Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Mazarin se souleva sur un coude, et interrogeant du regard, du
geste:
-- Que me dites-vous la! Suis-je plus malade que je ne crois moi-
meme?
-- Monseigneur, dit Guenaud en s'asseyant pres du lit, Votre
Eminence a beaucoup travaille dans sa vie, Votre Eminence a
souffert beaucoup.
-- Mais je ne suis pas si vieux, ce me semble... Feu
M. de Richelieu n'avait que dix-sept mois de moins que moi
lorsqu'il est mort, et mort de maladie mortelle. Je suis jeune,
Guenaud, songez-y donc: j'ai cinquante deux ans a peine.
-- Oh! monseigneur, vous avez bien plus que cela... Combien la
Fronde a t-elle dure?
-- A quel propos, Guenaud, me faites-vous cette question?
-- Pour un calcul medical, monseigneur.
-- Mais quelque chose comme dix ans... forte ou faible.
-- Tres bien; veuillez compter chaque annee de Fronde pour trois
ans... cela fait trente; or, vingt et cinquante-deux font
soixante-douze ans. Vous avez soixante-douze ans, monseigneur...
et c'est un grand age.
En disant cela, il tatait le pouls du malade. Ce pouls etait
rempli de si facheux pronostics, que le medecin poursuivit
aussitot, malgre les interruptions du malade:
-- Mettons les annees de Fronde a quatre ans l'une, c'est quatre-
vingt-deux ans que vous avez vecu.
Mazarin devint fort pale, et d'une voix eteinte il dit:
-- Vous parlez serieusement, Guenaud?
-- Helas! oui, monseigneur.
-- Vous prenez alors un detour pour m'annoncer que je suis bien
malade?
-- Ma foi, oui, monseigneur, et avec un homme de l'esprit et du
courage de Votre Eminence, on ne devrait pas prendre de detour.
Le cardinal respirait si difficilement, qu'il fit pitie meme a
l'impitoyable medecin.
-- Il y a maladie et maladie, reprit Mazarin. De certaines on
echappe.
-- C'est vrai, monseigneur.
-- N'est-ce pas? s'ecria Mazarin presque joyeux; car enfin, a quoi
serviraient la puissance, la force de volonte? A quoi servirait le
genie, votre genie a vous, Guenaud? A quoi enfin servent la
science et l'art, si le malade qui dispose de tout cela ne peut se
sauver du peril?
Guenaud allait ouvrir la bouche. Mazarin continua:
-- Songez, dit-il, que je suis le plus confiant de vos clients,
songez que je vous obeis en aveugle, et que par consequent...
-- Je sais tout cela, dit Guenaud.
-- Je guerirai alors?
-- Monseigneur, il n'y a ni force de volonte, ni puissance, ni
genie, ni science qui resistent au mal que Dieu envoie sans doute,
ou qu'il jette sur la terre a la creation, avec plein pouvoir de
detruire et de tuer les hommes. Quand le mal est mortel, il tue,
et rien n'y fait...
-- Mon mal... est... mortel? demanda Mazarin.
-- Oui, monseigneur.
L'Eminence s'affaissa un moment, comme le malheureux qu'une chute
de colonne vient d'ecraser... Mais c'etait une ame bien trempee ou
plutot un esprit bien solide, que l'esprit de M. de Mazarin.
-- Guenaud, dit-il en se relevant, vous me permettrez bien d'en
appeler de votre jugement. Je veux rassembler les plus savants
hommes de l'Europe, je veux les consulter... je veux vivre enfin
par la vertu de n'importe quel remede.
-- Monseigneur ne suppose pas, dit Guenaud, que j'aie la
pretention d'avoir prononce tout seul sur une existence precieuse
comme la sienne; j'ai assemble deja tous les bons medecins et
praticiens de France et d'Europe... ils etaient douze.
-- Et ils ont dit...?
-- Ils ont dit que Votre Eminence etait atteinte d'une maladie
mortelle; j'ai la consultation signee dans mon portefeuille. Si
Votre Eminence veut en prendre connaissance, elle verra le nom de
toutes les maladies incurables que nous avons decouvertes. Il y a
d'abord...
-- Non! non! s'ecria Mazarin en repoussant le papier. Non,
Guenaud, je me rends, je me rends!
Et un profond silence, pendant lequel le cardinal reprenait ses
esprits et reparait ses forces, succeda aux agitations de cette
scene.
-- Il y a autre chose, murmura Mazarin; il y a les empiriques, les
charlatans. Dans mon pays, ceux que les medecins abandonnent
courent la chance d'un vendeur d'orvietan, qui dix fois les tue,
mais qui cent fois les sauve.
-- Depuis un mois, Votre Eminence ne s'apercoit-elle pas que j'ai
change dix fois ses remedes?
-- Oui... Eh bien?
-- Eh bien! j'ai depense cinquante mille livres a acheter les
secrets de tous ces droles: la liste est epuisee; ma bourse aussi.
Vous n'etes pas gueri, et sans mon art vous seriez mort.
-- C'est fini, murmura le cardinal; c'est fini.
Il jeta un regard sombre autour de lui sur ses richesses.
-- Il faudra quitter tout cela! soupira-t-il. Je suis mort,
Guenaud! je suis mort!
-- Oh! pas encore, monseigneur, dit le medecin.
Mazarin lui saisit la main.
-- Dans combien de temps? demanda-t-il en arretant deux grands
yeux fixes sur le visage du medecin.
-- Monseigneur, on ne dit jamais cela.
-- Aux hommes ordinaires, soit; mais a moi... a moi dont chaque
minute vaut un tresor, dis-le-moi, Guenaud, dis-le-moi!
-- Non, non, monseigneur.
-- Je le veux, te dis-je. Oh! donne-moi un mois, et pour chacun de
ces trente jours, je te paierai cent mille livres.
-- Monseigneur, repliqua Guenaud d'une voix ferme, c'est Dieu qui
vous donne les jours de grace et non pas moi. Dieu ne vous donne
donc que quinze jours!
Le cardinal poussa un douloureux soupir et retomba sur son
oreiller en murmurant:
-- Merci, Guenaud, merci!
Le medecin allait s'eloigner; le moribond se redressa:
-- Silence, dit-il avec des yeux de flamme, silence!
-- Monseigneur, il y a deux mois que je sais ce secret; vous voyez
que je l'ai bien garde.
-- Allez, Guenaud, j'aurai soin de votre fortune; allez, et dites
a Brienne de m'envoyer un commis; qu'on appelle M. Colbert. Allez.
Chapitre XLIV -- Colbert
Colbert n'etait pas loin.
Durant toute la soiree, il s'etait tenu dans un corridor, causant
avec Bernouin, avec Brienne, et commentant, avec l'habilete
ordinaire des gens de cour, les nouvelles qui se dessinaient comme
les bulles d'air sur l'eau a la surface de chaque evenement. Il
est temps, sans doute, de tracer, en quelques mots, un des
portraits les plus interessants de ce siecle, et de le tracer avec
autant de verite peut-etre que les peintres contemporains l'ont pu
faire. Colbert fut un homme sur lequel l'historien et le moraliste
ont un droit egal.
Il avait treize ans de plus que Louis XIV, son maitre futur.
D'une taille mediocre, plutot maigre que gras, il avait l'oeil
enfonce, la mine basse, les cheveux gros, noirs et rares, ce qui,
disent les biographes de son temps, lui fit prendre de bonne heure
la calotte. Un regard plein de severite, de durete meme; une sorte
de roideur qui, pour les inferieurs, etait de la fierte, pour les
superieurs, une affectation de vertu digne; la morgue sur toutes
choses, meme lorsqu'il etait seul a se regarder dans une glace:
voila pour l'exterieur du personnage.
Au moral, on vantait la profondeur de son talent pour les comptes,
son ingeniosite a faire produire la sterilite meme. Colbert avait
imagine de forcer les gouverneurs des places frontieres a nourrir
les garnisons sans solde de ce qu'ils tiraient des contributions.
Une si precieuse qualite donna l'idee a M. le cardinal Mazarin de
remplacer Joubert, son intendant qui venait de mourir, par
M. Colbert, qui rognait si bien les portions.
Colbert peu a peu se lancait a la cour, malgre la mediocrite de sa
naissance, car il etait fils d'un homme qui vendait du vin comme
son pere, qui ensuite avait vendu du drap, puis des etoffes de
soie. Colbert, destine d'abord au commerce, avait ete commis chez
un marchand de Lyon, qu'il avait quitte pour venir a Paris dans
l'etude d'un procureur au Chatelet nomme Biterne. C'est ainsi
qu'il avait appris l'art de dresser un compte et l'art plus
precieux de l'embrouiller.
Cette roideur de Colbert lui avait fait le plus grand bien, tant
il est vrai que la fortune, lorsqu'elle a un caprice, ressemble a
ces femmes de l'Antiquite dont rien au physique et au moral des
choses et des hommes ne rebute la fantaisie.
Colbert, place chez Michel Letellier, secretaire d'Etat en 1648,
par son cousin Colbert, seigneur de Saint-Pouange, qui le
favorisait, recut un jour du ministre une commission pour le
cardinal Mazarin. Son Eminence le cardinal jouissait alors d'une
sante florissante, et les mauvaises annees de la Fronde n'avaient
pas encore compte triple et quadruple pour lui. Il etait a Sedan,
fort empeche d'une intrigue de cour dans laquelle Anne d'Autriche
paraissait vouloir deserter sa cause.
Cette intrigue, Letellier en tenait les fils. Il venait de
recevoir une lettre d'Anne d'Autriche, lettre fort precieuse pour
lui et fort compromettante pour Mazarin; mais comme il jouait deja
le role double qui lui servit si bien, et qu'il menageait toujours
deux ennemis pour tirer parti de l'un et de l'autre, soit en les
brouillant plus qu'ils ne l'etaient, soit en les reconciliant,
Michel Letellier voulut envoyer a Mazarin la lettre d'Anne
d'Autriche, afin qu'il en prit connaissance, et par consequent
afin qu'il sut gre d'un service aussi galamment rendu. Envoyer la
lettre, c'etait facile; la recouvrer apres communication, c'etait
la difficulte.
Letellier jeta les yeux autour de lui, et voyant le commis noir et
maigre qui griffonnait, le sourcil fronce, dans ses bureaux, il le
prefera au meilleur gendarme pour l'execution de ce dessein.
Colbert dut partir pour Sedan avec l'ordre de communiquer la
lettre a Mazarin et de la rapporter a Letellier. Il ecouta sa
consigne avec une attention scrupuleuse, s'en fit repeter la
teneur deux fois, insista sur la question de savoir si rapporter
etait aussi necessaire que communiquer, et Letellier lui dit: --
Plus necessaire.
Alors il partit, voyagea comme un courrier sans souci de son
corps, et remit a Mazarin, d'abord une lettre de Letellier qui
annoncait au cardinal l'envoi de la lettre precieuse, puis cette
lettre elle-meme. Mazarin rougit fort en voyant la lettre d'Anne
d'Autriche, fit un gracieux sourire a Colbert et le congedia.
-- A quand la reponse, monseigneur? dit le courrier humblement.
-- A demain.
-- Demain matin?
-- Oui, monsieur.
Le commis tourna les talons et essaya sa plus noble reverence.
Le lendemain il etait au poste des sept heures. Mazarin le fit
attendre jusqu'a dix. Colbert ne sourcilla point dans
l'antichambre; son tour venu, il entra.
Mazarin lui remit alors un paquet cachete. Sur l'enveloppe de ce
paquet etaient ecrits ces mots: "A M. Michel Letellier, etc."
Colbert regarda le paquet avec beaucoup d'attention; le cardinal
fit une charmante mine et le poussa vers la porte.
-- Et la lettre de la reine mere, monseigneur? demanda Colbert.
-- Elle est avec le reste, dans le paquet, dit Mazarin.
-- Ah! fort bien, repliqua Colbert.
Et, placant son chapeau entre ses genoux, il se mit a decacheter
le paquet.
Mazarin poussa un cri.
-- Que faites-vous donc! dit-il brutalement.
-- Je decachette le paquet, monseigneur.
-- Vous defiez-vous de moi, monsieur le cuistre? A-t-on vu
pareille impertinence!
-- Oh! monseigneur, ne vous fachez pas contre moi! Ce n'est
certainement pas la parole de Votre Eminence que je mets en doute,
a Dieu ne plaise.
-- Quoi donc, alors?
-- C'est l'exactitude de votre chancellerie, monseigneur. Qu'est-
ce qu'une lettre? Un chiffon. Un chiffon ne peut-il etre
oublie?... Et tenez, monseigneur, tenez, voyez si j'avais tort!
Vos commis ont oublie le chiffon: la lettre ne se trouve pas dans
le paquet.
-- Vous etes un insolent et vous n'avez rien vu! s'ecria Mazarin
irrite; retirez-vous et attendez mon plaisir!
En disant ces mots, avec une subtilite tout italienne, il arracha
le paquet des mains de Colbert et rentra dans ses appartements.
Mais cette colere ne pouvait tant durer qu'elle ne fut remplacee
un jour par le raisonnement.
Mazarin, chaque matin, en ouvrant la porte de son cabinet,
trouvait la figure de Colbert en sentinelle derriere la banquette,
et cette figure desagreable lui demandait humblement, mais avec
tenacite, la lettre de la reine mere.
Mazarin n'y put tenir et dut la rendre. Il accompagna cette
restitution d'une mercuriale des plus rudes, pendant laquelle
Colbert se contenta d'examiner, de ressaisir, de flairer meme le
papier, les caracteres et la signature, ni plus ni moins que s'il
eut eu affaire au dernier faussaire du royaume. Mazarin le traita
plus rudement encore, et Colbert, impassible, ayant acquis la
certitude que la lettre etait la vraie, partit comme s'il eut ete
sourd.
Cette conduite lui valut plus tard le poste de Joubert, car
Mazarin, au lieu d'en garder rancune, l'admira et souhaita de
s'attacher une pareille fidelite.
On voit par cette seule histoire ce qu'etait l'esprit de Colbert.
Les evenements, se deroulant peu a peu, laisseront fonctionner
librement tous les ressorts de cet esprit. Colbert ne fut pas long
a s'insinuer dans les bonnes graces du cardinal: il lui devint
meme indispensable. Tous ses comptes, le commis les connaissait,
sans que le cardinal lui en eut jamais parle. Ce secret entre eux,
a deux, etait un lien puissant, et voila pourquoi, pres de
paraitre devant le maitre d'un autre monde, Mazarin voulait
prendre un parti et un bon conseil pour disposer du bien qu'il
etait force de laisser en ce monde-ci.
Apres la visite de Guenaud, il appela donc Colbert, le fit asseoir
et lui dit:
-- Causons, monsieur Colbert, et serieusement, car je suis malade
et il se pourrait que je vinsse a mourir.
-- L'homme est mortel, repliqua Colbert.
-- Je m'en suis toujours souvenu, monsieur Colbert, et j'ai
travaille dans cette prevision... Vous savez que j'ai amasse un
peu de bien ...
-- Je le sais, monseigneur.
-- A combien estimez-vous a peu pres ce bien, monsieur Colbert?
-- A quarante millions cinq cent soixante mille deux cents livres
neuf sous et huit deniers, repondit Colbert.
Le cardinal poussa un gros soupir et regarda Colbert avec
admiration; mais il se permit un sourire.
-- Argent connu, ajouta Colbert en reponse a ce sourire.
Le cardinal fit un soubresaut dans son lit.
-- Qu'entendez-vous par la? dit-il.
-- J'entends, dit Colbert, qu'outre ces quarante millions cinq
cent soixante mille deux cents livres neuf sous huit deniers il y
a treize autres millions que l'on ne connait pas.
-- Ouf! soupira Mazarin, quel homme!
A ce moment la tete de Bernouin apparut dans l'embrasure de la
porte.
-- Qu'y a-t-il, demanda Mazarin, et pourquoi me trouble-t-on?
-- Le pere theatin, directeur de Son Eminence, avait ete mande
pour ce soir; il ne pourrait revenir qu'apres-demain chez
Monseigneur.
Mazarin regarda Colbert, qui aussitot prit son chapeau en disant:
-- Je reviendrai, monseigneur.
Mazarin hesita.
-- Non, non, dit-il, j'ai autant affaire de vous que de lui.
D'ailleurs, vous etes mon autre confesseur, vous... et ce que je
dis a l'un, l'autre peut l'entendre. Restez-la, Colbert.
-- Mais, monseigneur, s'il n'y a pas secret de penitence, le
directeur consentira-t-il?
-- Ne vous inquietez pas de cela, entrez dans la ruelle.
-- Je puis attendre dehors, monseigneur.
-- Non, non, mieux vaut que vous entendiez la confession d'un
homme de bien.
Colbert s'inclina et passa dans la ruelle.
-- Introduisez le pere theatin, dit Mazarin en fermant les
rideaux.
Chapitre XLV -- Confession d'un homme de bien
Le theatin entra deliberement, sans trop s'etonner du bruit et du
mouvement que les inquietudes sur la sante du cardinal avaient
souleves dans sa maison.
-- Venez, mon reverend, dit Mazarin apres un dernier regard a la
ruelle; venez et soulagez-moi.
-- C'est mon devoir, monseigneur, repliqua le theatin.
-- Commencez par vous asseoir commodement, car je vais debuter par
une confession generale; vous me donnerez tout de suite une bonne
absolution, et je me croirai plus tranquille.
-- Monseigneur, dit le reverend, vous n'etes pas tellement malade
qu'une confession generale soit urgente... Et ce sera bien
fatigant, prenez garde!
-- Vous supposez qu'il y en a long, mon reverend?
-- Comment croire qu'il en soit autrement, quand on a vecu aussi
completement que Votre Eminence?
-- Ah! c'est vrai... Oui, le recit peut etre long.
-- La misericorde de Dieu est grande, nasilla le theatin.
-- Tenez, dit Mazarin, voila que je commence a m'effrayer moi-meme
d'avoir tant laisse passer de choses que le Seigneur pouvait
reprouver.
-- N'est-ce pas? dit naivement le theatin en eloignant de la lampe
sa figure fine et pointue comme celle d'une taupe. Les pecheurs
sont comme cela: oublieux avant, puis scrupuleux quand il est trop
tard.
-- Les pecheurs? repliqua Mazarin. Me dites-vous ce mot avec
ironie et pour me reprocher toutes les genealogies que j'ai laisse
faire sur mon compte... moi, fils de pecheur, en effet?
-- Hum! fit le theatin.
-- C'est la un premier peche, mon reverend; car enfin, j'ai
souffert qu'on me fit descendre des vieux consuls de Rome, T.
Geganius Macerinus Ier, Macerinus II et Proculus Macerinus III,
dont parle la chronique de Haolander... De Macerinus a Mazarin, la
proximite etait tentante. Macerinus, diminutif, veut dire
maigrelet. Oh! mon reverend, Mazarini peut signifier aujourd'hui,
a l'augmentatif, maigre comme un Lazare. Voyez!
Et il montra ses bras decharnes et ses jambes devorees par la
fievre.
-- Que vous soyez ne d'une famille de pecheurs, reprit le theatin,
je n'y vois rien de facheux pour vous... car enfin, saint Pierre
etait un pecheur, et si vous etes prince de l'Eglise, monseigneur,
il en a ete le chef supreme. Passons, s'il vous plait.
-- D'autant plus que j'ai menace de la Bastille un certain Bounet,
pretre d'Avignon, qui voulait publier une genealogie de Casa
Mazarini beaucoup trop merveilleuse.
-- Pour etre vraisemblable? repliqua le theatin.
-- Oh! alors, si j'eusse agi dans cette idee, mon reverend,
c'etait vice d'orgueil... autre peche.
-- C'etait exces d'esprit, et jamais on ne peut reprocher a
personne ces sortes d'abus. Passons, passons.
-- J'en etais a l'orgueil... Voyez-vous, mon reverend, je vais
tacher de diviser cela par peches capitaux.
-- J'aime les divisions bien faites.
-- J'en suis aise. Il faut que vous sachiez qu'en 1630... helas!
voila trente et un ans!
-- Vous aviez vingt-neuf ans, monseigneur.
-- Age bouillant. Je tranchais du soldat en me jetant a Casal dans
les arquebusades, pour montrer que je montais a cheval aussi bien
qu'un officier. Il est vrai que j'apportai la paix aux Espagnols
et aux Francais. Cela rachete un peu mon peche.
-- Je ne vois pas le moindre peche a montrer qu'on monte a cheval,
dit le theatin, c'est du gout parfait, et cela honore notre robe.
En ma qualite de chretien, j'approuve que vous ayez empeche
l'effusion du sang; en ma qualite de religieux, je suis fier de la
bravoure qu'un collegue a temoignee.
Mazarin fit un humble salut de la tete.
-- Oui, dit-il, mais les suites!
-- Quelles suites?
-- Eh! ce damne peche d'orgueil a des racines sans fin...Depuis
que je m'etais jete comme cela entre deux armees, que j'avais
flaire la poudre et parcouru des lignes de soldats, je regardais
un peu en pitie les generaux.
-- Ah!
-- Voila le mal... En sorte que je n'en ai plus trouve un seul
supportable depuis ce temps-la.
-- Le fait est, dit le theatin, que les generaux que nous avons
eus n'etaient pas forts.
-- Oh! s'ecria Mazarin, il y avait M. le prince... je l'ai bien
tourmente, celui-la!
-- Il n'est pas a plaindre, il a acquis assez de gloire et assez
de bien.
-- Soit pour M. le prince; mais M. de Beaufort, par exemple... que
j'ai tant fait souffrir au donjon de Vincennes?
-- Ah! mais c'etait un rebelle, et la surete de l'Etat exigeait
que vous fissiez le sacrifice... Passons.
-- Je crois que j'ai epuise l'orgueil. Il y a un autre peche que
j'ai peur de qualifier...
-- Je le qualifierai, moi... Dites toujours.
-- Un bien grand peche, mon reverend.
-- Nous verrons, monseigneur.
-- Vous ne pouvez manquer d'avoir oui parler de certaines
relations que j'aurais eues... avec Sa Majeste la reine mere...
Les malveillants...
-- Les malveillants, monseigneur, sont des sots... Ne fallait-il
pas, pour le bien de l'Etat et pour l'interet du jeune roi, que
vous vecussiez en bonne intelligence avec la reine? Passons,
passons.
-- Je vous assure, dit Mazarin, que vous m'enlevez de la poitrine
un terrible poids.
-- Vetilles que tout cela!... Cherchez les choses serieuses.
-- Il y a bien de l'ambition, mon reverend...
-- C'est la marche des grandes choses, monseigneur.
-- Meme cette velleite de la tiare?...
-- Etre pape, c'est etre le premier des chretiens... Pourquoi ne
l'eussiez vous pas desire?
-- On a imprime que j'avais, pour arriver la, vendu Cambrai aux
Espagnols.
-- Vous avez fait peut-etre vous-meme des pamphlets sans trop
persecuter les pamphletaires?
-- Alors, mon reverend, j'ai vraiment le coeur bien net. Je ne
sens plus que de legeres peccadilles.
-- Dites.
-- Le jeu.
-- C'est un peu mondain; mais enfin, vous etiez oblige, par le
devoir de la grandeur, a tenir maison.
-- J'aimais a gagner...
-- Il n'est pas de joueur qui joue pour perdre.
-- Je trichais bien un peu...
-- Vous preniez votre avantage. Passons.
-- Eh bien! mon reverend, je ne sens plus rien du tout sur ma
conscience. Donnez-moi l'absolution, et mon ame pourra, lorsque
Dieu l'appellera, monter sans obstacle jusqu'a son trone.
Le theatin ne remua ni les bras ni les levres.
-- Qu'attendez-vous, mon reverend, dit Mazarin.
-- J'attends la fin.
-- La fin de quoi?
-- De la confession, monseigneur.
-- Mais j'ai fini.
-- Oh! non! Votre Eminence fait erreur.
-- Pas que je sache.
-- Cherchez bien.
-- J'ai cherche aussi bien que possible.
-- Alors je vais aider votre memoire.
-- Voyons.
Le theatin toussa plusieurs fois.
-- Vous ne me parlez pas de l'avarice, autre peche capital, ni de
ces millions, dit-il.
-- Quels millions, mon reverend?
-- Mais ceux que vous possedez, monseigneur.
-- Mon pere, cet argent est a moi, pourquoi vous en parlerais-je?
-- C'est que, voyez-vous, nos deux opinions different. Vous dites
que cet argent est a vous, et, moi, je crois qu'il est un peu a
d'autres.
Mazarin porta une main froide a son front perle de sueur.
-- Comment cela? balbutia-t-il.
-- Voici. Votre Eminence a gagne beaucoup de biens au service du
roi...
-- Hum! beaucoup... ce n'est pas trop.
-- Quoi qu'il en soit, d'ou venait ce bien?
-- De l'Etat.
-- L'Etat, c'est le roi.
-- Mais que concluez-vous, mon reverend? dit Mazarin, qui
commencait a trembler.
-- Je ne puis conclure sans une liste des biens que vous avez.
Comptons un peu, s'il vous plait: vous avez l'eveche de Metz.
-- Oui.
-- Les abbayes de Saint-Clement, de Saint-Arnoud et de Saint-
Vincent, toujours a Metz.
-- Oui.
-- Vous avez l'abbaye de Saint-Denis, en France, un beau bien.
-- Oui, mon reverend.
-- Vous avez l'abbaye de Cluny, qui est si riche.
-- Je l'ai.
-- Celle de Saint-Medard, a Soissons, cent mille livres de
revenus.
-- Je ne le nie pas.
-- Celle de Saint-Victor, a Marseille, une des meilleures du Midi.
-- Oui, mon pere.
-- Un bon million par an. Avec les emoluments du cardinalat et du
ministere, c'est peut-etre deux millions par an.
-- Eh!
-- Pendant dix ans, c'est vingt millions... et vingt millions
places a cinquante pour cent donnent, par progression, vingt
autres millions en dix ans.
-- Comme vous comptez, pour un theatin!
-- Depuis que Votre Eminence a place notre ordre dans le couvent
que nous occupons pres de Saint-Germain-des-Pres, en 1644, c'est
moi qui fais les comptes de la societe.
-- Et les miens, a ce que je vois, mon reverend.
-- Il faut savoir un peu de tout, monseigneur.
-- Eh bien! concluez a present.
-- Je conclus que le bagage est trop gros pour que vous passiez a
la porte du paradis.
-- Je serai damne?
-- Si vous ne restituez pas, oui.
Mazarin poussa un cri pitoyable.
-- Restituer! mais a qui, bon Dieu!
-- Au maitre de cet argent, au roi!
-- Mais c'est le roi qui m'a tout donne!...
-- Un moment! le roi ne signe pas les ordonnances!
Mazarin passa des soupirs aux gemissements.
-- L'absolution, dit-il.
-- Impossible, monseigneur... Restituez, restituez, repliqua le
theatin.
-- Mais, enfin, vous m'absolvez de tous les peches; pourquoi pas
de celui la?
-- Parce que, repondit le reverend, vous absoudre pour ce motif
est un peche dont le roi ne m'absoudrait jamais, monseigneur.
La-dessus, le confesseur quitta son penitent avec une mine pleine
de componction, puis il sortit du meme pas qu'il etait entre.
-- Hola! mon Dieu, gemit le cardinal... Venez ca, Colbert; je suis
bien malade, mon ami!
Chapitre XLVI -- La donation
Colbert reparut sous les rideaux.
-- Avez-vous entendu? dit Mazarin.
-- Helas! oui, monseigneur.
-- Est-ce qu'il a raison? Est-ce que tout cet argent est du bien
mal acquis?
-- Un theatin, monseigneur, est un mauvais juge en matiere de
finances, repondit froidement Colbert. Cependant il se pourrait
que, d'apres ses idees theologiques, Votre Eminence eut de
certains torts. On en a toujours eu... quand on meurt.
-- On a d'abord celui de mourir, Colbert.
-- C'est vrai, monseigneur. Envers qui cependant le theatin vous
aurait-il trouve des torts? Envers le roi.
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