louis ne
savait point au juste ou en etait Mazarin. Le fils de Louis XIII,
suivant les traditions paternelles, avait ete si peu roi jusque-
la, que, tout en desirant ardemment la royaute, il la desirait
avec cette terreur qui accompagne toujours l'inconnu. Aussi, ayant
pris sa resolution, qu'il ne communiquait d'ailleurs a personne,
se resolut-il a demander a Mazarin une entrevue. Ce fut Anne
d'Autriche qui, toujours assidue pres du cardinal, entendit la
premiere cette proposition du roi et qui la transmit au mourant,
qu'elle fit tressaillir. Dans quel but Louis XIV lui demandait-il
une entrevue? Etait-ce pour rendre, comme l'avait dit Colbert?
Etait-ce pour garder apres remerciement, comme le pensait Mazarin?
Neanmoins, comme le mourant sentait cette incertitude augmenter
encore son mal, il n'hesita pas un instant.
-- Sa Majeste sera la bienvenue, oui, la tres bienvenue, s'ecria-
t-il en faisant a Colbert, qui etait assis au pied du lit, un
signe que celui-ci comprit parfaitement. Madame, continua Mazarin,
Votre Majeste serait-elle assez bonne pour assurer elle-meme le
roi de la verite de ce que je viens de dire?
Anne d'Autriche se leva; elle avait hate, elle aussi, d'etre fixee
a l'endroit des quarante millions qui etaient la sourde pensee de
tout le monde.
Anne d'Autriche sortie, Mazarin fit un grand effort, et se
soulevant vers Colbert:
-- Eh bien! Colbert, dit-il, voila deux jours malheureux! voila
deux mortels jours, et, tu le vois, rien n'est revenu de la-bas.
-- Patience, monseigneur, dit Colbert.
-- Es-tu fou, malheureux! tu me conseilles la patience! Oh! en
verite, Colbert, tu te moques de moi: je meurs, et tu me cries
d'attendre!
-- Monseigneur, dit Colbert avec son sang-froid habituel, il est
impossible que les choses n'arrivent pas comme je l'ai dit. Sa
Majeste vient vous voir, c'est qu'elle vous rapporte elle-meme la
donation.
-- Tu crois, toi? Eh bien! moi, au contraire, je suis sur que Sa
Majeste vient pour me remercier.
Anne d'Autriche rentra en ce moment; en se rendant pres de son
fils, elle avait rencontre dans les antichambres un nouvel
empirique. Il etait question d'une poudre qui devait sauver le
cardinal. Anne d'Autriche apportait un echantillon de cette
poudre. Mais ce n'etait point cela que Mazarin attendait, aussi ne
voulait-il pas meme jeter les yeux dessus, assurant que la vie ne
valait point toutes les peines qu'on prenait pour la conserver.
Mais, tout en proferant cet axiome philosophique, son secret, si
longtemps contenu, lui echappa enfin.
-- La, madame, dit-il, la n'est point l'interessant de la
situation; j'ai fait au roi, voici tantot deux jours, une petite
donation; jusqu'ici, par delicatesse sans doute, Sa Majeste n'en a
point voulu parler; mais le moment arrive des explications et je
supplie Votre Majeste de me dire si le roi a quelques idees sur
cette matiere.
Anne d'Autriche fit un mouvement pour repondre: Mazarin l'arreta.
-- La verite, madame, dit-il; au nom du Ciel, la verite! Ne
flattez pas un mourant d'un espoir qui serait vain.
La, il arreta un regard de Colbert lui disant qu'il allait faire
fausse route.
-- Je sais, dit Anne d'Autriche, en prenant la main du cardinal;
je sais que vous avez fait genereusement, non pas une petite
donation, comme vous dites avec tant de modestie, mais un don
magnifique; je sais combien il vous serait penible que le roi...
Mazarin ecoutait, tout mourant qu'il etait, comme dix vivants
n'eussent pu le faire.
-- Que le roi? reprit-il.
-- Que le roi, continua Anne d'Autriche, n'acceptat point de bon
coeur ce que vous offrez si noblement.
Mazarin se laissa retomber sur l'oreiller comme Pantalon, c'est-a-
dire avec tout le desespoir de l'homme qui s'abandonne au
naufrage, mais il conserva encore assez de force et de presence
d'esprit pour jeter a Colbert un de ces regards qui valent bien
dix sonnets, c'est-a-dire dix longs poemes.
-- N'est-ce pas, ajouta la reine, que vous eussiez considere le
refus du roi comme une sorte d'injure?
Mazarin roula sa tete sur l'oreiller sans articuler une seule
syllabe.
La reine se trompa, ou feignit de se tromper, a cette
demonstration.
-- Aussi, reprit-elle, je l'ai circonvenu par de bons conseils, et
comme certains esprits, jaloux sans doute de la gloire que vous
allez acquerir par cette generosite, s'efforcaient de prouver au
roi qu'il devait refuser cette donation, j'ai lutte en votre
faveur, et lutte si bien, que vous n'aurez pas, je l'espere, cette
contrariete a subir.
-- Oh! murmura Mazarin avec des yeux languissants, ah! que voila
un service que je n'oublierai pas une minute, pendant le peu
d'heures qui me restent a vivre!
-- Au reste, je dois le dire, continua Anne d'Autriche, ce n'est
point sans peine que je l'ai rendu a Votre Eminence.
-- Ah! peste! je le crois. Oh!
-- Qu'avez-vous, mon Dieu?
-- Il y a que je brule.
-- Vous souffrez donc beaucoup?
-- Comme un damne!
Colbert eut voulu disparaitre sous les parquets.
-- En sorte, reprit Mazarin, que Votre Majeste pense que le roi...
(il s'arreta quelques secondes) que le roi, reprit-il apres
quelques secondes, vient ici pour me faire un petit bout de
compliment?
-- Je le crois, dit la reine.
Mazarin foudroya Colbert de son dernier regard. En ce moment, les
huissiers annoncerent le roi dans les antichambres pleines de
monde. Cette annonce produisit un remue-menage dont Colbert
profita pour s'esquiver par la porte de la ruelle. Anne d'Autriche
se leva, et debout attendit son fils. Louis XIV parut au seuil de
la chambre, les yeux fixes sur le moribond, qui ne prenait plus
meme la peine de se remuer pour cette Majeste de laquelle il
pensait n'avoir plus rien a attendre.
Un huissier roula un fauteuil pres du lit. Louis salua sa mere,
puis le cardinal, et s'assit. La reine s'assit a son tour.
Puis, comme le roi avait regarde derriere lui, l'huissier comprit
ce regard, fit un signe et ce qui restait de courtisans sous les
portieres s'eloigna aussitot.
Le silence retomba dans la chambre avec les rideaux de velours. Le
roi, encore tres jeune et tres timide devant celui qui avait ete
son maitre depuis sa naissance, le respectait encore bien plus
dans cette supreme majeste de la mort; il n'osait donc entamer la
conversation, sentant que chaque parole devait avoir une portee,
non pas seulement sur les choses de ce monde, mais encore sur
celles de l'autre. Quant au cardinal, il n'avait qu'une pensee en
ce moment: sa donation. Ce n'etait point la douleur qui lui
donnait cet air abattu et ce regard morne; c'etait l'attente
devant de ce remerciement qui allait sortir de la bouche du roi,
et couper court a toute esperance de restitution. Ce fut Mazarin
qui rompit le premier le silence.
-- Votre Majeste, dit-il, est venue s'etablir a Vincennes?
Louis fit un signe de tete.
-- C'est une gracieuse faveur, continua Mazarin, qu'elle accorde a
un mourant, et qui lui rendra la mort plus douce.
-- J'espere, repondit le roi, que je viens visiter, non pas un
mourant, mais un malade susceptible de guerison.
Mazarin fit un mouvement de tete qui signifiait: "Votre Majeste
est bien bonne, mais j'en sais plus qu'elle la-dessus."
-- La derniere visite, dit-il, Sire, la derniere.
-- S'il en etait ainsi, monsieur le cardinal, dit Louis XIV, je
viendrais une derniere fois prendre les conseils d'un guide a qui
je dois tout.
Anne d'Autriche etait femme; elle ne put retenir ses larmes. Louis
se montra lui-meme fort emu, et Mazarin plus encore que ses deux
hotes, mais pour d'autres motifs.
Ici le silence recommenca; la reine essuya ses joues et Louis
reprit de la fermete.
-- Je disais, poursuivit le roi, que je devais beaucoup a Votre
Eminence.
Les yeux du cardinal devorerent Louis XIV, car il sentait venir le
moment supreme.
-- Et, continua le roi, le principal objet de ma visite etait un
remerciement bien sincere pour le dernier temoignage d'amitie que
vous avez bien voulu m'envoyer.
Les joues du cardinal se creuserent ses levres s'entrouvrirent et
le plus lamentable soupir qu'il eut jamais pousse se prepara a
sortir de sa poitrine.
-- Sire, dit-il, j'aurai depouille ma pauvre famille; j'aurai
ruine tous les miens, ce qui peut m'etre impute a mal; mais au
moins on ne dira pas que j'ai refuse de tout sacrifier a mon roi.
Anne d'Autriche recommenca ses pleurs.
-- Cher monsieur Mazarin, dit le roi d'un ton plus grave qu'on
n'eut du l'attendre de sa jeunesse, vous m'avez mal compris, a ce
que je vois.
Mazarin se souleva sur son coude.
-- Il ne s'agit point ici de ruiner votre chere famille, ni de
depouiller vos serviteurs; oh! non, cela ne sera point.
"Allons, il va me rendre quelque bribe, pensa Mazarin; tirons donc
le morceau le plus large possible."
"Le roi va s'attendrir et faire le genereux, pensa la reine; ne le
laissons pas s'appauvrir, pareille occasion de fortune ne se
representera jamais."
-- Sire, dit tout haut le cardinal, ma famille est bien nombreuse
et mes nieces vont etre bien privees, moi n'y etant plus.
-- Oh! s'empressa d'interrompre la reine, n'ayez aucune inquietude
a l'endroit de votre famille, cher monsieur Mazarin; nous n'aurons
pas d'amis plus precieux que vos amis; vos nieces seront mes
enfants, les soeurs de Sa Majeste, et, s'il se distribue une
faveur en France, ce sera pour ceux que vous aimez.
"Fumee!" pensa Mazarin, qui connaissait mieux que personne le fond
que l'on peut faire sur les promesses des rois. Louis lut la
pensee du moribond sur son visage.
-- Rassurez-vous, cher monsieur de Mazarin, lui dit-il avec un
demi sourire triste sous son ironie, Mlles de Mazarin perdront en
vous perdant leur bien le plus precieux; mais elles n'en resteront
pas moins les plus riches heritieres de France, et puisque vous
avez bien voulu me donner leur dot...
Le cardinal etait haletant.
-- Je la leur rends, continua Louis, en tirant de sa poitrine et
en allongeant vers le lit du cardinal le parchemin qui contenait
la donation qui, depuis deux jours, avait souleve tant d'orages
dans l'esprit de Mazarin.
-- Que vous avais-je dit, monseigneur? murmura dans la ruelle une
voix qui passa comme un souffle.
-- Votre Majeste me rend ma donation! s'ecria Mazarin si trouble
par la joie qu'il oublia son role de bienfaiteur.
-- Votre Majeste rend les quarante millions! s'ecria Anne
d'Autriche, si stupefaite qu'elle oublia son role d'affligee.
-- Oui, monsieur le cardinal, oui, madame, repondit Louis XIV, en
dechirant le parchemin que Mazarin n'avait pas encore ose
reprendre; oui, j'aneantis cet acte qui spoliait toute une
famille; le bien acquis par Son Eminence a mon service est son
bien et non le mien.
-- Mais, Sire, s'ecria Anne d'Autriche, Votre Majeste songe-t-elle
qu'elle n'a pas dix mille ecus dans ses coffres?
-- Madame, je viens de faire ma premiere action royale, et, je
l'espere, elle inaugurera dignement mon regne.
-- Ah! Sire, vous avez raison! s'ecria Mazarin; c'est
veritablement grand, c'est veritablement genereux, ce que vous
venez de faire la!
Et il regardait, l'un apres l'autre, les morceaux de l'acte epars
sur son lit, pour se bien assurer qu'on avait dechire la minute et
non pas une copie.
Enfin, ses yeux rencontrerent celui ou se trouvait sa signature,
et, la reconnaissant, il se renversa tout pame sur son chevet.
Anne d'Autriche, sans force pour cacher ses regrets, levait les
mains et les yeux au ciel.
-- Ah! Sire, s'ecria Mazarin, ah! Sire, serez-vous beni! Mon Dieu!
serez-vous aime par toute ma famille!... _Per bacco!_ si jamais un
mecontentement vous venait de la part des miens, Sire, froncez les
sourcils et je sors de mon tombeau.
Cette pantalonnade ne produisit pas tout l'effet sur lequel avait
compte Mazarin. Louis avait deja passe a des considerations d'un
ordre plus eleve; et, quant a Anne d'Autriche, ne pouvant
supporter, sans s'abandonner a la colere qu'elle sentait gronder
en elle, et cette magnanimite de son fils et cette hypocrisie du
cardinal, elle se leva et sortit de la chambre, peu soucieuse de
trahir ainsi son depit.
Mazarin devina tout, et, craignant que Louis XIV ne revint sur sa
premiere decision, il se mit, pour entrainer les esprits sur une
autre voie, a crier comme plus tard devait le faire Scapin, dans
cette sublime plaisanterie que le morose et grondeur Boileau osa
reprocher a Moliere. Cependant, peu a peu les cris se calmerent,
et quand Anne d'Autriche fut sortie de la chambre, ils
s'eteignirent meme tout a fait.
-- Monsieur le cardinal, dit le roi, avez-vous maintenant quelque
recommandation a me faire?
-- Sire, repondit Mazarin, vous etes deja la sagesse meme, la
prudence en personne; quant a la generosite, je n'en parle pas: ce
que vous venez de faire depasse ce que les hommes les plus
genereux de l'antiquite et des temps modernes ont jamais fait.
Le roi demeura froid a cet eloge.
-- Ainsi, dit-il, vous vous bornez a un remerciement, monsieur, et
votre experience, bien plus connue encore que ma sagesse, que ma
prudence et que ma generosite, ne vous fournit pas un avis amical
qui me serve pour l'avenir?
Mazarin reflechit un moment.
-- Vous venez, dit-il, de faire beaucoup pour moi, c'est-a-dire
pour les miens, Sire.
-- Ne parlons pas de cela, dit le roi.
-- Eh bien! continua Mazarin, je veux vous rendre quelque chose en
echange de ces quarante millions que vous abandonnez si
royalement.
Louis XIV fit un mouvement qui indiquait que toutes ces flatteries
le faisaient souffrir.
-- Je veux, reprit Mazarin, vous donner un avis; oui, un avis, et
un avis plus precieux que ces quarante millions.
-- Monsieur le cardinal! interrompit Louis XIV.
-- Sire, ecoutez cet avis.
-- J'ecoute.
-- Approchez-vous, Sire, car je m'affaiblis... Plus pres, Sire,
plus pres.
Le roi se courba sur le lit du mourant.
-- Sire, dit Mazarin, si bas que le souffle de sa parole arriva
seul comme une recommandation du tombeau aux oreilles attentives
du jeune roi... Sire, ne prenez jamais de Premier ministre.
Louis se redressa, etonne.
L'avis etait une confession.
C'etait un tresor, en effet, que cette confession sincere de
Mazarin. Le legs du cardinal au jeune roi se composait de sept
paroles seulement; mais ces sept paroles, Mazarin l'avait dit,
elles valaient quarante millions.
Louis en resta un instant etourdi.
Quant a Mazarin, il semblait avoir dit une chose toute naturelle.
-- Maintenant, a part votre famille, demanda le jeune roi, avez-
vous quelqu'un a me recommander, monsieur de Mazarin?
Un petit grattement se fit entendre le long des rideaux de la
ruelle.
Mazarin comprit.
-- Oui! oui! s'ecria-t-il vivement; oui, Sire; je vous recommande
un homme sage, un honnete homme, un habile homme.
-- Dites son nom, monsieur le cardinal.
-- Son nom vous est presque inconnu encore, Sire: c'est celui de
M. Colbert, mon intendant. Oh! essayez de lui, ajouta Mazarin
d'une voix accentuee; tout ce qu'il m'a predit est arrive; il a du
coup d'oeil, et ne s'est jamais trompe, ni sur les choses, ni sur
les hommes, ce qui est bien plus surprenant encore. Sire, je vous
dois beaucoup; mais je crois m'acquitter envers vous, en vous
donnant M. Colbert.
-- Soit, dit faiblement Louis XIV; car, ainsi que le disait
Mazarin, ce nom de Colbert lui etait bien inconnu, et il prenait
cet enthousiasme du cardinal pour le dire d'un mourant.
Le cardinal etait retombe sur son oreiller.
-- Pour cette fois, adieu, Sire... adieu, murmura Mazarin... je
suis las et j'ai encore un rude chemin a faire avant de me
presenter devant mon nouveau maitre. Adieu, Sire.
Le jeune roi sentit des larmes dans ses yeux; il se pencha sur le
mourant, deja a moitie cadavre... puis il s'eloigna
precipitamment.
Chapitre XLIX -- La premiere apparition de Colbert
Toute la nuit se passa en angoisses communes, au mourant et au
roi.
Le mourant attendait sa delivrance.
Le roi attendait sa liberte.
Louis ne se coucha point. Une heure apres sa sortie de la chambre
du cardinal, il sut que le mourant, reprenant un peu de forces,
s'etait fait habiller, farder, peigner, et qu'il avait voulu
recevoir les ambassadeurs.
Pareil a Auguste, il considerait sans doute le monde comme un
grand theatre, et voulait jouer proprement le dernier acte de sa
comedie.
Anne d'Autriche ne reparut plus chez le cardinal, elle n'avait
plus rien a y faire. Les convenances furent un pretexte a son
absence. Au reste, le cardinal ne s'enquit point d'elle: le
conseil que la reine avait donne a son fils lui etait reste sur le
coeur. Vers minuit, encore tout farde, Mazarin entra en agonie. Il
avait revu son testament et comme ce testament etait l'expression
exacte de sa volonte, et qu'il craignait qu'une influence
interessee ne profitat de sa faiblesse pour faire changer quelque
chose a ce testament, il avait donne le mot d'ordre a Colbert,
lequel se promenait dans le corridor qui conduisait a la chambre a
coucher du cardinal, comme la plus vigilante des sentinelles. Le
roi, renferme chez lui, depechait toutes les heures sa nourrice
vers l'appartement de Mazarin, avec ordre de lui rapporter le
bulletin exact de la sante du cardinal.
Apres avoir appris que Mazarin s'etait fait habiller, farder,
peigner et avait recu les ambassadeurs, Louis apprit que l'on
commencait pour le cardinal les prieres des agonisants.
A une heure du matin, Guenaud avait essaye le dernier remede, dit
remede heroique. C'etait un reste des vieilles habitudes de ce
temps d'escrime, qui allait disparaitre pour faire place a un
autre temps, que de croire que l'on pouvait garder contre la mort
quelque bonne botte secrete. Mazarin, apres avoir pris le remede,
respira pendant pres de dix minutes.
Aussitot, il donna l'ordre que l'on repandit en tout lieu et tout
de suite le bruit d'une crise heureuse.
Le roi, a cette nouvelle, sentit passer comme une sueur froide sur
son front: il avait entrevu le jour de la liberte, l'esclavage lui
paraissait plus sombre, et moins acceptable que jamais.
Mais le bulletin qui suivit changea entierement la face des
choses.
Mazarin ne respirait plus du tout, et suivait a peine les prieres
que le cure de Saint-Nicolas-des-Champs recitait aupres de lui. Le
roi se remit a marcher avec agitation dans sa chambre, et a
consulter, tout en marchant, plusieurs papiers tires d'une
cassette, dont seul il avait la clef.
Une troisieme fois la nourrice retourna. M. de Mazarin venait de
faire un jeu de mots et d'ordonner que l'on revernit sa Flore du
Titien.
Enfin, vers deux heures et demie du matin, le roi ne put resister
a l'accablement; depuis vingt-quatre heures, il ne dormait pas.
Le sommeil, si puissant a son age, s'empara donc de lui et le
terrassa pendant une heure environ.
Mais il ne se coucha point pendant cette heure; il dormit sur son
fauteuil.
Vers quatre heures, la nourrice, en rentrant dans la chambre, le
reveilla.
-- Eh bien? demanda le roi.
-- Eh bien! mon cher Sire, dit la nourrice en joignant les mains
avec un air de commiseration, eh bien! il est mort.
Le roi se leva d'un seul coup et comme si un ressort d'acier l'eut
mis sur ses jambes.
-- Mort! s'ecria-t-il.
-- Helas! oui.
-- Est-ce donc bien sur?
-- Oui.
-- Officiel?
-- Oui.
-- La nouvelle en est-elle donnee?
-- Pas encore.
-- Mais qui t'a dit, a toi, que le cardinal etait mort?
-- M. Colbert.
-- M. Colbert?
-- Oui.
-- Et lui-meme etait sur de ce qu'il disait?
-- Il sortait de la chambre et avait tenu, pendant quelques
minutes, une glace devant les levres du cardinal.
-- Ah! fit le roi; et qu'est-il devenu, M. Colbert?
-- Il vient de quitter la chambre de Son Eminence.
-- Pour aller ou?
-- Pour me suivre.
-- De sorte qu'il est...?
-- La, mon cher Sire, attendant a votre porte que votre bon
plaisir soit de le recevoir.
Louis courut a la porte, l'ouvrit lui-meme et apercut dans le
couloir Colbert debout et attendant.
Le roi tressaillit a l'aspect de cette statue toute vetue de noir.
Colbert, saluant avec un profond respect, fit deux pas vers Sa
Majeste.
Louis rentra dans la chambre, en faisant a Colbert signe de le
suivre.
Colbert entra. Louis congedia la nourrice qui ferma la porte en
sortant.
Colbert se tint modestement debout pres de cette porte.
-- Que venez-vous m'annoncer, monsieur? dit Louis, fort trouble
d'etre ainsi surpris dans sa pensee intime qu'il ne pouvait
completement cacher.
-- Que M. le cardinal vient de trepasser, Sire, et que je vous
apporte son dernier adieu.
Le roi demeura un instant pensif.
Pendant cet instant, il regardait attentivement Colbert; il etait
evident que la derniere pensee du cardinal lui revenait a
l'esprit.
-- C'est vous qui etes M. Colbert? demanda-t-il.
-- Oui, Sire.
-- Fidele serviteur de Son Eminence, a ce que Son Eminence m'a dit
elle meme?
-- Oui, Sire.
-- Depositaire d'une partie de ses secrets?
-- De tous.
-- Les amis et les serviteurs de Son Eminence defunte me seront
chers, monsieur, et j'aurai soin que vous soyez place dans mes
bureaux.
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