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Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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Mazarin haussa les epaules.

-- Comme si je n'avais pas sauve son Etat et ses finances!

-- Cela ne souffre pas de controverse, monseigneur.

-- N'est-ce pas? Donc, j'aurais gagne tres legitimement un
salaire, malgre mon confesseur?

-- C'est hors de doute.

-- Et je pourrais garder pour ma famille, si besogneuse, une bonne
partie... le tout meme de ce que j'ai gagne!

-- Je n'y vois aucun empechement, monseigneur.

-- J'etais bien sur, en vous consultant, Colbert, d'avoir un avis
sage, repliqua Mazarin tout joyeux.

Colbert fit sa grimace de pedant.

-- Monseigneur, interrompit-il, il faudrait bien voir cependant si
ce qu'a dit le theatin n'est pas un piege.

-- Non, un piege... pourquoi? Le theatin est honnete homme.

-- Il a cru Votre Eminence aux portes du tombeau, puisque Votre
Eminence le consultait... Ne l'ai-je pas entendu vous dire:
"Distinguez ce que le roi vous a donne de ce que vous vous etes
donne a vous-meme..." Cherchez bien, monseigneur, s'il ne vous a
pas un peu dit cela, c'est assez une parole de theatin.

-- Il serait possible.

-- Auquel cas, monseigneur, je vous regarderais comme mis en
demeure par le religieux...

-- De restituer? s'ecria Mazarin tout echauffe.

-- Eh! je ne dis pas non.

-- De restituer tout! Vous n'y songez pas... Vous dites comme le
confesseur.

-- Restituer une partie, c'est-a-dire faire la part de Sa Majeste,
et cela, monseigneur, peut avoir des dangers. Votre Eminence est
un politique trop habile pour ignorer qu'a cette heure le roi ne
possede pas cent cinquante mille livres nettes dans ses coffres.

-- Ce n'est pas mon affaire, dit Mazarin triomphant, c'est celle
de M. le surintendant Fouquet, dont je vous ai donne, ces derniers
mois, tous les comptes a verifier.

Colbert pinca les levres a ce seul nom de Fouquet.

-- Sa Majeste, dit-il entre ses dents, n'a d'argent que celui
qu'amasse M. Fouquet; votre argent a vous, monseigneur, lui sera
une friande pature.

-- Enfin, je ne suis pas le surintendant des finances du roi, moi;
j'ai ma bourse... Certes, je ferais bien, pour le bonheur de Sa
Majeste... quelques legs... mais je ne puis frustrer ma famille...

-- Un legs partiel vous deshonore et offense le roi. Une partie
leguee a Sa Majeste, c'est l'aveu que cette partie vous a inspire
des doutes comme n'etant pas acquise legitimement.

-- Monsieur Colbert!...

-- J'ai cru que Votre Eminence me faisait l'honneur de me demander
un conseil.

-- Oui, mais vous ignorez les principaux details de la question.

-- Je n'ignore rien, monseigneur; voila dix ans que je passe en
revue toutes les colonnes de chiffres qui se font en France, et si
je les ai peniblement clouees en ma tete, elles y sont si bien
rivees a present, que depuis l'office de M. Letellier, qui est
sobre, jusqu'aux petites largesses secretes de M. Fouquet, qui est
prodigue, je reciterais, chiffre par chiffre, tout l'argent qui se
depense de Marseille a Cherbourg.

-- Alors, vous voudriez que je jetasse tout mon argent dans les
coffres du roi! s'ecria ironiquement Mazarin, a qui la goutte
arrachait en meme temps plusieurs soupirs douloureux. Certes, le
roi ne me reprocherait rien, mais il se moquerait de moi en
mangeant mes millions, et il aurait bien raison.

-- Votre Eminence ne m'a pas compris. Je n'ai pas pretendu le
moins du monde que le roi dut depenser votre argent.

-- Vous le dites clairement, ce me semble, en me conseillant de le
lui donner.

-- Ah! repliqua Colbert, c'est que Votre Eminence, absorbee
qu'elle est par son mal, perd de vue completement le caractere de
Sa Majeste Louis XIV.

-- Comment cela?...

-- Ce caractere, je crois, si j'ose m'exprimer ainsi, ressemble a
celui que Monseigneur confessait tout a l'heure au theatin.

-- Osez; c'est...?

-- C'est l'orgueil. Pardon, monseigneur; la fierte, voulais-je
dire. Les rois n'ont pas d'orgueil: c'est une passion humaine.

-- L'orgueil, oui, vous avez raison. Apres?...

-- Eh bien! monseigneur, si j'ai rencontre juste, Votre Eminence
n'a qu'a donner tout son argent au roi, et tout de suite.

-- Mais pourquoi? dit Mazarin fort intrigue.

-- Parce que le roi n'acceptera pas le tout.

-- Oh! un jeune homme qui n'a pas d'argent et qui est ronge
d'ambition.

-- Soit.

-- Un jeune homme qui desire ma mort.

-- Monseigneur...

-- Pour heriter, oui, Colbert; oui, il desire ma mort pour
heriter. Triple sot que je suis! je le previendrais!

-- Precisement. Si la donation est faite dans une certaine forme,
il refusera.

-- Allons donc!

-- C'est positif. Un jeune homme qui n'a rien fait, qui brule de
devenir illustre, qui brule de regner seul, ne prendra rien de
bati; il voudra construire lui-meme. Ce prince-la, monseigneur, ne
se contentera pas du Palais-Royal que M. de Richelieu lui a legue,
ni du palais Mazarin que vous avez si superbement fait construire,
ni du Louvre que ses ancetres ont habite, ni de Saint-Germain ou
il est ne. Tout ce qui ne procedera pas de lui, il le dedaignera,
je le predis.

-- Et vous garantissez que si je donne mes quarante millions au
roi...

-- En lui disant de certaines choses, je garantis qu'il refusera.

-- Ces choses... sont?

-- Je les ecrirai, si Monseigneur veut me les dicter.

-- Mais enfin, quel avantage pour moi?

-- Un enorme. Personne ne peut plus accuser Votre Eminence de
cette injuste avarice que les pamphletaires ont reprochee au plus
brillant esprit de ce siecle.

-- Tu as raison, Colbert, tu as raison; va trouver le roi de ma
part et porte lui mon testament.

-- Une donation, monseigneur.

-- Mais s'il acceptait! s'il allait accepter?

-- Alors, il resterait treize millions a votre famille, et c'est
une jolie somme.

-- Mais tu serais un traitre ou un sot, alors.

-- Et je ne suis ni l'un ni l'autre, monseigneur... Vous me
paraissez craindre beaucoup que le roi n'accepte... Oh! craignez
plutot qu'il n'accepte pas...

-- S'il n'accepte pas, vois-tu, je lui veux garantir mes treize
millions de reserve... Oui, je le ferai... Oui... Mais voici la
douleur qui vient; je vais tomber en faiblesse.... C'est que je
suis malade, Colbert, que je suis pres de ma fin.

Colbert tressaillit.

Le cardinal etait bien mal en effet: il suait a grosses gouttes
sur son lit de douleur, et cette paleur effrayante d'un visage
ruisselant d'eau etait un spectacle que le plus endurci praticien
n'eut pas supporte sans compassion. Colbert fut sans doute tres
emu, car il quitta la chambre en appelant Bernouin pres du
moribond et passa dans le corridor. La, se promenant de long en
large avec une expression meditative qui donnait presque de la
noblesse a sa tete vulgaire, les epaules arrondies, le cou tendu,
les levres entrouvertes pour laisser echapper des lambeaux
decousus de pensees incoherentes, il s'enhardit a la demarche
qu'il voulait tenter, tandis qu'a dix pas de lui, separe seulement
par un mur, son maitre etouffait dans des angoisses qui lui
arrachaient des cris lamentables, ne pensant plus ni aux tresors
de la terre ni aux joies du paradis, mais bien a toutes les
horreurs de l'enfer.

Tandis que les serviettes brulantes, les topiques, les revulsifs
et Guenaud, rappele pres du cardinal, fonctionnaient avec une
activite toujours croissante, Colbert, tenant a deux mains sa
grosse tete, pour y comprimer la fievre des projets enfantes par
le cerveau, meditait la teneur de la donation qu'il allait faire
ecrire a Mazarin des la premiere heure de repit que lui donnerait
le mal. Il semblait que tous ces cris du cardinal et toutes ces
entreprises de la mort sur ce representant du passe fussent des
stimulants pour le genie de ce penseur aux sourcils epais qui se
tournait deja vers le lever du nouveau soleil d'une societe
regeneree.

Colbert revint pres de Mazarin lorsque la raison fut revenue au
malade, et lui persuada de dicter une donation ainsi concue: "Pres
de paraitre devant Dieu, maitre des hommes, je prie le roi, qui
fut mon maitre sur la terre, de reprendre les biens que sa bonte
m'avait donnes, et que ma famille sera heureuse de voir passer en
de si illustres mains. Le detail de mes biens se trouvera, il est
dresse, a la premiere requisition de Sa Majeste, ou au dernier
soupir de son plus devoue serviteur. Jules, cardinal de Mazarin."
Le cardinal signa en soupirant; Colbert cacheta le paquet et le
porta immediatement au Louvre, ou le roi venait de rentrer. Puis
il revint a son logis, se frottant les mains avec la confiance
d'un ouvrier qui a bien employe sa journee.


Chapitre XLVII -- Comment Anne d'Autriche donna un conseil a Louis
XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre


La nouvelle de l'extremite ou se trouvait le cardinal s'etait deja
repandue, et elle attirait au moins autant de gens au Louvre que
la nouvelle du mariage de Monsieur, le frere du roi, laquelle
avait deja ete annoncee a titre de fait officiel.

A peine Louis XIV rentrait-il chez lui, tout reveur encore des
choses qu'il avait vues ou entendu dire dans cette soiree, que
l'huissier annonca que la meme foule de courtisans qui, le matin,
s'etait empressee a son lever, se representait de nouveau a son
coucher, faveur insigne que depuis le regne du cardinal la cour,
fort peu discrete dans ses preferences, avait accordee au ministre
sans grand souci de deplaire au roi. Mais le ministre avait eu,
comme nous l'avons dit, une grave attaque de goutte, et la maree
de la flatterie montait vers le trone. Les courtisans ont ce
merveilleux instinct de flairer d'avance tous les evenements; les
courtisans ont la science supreme: ils sont diplomates pour
eclairer les grands denouements des circonstances difficiles,
capitaines pour deviner l'issue des batailles, medecins pour
guerir les maladies.

Louis XIV, a qui sa mere avait appris cet axiome, entre beaucoup
d'autres, comprit que Son Eminence Monseigneur le cardinal Mazarin
etait bien malade. A peine Anne d'Autriche eut-elle conduit la
jeune reine dans ses appartements et soulage son front du poids de
la coiffure de ceremonie, qu'elle revint trouver son fils dans le
cabinet ou, seul, morne et le coeur ulcere, il passait sur lui-
meme, comme pour exercer sa volonte, une de ces coleres sourdes et
terribles, coleres de roi, qui font des evenements quand elles
eclatent, et qui, chez Louis XIV, grace a sa puissance
merveilleuse sur lui-meme, devinrent des orages si benins, que sa
plus fougueuse, son unique colere, celle que signale Saint-Simon,
tout en s'en etonnant, fut cette fameuse colere qui eclata
cinquante ans plus tard a propos d'une cachette de M. le duc du
Maine, et qui eut pour resultat une grele de coups de canne donnes
sur le dos d'un pauvre laquais qui avait vole un biscuit.

Le jeune roi etait donc, comme nous l'avons vu, en proie a une
douloureuse surexcitation, et il se disait en se regardant dans
une glace:

-- O roi!... roi de nom, et non de fait... fantome, vain fantome
que tu es!.... statue inerte qui n'as d'autre puissance que celle
de provoquer un salut de la part des courtisans, quand pourras-tu
donc lever ton bras de velours, serrer ta main de soie? quand
pourras-tu ouvrir pour autre chose que pour soupirer ou sourire
tes levres condamnees a la stupide immobilite des marbres de ta
galerie?

Alors, passant la main sur son front et cherchant l'air, il
s'approcha de la fenetre et vit au bas quelques cavaliers qui
causaient entre eux, quelques groupes timidement curieux. Ces
cavaliers, c'etait une fraction du guet; ce groupe, c'etaient les
empresses du peuple, ceux-la pour qui un roi est toujours une
chose curieuse, comme un rhinoceros, un crocodile ou un serpent.

Il frappa son front du plat de sa main en s'ecriant:

-- Roi de France! quel titre! Peuple de France! quelle masse de
creatures! Et voila que je rentre dans mon Louvre; mes chevaux, a
peine deteles, fument encore, et j'ai tout juste souleve assez
d'interet pour que vingt personnes a peine me regardent passer...
Vingt... que dis-je! non, il n'y a pas meme vingt curieux pour le
roi de France, il n'y a pas meme dix archers pour veiller sur ma
maison: archers, peuple, gardes, tout est au Palais-Royal.
Pourquoi mon Dieu? Moi, le roi, n'ai-je pas le droit de vous
demander cela?

-- Parce que, dit une voix repondant a la sienne et qui retentit
de l'autre cote de la portiere du cabinet, parce qu'au Palais-
Royal il y a tout l'or, c'est-a-dire toute la puissance de celui
qui veut regner.

Louis se retourna precipitamment.

La voix qui venait de prononcer ces paroles etait celle d'Anne
d'Autriche. Le roi tressaillit, et s'avancant vers sa mere:

-- J'espere, dit-il, que Votre Majeste n'a pas fait attention aux
vaines declamations dont la solitude et le degout familiers aux
rois donnent l'idee aux plus heureux caracteres?

-- Je n'ai fait attention qu'a une chose, mon fils: c'est que vous
vous plaigniez.

-- Moi? pas du tout, dit Louis XIV; non, en verite; vous vous
trompez, madame.

-- Que faisiez-vous donc, Sire?

-- Il me semblait etre sous la ferule de mon professeur et
developper un sujet d'amplification.

-- Mon fils, reprit Anne d'Autriche en secouant la tete, vous avez
tort de ne vous point fier a ma parole; vous avez tort de ne me
point accorder votre confiance. Un jour va venir, jour prochain
peut-etre, ou vous aurez besoin de vous rappeler cet axiome: "L'or
est la toute puissance, et ceux-la seuls sont veritablement rois
qui sont tout-puissants."

-- Votre intention, poursuivit le roi, n'etait point cependant de
jeter un blame sur les riches de ce siecle?

-- Non, dit vivement Anne d'Autriche, non, Sire; ceux qui sont
riches en ce siecle, sous votre regne, sont riches parce que vous
l'avez bien voulu, et je n'ai contre eux ni rancune ni envie; ils
ont sans doute assez bien servi Votre Majeste pour que Votre
Majeste leur ait permis de se recompenser eux-memes. Voila ce que
j'entends dire par la parole que vous semblez me reprocher.

-- A Dieu ne plaise, madame, que je reproche jamais quelque chose
a ma mere!

-- D'ailleurs, continua Anne d'Autriche, le Seigneur ne donne
jamais que pour un temps les biens de la terre; le Seigneur, comme
correctif aux honneurs et a la richesse, le Seigneur a mis la
souffrance, la maladie, la mort, et nul, ajouta Anne d'Autriche
avec un douloureux sourire qui prouvait qu'elle faisait a elle-
meme l'application du funebre precepte, nul n'emporte son bien ou
sa grandeur dans le tombeau. Il en resulte que les jeunes
recoltent les fruits de la feconde moisson preparee par les vieux.

Louis ecoutait avec une attention croissante ces paroles
accentuees par Anne d'Autriche dans un but evidemment consolateur.

-- Madame, dit Louis XIV regardant fixement sa mere, on dirait, en
verite, que vous avez quelque chose de plus a m'annoncer?

-- Je n'ai rien absolument, mon fils; seulement, vous aurez
remarque ce soir que M. le cardinal est bien malade?

Louis regarda sa mere, cherchant une emotion dans sa voix, une
douleur dans sa physionomie. Le visage d'Anne d'Autriche semblait
legerement altere; mais cette souffrance avait un caractere tout
personnel.

Peut-etre cette alteration etait-elle causee par le cancer qui
commencait a la mordre au sein.

-- Oui, madame, dit le roi, oui, M. de Mazarin est bien malade.

-- Et ce serait une grande perte pour le royaume si Son Eminence
venait a etre appelee par Dieu. N'est-ce point votre avis comme le
mien, mon fils? demanda Anne d'Autriche.

-- Oui, madame, oui certainement, ce serait une grande perte pour
le royaume, dit Louis en rougissant; mais le peril n'est pas si
grand, ce me semble, et d'ailleurs M. le cardinal est jeune
encore. Le roi achevait a peine de parler, qu'un huissier souleva
la tapisserie et se tint debout, un papier a la main, en attendant
que le roi l'interrogeat.

-- Qu'est-ce que cela? demanda le roi.

-- Un message de M. de Mazarin, repondit l'huissier.

-- Donnez, dit le roi.

Et il prit le papier. Mais, au moment ou il l'allait ouvrir, il se
fit a la fois un grand bruit dans la galerie, dans les
antichambres et dans la cour.

-- Ah! ah! dit Louis XIV, qui sans doute reconnut ce triple bruit,
que disais-je donc qu'il n'y avait qu'un roi en France! je me
trompais, il y en a deux.

En ce moment, la porte s'ouvrit, et le surintendant des finances
Fouquet apparut a Louis XIV. C'etait lui qui faisait ce bruit dans
la galerie; c'etaient ses laquais qui faisaient ce bruit dans les
antichambres; c'etaient ses chevaux qui faisaient ce bruit dans la
cour. En outre, on entendait un long murmure sur son passage qui
ne s'eteignait que longtemps apres qu'il avait passe. C'etait ce
murmure que Louis XIV regrettait si fort de ne point entendre
alors sous ses pas et mourir derriere lui.

-- Celui-la n'est pas precisement un roi comme vous le croyez, dit
Anne d'Autriche a son fils; c'est un homme trop riche, voila tout.

Et en disant ces mots, un sentiment amer donnait aux paroles de la
reine leur expression la plus haineuse; tandis que le front de
Louis, au contraire, reste calme et maitre de lui, etait pur de la
plus legere ride. Il salua donc librement Fouquet de la tete,
tandis qu'il continuait de deplier le rouleau que venait de lui
remettre l'huissier. Fouquet vit ce mouvement, et, avec une
politesse a la fois aisee et respectueuse, il s'approcha d'Anne
d'Autriche pour laisser toute liberte au roi. Louis avait ouvert
le papier, et cependant il ne lisait pas. Il ecoutait Fouquet
faire a sa mere des compliments adorablement tournes sur sa main
et sur ses bras.

La figure d'Anne d'Autriche se derida et passa presque au sourire.

Fouquet s'apercut que le roi, au lieu de lire, le regardait et
l'ecoutait; il fit un demi-tour, et, tout en continuant pour ainsi
dire d'appartenir a Anne d'Autriche, il se retourna en face du
roi.

-- Vous savez, monsieur Fouquet, dit Louis XIV, que Son Eminence
est fort mal?

-- Oui, Sire, je sais cela, dit Fouquet; et en effet elle est fort
mal. J'etais a ma campagne de Vaux lorsque la nouvelle m'en est
venue, si pressante que j'ai tout quitte.

-- Vous avez quitte Vaux ce soir, monsieur?

-- Il y a une heure et demie, oui, Votre Majeste, dit Fouquet,
consultant une montre toute garnie de diamants.

-- Une heure et demie! dit le roi, assez puissant pour maitriser
sa colere, mais non pour cacher son etonnement.

-- Je comprends, Sire, Votre Majeste doute de ma parole, et elle a
raison; mais, si je suis venu ainsi, c'est vraiment par merveille.
On m'avait envoye d'Angleterre trois couples de chevaux fort vifs,
m'assurait-on; ils etaient disposes de quatre lieues en quatre
lieues, et je les ai essayes ce soir. Ils sont venus en effet de
Vaux au Louvre en une heure et demie, et Votre Majeste voit qu'on
ne m'avait pas trompe.

La reine mere sourit avec une secrete envie. Fouquet alla au-
devant de cette mauvaise pensee.

-- Aussi, madame, se hata-t-il d'ajouter, de pareils chevaux sont
faits, non pour des sujets, mais pour des rois, car les rois ne
doivent jamais le ceder a qui que ce soit en quoi que ce soit.

Le roi leva la tete.

-- Cependant, interrompit Anne d'Autriche, vous n'etes point roi,
que je sache, monsieur Fouquet?

-- Aussi, madame, les chevaux n'attendent-ils qu'un signe de Sa
Majeste pour entrer dans les ecuries du Louvre; et si je me suis
permis de les essayer, c'etait dans la seule crainte d'offrir au
roi quelque chose qui ne fut pas precisement une merveille.

Le roi etait devenu fort rouge.

-- Vous savez, monsieur Fouquet, dit la reine, que l'usage n'est
point a la cour de France qu'un sujet offre quelque chose a son
roi?

Louis fit un mouvement.

-- J'esperais, madame, dit Fouquet fort agite, que mon amour pour
Sa Majeste, mon desir incessant de lui plaire, serviraient de
contrepoids a cette raison d'etiquette. Ce n'etait point
d'ailleurs un present que je me permettais d'offrir, c'etait un
tribut que je payais.

-- Merci, monsieur Fouquet, dit poliment le roi, et je vous sais
gre de l'intention, car j'aime en effet les bons chevaux; mais
vous savez que je suis bien peu riche; vous le savez mieux que
personne, vous, mon surintendant des finances. Je ne puis donc,
lors meme que je le voudrais, acheter un attelage si cher.

Fouquet lanca un regard plein de fierte a la reine mere qui
semblait triompher de la fausse position du ministre, et repondit:

-- Le luxe est la vertu des rois, Sire; c'est le luxe qui les fait
ressembler a Dieu; c'est par le luxe qu'ils sont plus que les
autres hommes. Avec le luxe un roi nourrit ses sujets et les
honore. Sous la douce chaleur de ce luxe des rois nait le luxe des
particuliers, source de richesses pour le peuple. Sa Majeste, en
acceptant le don de six chevaux incomparables, eut pique d'amour-
propre les eleveurs de notre pays, du Limousin, du Perche, de la
Normandie; cette emulation eut ete profitable a tous... Mais le
roi se tait, et par consequent je suis condamne.

Pendant ce temps, Louis XIV, par contenance, pliait et depliait le
papier de Mazarin, sur lequel il n'avait pas encore jete les yeux.
Sa vue s'y arreta enfin, et il poussa un petit cri des la premiere
ligne.

-- Qu'y a-t-il donc, mon fils? demanda Anne d'Autriche en se
rapprochant vivement du roi.

-- De la part du cardinal? reprit le roi en continuant sa lecture.
Oui, oui, c'est bien de sa part.

-- Est-il donc plus mal?

-- Lisez, acheva le roi en passant le parchemin a sa mere, comme
s'il eut pense qu'il ne fallait pas moins que la lecture pour
convaincre Anne d'Autriche d'une chose aussi etonnante que celle
qui etait renfermee dans ce papier.

Anne d'Autriche lut a son tour. A mesure qu'elle lisait, ses yeux
petillaient d'une joie plus vive qu'elle essayait inutilement de
dissimuler et qui attira les regards de Fouquet.

-- Oh! une donation en regle, dit-elle.

-- Une donation? repeta Fouquet.

-- Oui, fit le roi repondant particulierement au surintendant des
finances; oui, sur le point de mourir, M. le cardinal me fait une
donation de tous ses biens.

-- Quarante millions! s'ecria la reine. Ah! mon fils, voila un
beau trait de la part de M. le cardinal, et qui va contredire bien
des malveillantes rumeurs; quarante millions amasses lentement et
qui reviennent d'un seul coup en masse au tresor royal, c'est d'un
sujet fidele et d'un vrai chretien.

Et ayant jete une fois encore les yeux sur l'acte, elle le rendit
a Louis XIV, que l'enonce de cette somme faisait tout palpitant.
Fouquet avait fait quelques pas en arriere et se taisait. Le roi
le regarda et lui tendit le rouleau a son tour. Le surintendant ne
fit qu'y arreter une seconde son regard hautain.

Puis, s'inclinant:

-- Oui, Sire, dit-il, une donation, je le vois.

-- Il faut repondre, mon fils, s'ecria Anne d'Autriche; il faut
repondre sur-le-champ.

-- Et comment cela, madame?

-- Par une visite au cardinal.

-- Mais il y a une heure a peine que je quitte Son Eminence, dit
le roi.

-- Ecrivez alors, Sire.

-- Ecrire! fit le jeune roi avec repugnance.

-- Enfin, reprit Anne d'Autriche, il me semble, mon fils, qu'un
homme qui vient de faire un pareil present est bien en droit
d'attendre qu'on le remercie avec quelque hate.

Puis, se retournant vers le surintendant:

-- Est-ce que ce n'est point votre avis, monsieur Fouquet?

-- Le present en vaut la peine, oui, madame, repliqua le
surintendant avec une noblesse qui n'echappa point au roi.

-- Acceptez donc et remerciez, insista Anne d'Autriche.

-- Que dit M. Fouquet? demanda Louis XIV.

-- Sa Majeste veut savoir ma pensee?

-- Oui.

-- Remerciez, Sire...

-- Ah! fit Anne d'Autriche.

-- Mais n'acceptez pas, continua Fouquet.

-- Et pourquoi cela? demanda Anne d'Autriche.

-- Mais vous l'avez dit vous-memes, madame, repliqua Fouquet,
parce que les rois ne doivent et ne peuvent recevoir de presents
de leurs sujets.

Le roi demeurait muet entre ces deux opinions si opposees.

-- Mais quarante millions! dit Anne d'Autriche du meme ton dont la
pauvre Marie-Antoinette dit plus tard: "Vous m'en direz tant!"

-- Je le sais, dit Fouquet en riant, quarante millions font une
belle somme, et une pareille somme pourrait tenter meme une
conscience royale.

-- Mais, monsieur, dit Anne d'Autriche, au lieu de detourner le
roi de recevoir ce present, faites donc observer a Sa Majeste,
vous dont c'est la charge, que ces quarante millions lui font une
fortune.

-- C'est precisement, madame, parce que ces quarante millions font
une fortune que je dirai au roi: "Sire, s'il n'est point decent
qu'un roi accepte d'un sujet six chevaux de vingt mille livres, il
est deshonorant qu'il doive sa fortune a un autre sujet plus ou
moins scrupuleux dans le choix des materiaux qui contribuaient a
l'edification de cette fortune."

-- Il ne vous sied guere, monsieur, dit Anne d'Autriche, de faire
une lecon au roi; procurez-lui plutot quarante millions pour
remplacer ceux que vous lui faites perdre.

-- Le roi les aura quand il voudra, dit en s'inclinant le
surintendant des finances.

-- Oui, en pressurant les peuples, fit Anne d'Autriche.

-- Eh! ne l'ont-ils pas ete, madame, repondit Fouquet, quand on
leur a fait suer les quarante millions donnes par cet acte? Au
surplus, Sa Majeste m'a demande mon avis, le voila; que Sa Majeste
me demande mon concours, il en sera de meme.

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