The Adventures of Arthur Conan Doyle, By Russell Miller
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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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-- Eh bien! adieu, alors, cher et parfait ami.

-- Au revoir plutot, car enfin je ne sais pas pourquoi vous ne
viendriez pas habiter avec moi a Blois. Vous voila libre, vous
voila riche; je vous acheterai, si vous voulez, un beau bien dans
les environs de Cheverny ou dans ceux de Bracieux. D'un cote, vous
aurez les plus beaux bois du monde, qui vont rejoindre ceux de
Chambord; de l'autre, des marais admirables. Vous qui aimez la
chasse, et qui, bon gre mal gre, etes poete, cher ami, vous
trouverez des faisans, des rales et des sarcelles, sans compter
des couchers de soleil et des promenades en bateau a faire rever
Nemrod et Apollon eux-memes. En attendant l'acquisition, vous
habiterez La Fere, et nous irons voler la pie dans les vignes,
comme faisait le roi Louis XIII. C'est un sage plaisir pour des
vieux comme nous.

D'Artagnan prit les mains d'Athos.

-- Cher comte, lui dit-il, je ne vous dis ni oui ni non. Laissez-
moi passer a Paris le temps indispensable pour regler toutes mes
affaires et m'accoutumer peu a peu a la tres lourde et tres
reluisante idee qui bat dans mon cerveau et m'eblouit. Je suis
riche, voyez-vous, et d'ici a ce que j'aie pris l'habitude de la
richesse, je me connais, je serai un animal insupportable. Or, je
ne suis pas encore assez bete pour manquer d'esprit devant un ami
tel que vous, Athos. L'habit est beau, l'habit est richement dore,
mais il est neuf, et me gene aux entournures.

Athos sourit.

-- Soit, dit-il. Mais a propos de cet habit, cher d'Artagnan,
voulez-vous que je vous donne un conseil?

-- Oh! tres volontiers.

-- Vous ne vous facherez point?

-- Allons donc!

-- Quand la richesse arrive a quelqu'un, tard et tout a coup, ce
quelqu'un, pour ne pas changer, doit se faire avare, c'est-a-dire
ne pas depenser beaucoup plus d'argent qu'il n'en avait
auparavant, ou se faire prodigue, et avoir tant de dettes qu'il
redevienne pauvre.

-- Oh! mais, ce que vous me dites la ressemble fort a un sophisme,
mon cher philosophe.

-- Je ne crois pas. Voulez-vous devenir avare?

-- Non, parbleu! Je l'etais deja, n'ayant rien. Changeons.

-- Alors, soyez prodigue.

-- Encore moins, mordioux! les dettes m'epouvantent. Les
creanciers me representent par anticipation ces diables qui
retournent les damnes sur le gril, et comme la patience n'est pas
ma vertu dominante, je suis toujours tente de rosser les diables.

-- Vous etes l'homme le plus sage que je connaisse, et vous n'avez
de conseils a recevoir de personne. Bien fous ceux qui croiraient
avoir quelque chose a vous apprendre! Mais ne sommes-nous pas a la
rue Saint-Honore?

-- Oui, cher Athos.

-- Tenez, la-bas, a gauche, cette petite maison longue et blanche,
c'est l'hotel ou j'ai mon logement. Vous remarquerez qu'il n'a que
deux etages. J'occupe le premier; l'autre est loue a un officier
que son service tient eloigne huit ou neuf mois de l'annee, en
sorte que je suis dans cette maison comme je serais chez moi, sans
la depense.

-- Oh! que vous vous arrangez bien, Athos! Quel ordre et quelle
largeur! Voila ce que je voudrais reunir. Mais que voulez-vous,
c'est de naissance, et cela ne s'acquiert point.

-- Flatteur! Allons, adieu, cher ami. A propos, rappelez-moi au
souvenir de monsieur Planchet; c'est toujours un garcon d'esprit,
n'est-ce pas?

-- Et de coeur, Athos. Adieu!

Ils se separerent. Pendant toute cette conversation, d'Artagnan
n'avait pas une seconde perdu de vue certain cheval de charge dans
les paniers duquel, sous du foin, s'epanouissaient les sacoches
avec le portemanteau: Neuf heures du soir sonnaient a Saint-Merri;
les garcons de Planchet fermaient la boutique. D'Artagnan arreta
le postillon qui conduisait le cheval de charge au coin de la rue
des Lombards, sous un auvent, et, appelant un garcon de Planchet,
il lui donna a garder non seulement les deux chevaux, mais encore
le postillon; apres quoi, il entra chez l'epicier dont le souper
venait de finir, et qui, dans son entresol, consultait avec une
certaine anxiete le calendrier sur lequel il rayait chaque soir le
jour qui venait de finir. Au moment ou, selon son habitude
quotidienne, Planchet, du dos de sa plume, biffait en soupirant le
jour ecoule, d'Artagnan heurta du pied le seuil de la porte, et le
choc fit sonner son eperon de fer.

-- Ah mon Dieu! cria Planchet.

Le digne epicier n'en put dire davantage; il venait d'apercevoir
son associe. D'Artagnan entra le dos voute, l'oeil morne. Le
Gascon avait son idee a l'endroit de Planchet.

"Bon Dieu! pensa l'epicier en regardant le voyageur, il est
triste!"

Le mousquetaire s'assit.

-- Cher monsieur d'Artagnan, dit Planchet avec un horrible
battement de coeur, vous voila! et la sante?

-- Assez bonne, Planchet, assez bonne, dit d'Artagnan en poussant
un soupir.

-- Vous n'avez point ete blesse, j'espere?

-- Peuh!

-- Ah! je vois, continua Planchet de plus en plus alarme,
l'expedition a ete rude?

-- Oui, fit d'Artagnan.

Un frisson courut par tout le corps de Planchet.

-- Je boirais bien, dit le mousquetaire en levant piteusement la
tete.

Planchet courut lui-meme a l'armoire et servit du vin a d'Artagnan
dans un grand verre. D'Artagnan regarda la bouteille.

-- Quel est ce vin? demanda-t-il.

-- Helas! celui que vous preferez, monsieur, dit Planchet; c'est
ce bon vieux vin d'Anjou qui a failli nous couter un jour si cher
a tous.

-- Ah! repliqua d'Artagnan avec un sourire melancolique; ah! mon
pauvre Planchet, dois-je boire encore du bon vin?

-- Voyons, mon cher maitre, dit Planchet en faisant un effort
surhumain, tandis que tous ses muscles contractes, sa paleur et
son tremblement decelaient la plus vive angoisse. Voyons, j'ai ete
soldat, par consequent j'ai du courage; ne me faites donc pas
languir, cher monsieur d'Artagnan: notre argent est perdu, n'est-
ce pas?

D'Artagnan prit, avant de repondre, un temps qui parut un siecle
au pauvre epicier.

Cependant il n'avait fait que de se retourner sur sa chaise.

-- Et si cela etait, dit-il avec lenteur et en balancant la tete
du haut en bas, que dirais-tu, mon pauvre ami?

Planchet, de pale qu'il etait, devint jaune. On eut dit qu'il
allait avaler sa langue, tant son gosier s'enflait, tant ses yeux
rougissaient.

-- Vingt mille livres! murmura-t-il, vingt mille livres,
cependant!...

D'Artagnan, le cou detendu, les jambes allongees, les mains
paresseuses, ressemblait a une statue du decouragement; Planchet
arracha un douloureux soupir des cavites les plus profondes de sa
poitrine.

-- Allons, dit-il, je vois ce qu'il en est. Soyons hommes. C'est
fini, n'est-ce pas? Le principal, monsieur, est que vous ayez
sauve votre vie.

-- Sans doute, sans doute, c'est quelque chose que la vie; mais,
en attendant, je suis ruine, moi.

-- Cordieu! monsieur, dit Planchet, s'il en est ainsi, il ne faut
point se desesperer pour cela; vous vous mettrez epicier avec moi;
je vous associe a mon commerce; nous partagerons les benefices, et
quand il n'y aura plus de benefices, eh bien! nous partagerons les
amandes, les raisins secs et les pruneaux, et nous grignoterons
ensemble le dernier quartier de fromage de Hollande.

D'Artagnan ne put y resister plus longtemps.

-- Mordioux! s'ecria-t-il tout emu, tu es un brave garcon, sur
l'honneur, Planchet! Voyons, tu n'as pas joue la comedie? Voyons,
tu n'avais pas vu la-bas dans la rue, sous l'auvent, le cheval aux
sacoches?

-- Quel cheval? quelles sacoches? dit Planchet, dont le coeur se
serra a l'idee que d'Artagnan devenait fou.

-- Eh! les sacoches anglaises, mordioux! dit d'Artagnan tout
radieux, tout transfigure.

-- Ah! mon Dieu! articula Planchet en se reculant devant le feu
eblouissant de ses regards.

-- Imbecile! s'ecria d'Artagnan, tu me crois fou. Mordioux!
jamais, au contraire, je n'ai eu la tete plus saine et le coeur
plus joyeux. Aux sacoches, Planchet, aux sacoches!

-- Mais a quelles sacoches, mon Dieu?

D'Artagnan poussa Planchet vers la fenetre.

-- Sous l'auvent, la-bas, lui dit-il, vois-tu un cheval?

-- Oui.

-- Lui vois-tu le dos embarrasse?

-- Oui, oui.

-- Vois-tu un de tes garcons qui cause avec le postillon?

-- Oui, oui, oui.

-- Eh bien! tu sais le nom de ce garcon, puisqu'il est a toi.
Appelle-le.

-- Abdon! Abdon! vocifera Planchet par la fenetre.

-- Amene le cheval, souffla d'Artagnan.

-- Amene le cheval! hurla Planchet.

-- Maintenant, dix livres au postillon, dit d'Artagnan du ton
qu'il eut mis a commander une manoeuvre; deux garcons pour monter
les deux premieres sacoches, deux autres pour les deux dernieres,
et du feu, mordioux! de l'action!

Planchet se precipita par les degres comme si le diable eut mordu
ses chausses. Un moment apres, les garcons montaient l'escalier,
pliant sous leur fardeau. D'Artagnan les renvoyait a leur galetas,
fermait soigneusement la porte et s'adressant a Planchet, qui a
son tour devenait fou:

-- Maintenant, a nous deux! dit-il.

Et il etendit a terre une vaste couverture et vida dessus la
premiere sacoche. Autant fit Planchet de la seconde; puis
d'Artagnan, tout fremissant, eventra la troisieme a coups de
couteau. Lorsque Planchet entendit le bruit agacant de l'argent et
de l'or, lorsqu'il vit bouillonner hors du sac les ecus reluisants
qui fretillaient comme des poissons hors de l'epervier, lorsqu'il
se sentit trempant jusqu'au mollet dans cette maree toujours
montante de pieces fauves ou argentees, le saisissement le prit,
il tourna sur lui-meme comme un homme foudroye, et vint s'abattre
lourdement sur l'enorme monceau que sa pesanteur fit crouler avec
un fracas indescriptible. Planchet, suffoque par la joie, avait
perdu connaissance. D'Artagnan lui jeta un verre de vin blanc au
visage, ce qui le rappela incontinent a la vie.

-- Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! disait Planchet
essuyant sa moustache et sa barbe.

En ce temps-la comme aujourd'hui, les epiciers portaient la
moustache cavaliere et la barbe de lansquenet; seulement les bains
d'argent, deja tres rares en ce temps-la, sont devenus a peu pres
inconnus aujourd'hui.

-- Mordioux! dit d'Artagnan, il y a la cent mille livres a vous,
monsieur mon associe. Tirez votre epingle, s'il vous plait; moi,
je vais tirer la mienne.

-- Oh! la belle somme, monsieur d'Artagnan, la belle somme!

-- Je regrettais un peu la somme qui te revient, il y a une demi-
heure, dit d'Artagnan; mais a present, je ne la regrette plus, et
tu es un brave epicier, Planchet. Ca! faisons de bons comptes,
puisque les bons comptes, dit-on, font de bons amis.

-- Oh! racontez-moi d'abord toute l'histoire, dit Planchet: ce
doit etre encore plus beau que l'argent.

-- Ma foi, repliqua d'Artagnan se caressant la moustache, je ne
dis pas non, et si jamais l'historien pense a moi pour le
renseigner, il pourra dire qu'il n'aura pas puise a une mauvaise
source. Ecoute donc, Planchet, je vais conter.

-- Et moi faire des piles, dit Planchet. Commencez, mon cher
patron.

-- Voici, dit d'Artagnan en prenant haleine.

-- Voila, dit Planchet en ramassant sa premiere poignee d'ecus.


Chapitre XXXIX -- Le jeu de M. de Mazarin


Dans une grande chambre du Palais-Royal, tendue de velours sombre
que rehaussaient les bordures dorees d'un grand nombre de
magnifiques tableaux, on voyait, le soir meme de l'arrivee de nos
deux Francais, toute la cour reunie devant l'alcove de M. le
cardinal Mazarin, qui donnait a jouer au roi et a la reine.

Un petit paravent separait trois tables dressees dans la chambre.
A l'une de ces tables, le roi et les deux reines etaient assis;
Louis XIV, place en face de la jeune reine, sa femme, lui souriait
avec une expression de bonheur tres reel.

Anne d'Autriche tenait les cartes contre le cardinal, et sa bru
l'aidait au jeu, lorsqu'elle ne souriait pas a son epoux. Quant au
cardinal, qui etait couche avec une figure fort amaigrie, fort
fatiguee, son jeu etait tenu par la comtesse de Soissons, et il y
plongeait un regard incessant plein d'interet et de cupidite.

Le cardinal s'etait fait farder par Bernouin; mais le rouge qui
brillait aux pommettes seules faisait ressortir d'autant plus la
paleur maladive du reste de la figure et le jaune luisant du
front. Seulement les yeux en prenaient un eclat plus vif, et sur
ces yeux de malade s'attachaient de temps en temps les regards
inquiets du roi, des reines et des courtisans. Le fait est que les
deux yeux du _signor_ Mazarin etaient les etoiles plus ou moins
brillantes sur lesquelles la France du XVIIeme siecle lisait sa
destinee chaque soir et chaque matin.

Monseigneur ne gagnait ni ne perdait; il n'etait donc ni gai ni
triste. C'etait une stagnation dans laquelle n'eut pas voulu le
laisser Anne d'Autriche, pleine de compassion pour lui; mais, pour
attirer l'attention du malade par quelque coup d'eclat, il eut
fallu gagner ou perdre. Gagner, c'etait dangereux, parce que
Mazarin eut change son indifference en une laide grimace; perdre,
c'etait dangereux aussi, parce qu'il eut fallu tricher, et que
l'infante, veillant au jeu de sa belle-mere, se fut sans doute
recriee sur sa bonne disposition pour M. de Mazarin.

Profitant de ce calme, les courtisans causaient. M. de Mazarin,
lorsqu'il n'etait pas de mauvaise humeur, etait un prince
debonnaire, et lui, qui n'empechait personne de chanter, pourvu
que l'on payat, n'etait pas assez tyran pour empecher que l'on
parlat, pourvu qu'on se decidat a perdre.

Donc l'on causait. A la premiere table, le jeune frere du roi,
Philippe, duc d'Anjou, mirait sa belle figure dans la glace d'une
boite. Son favori, le chevalier de Lorraine, appuye sur le
fauteuil du prince, ecoutait avec une secrete envie le comte de
Guiche, autre favori de Philippe, qui racontait, en des termes
choisis, les differentes vicissitudes de fortune du roi aventurier
Charles II. Il disait, comme des evenements fabuleux, toute
l'histoire de ses peregrinations dans l'Ecosse, et ses terreurs
quand les partis ennemis le suivaient a la piste; les nuits
passees dans des arbres; les jours passes dans la faim et le
combat. Peu a peu, le sort de ce roi malheureux avait interesse
les auditeurs a tel point que le jeu languissait, meme a la table
royale, et que le jeune roi, pensif, l'oeil perdu, suivait, sans
paraitre y donner d'attention, les moindres details de cette
odyssee, fort pittoresquement racontee par le comte de Guiche.

La comtesse de Soissons interrompit le narrateur:

-- Avouez, comte, dit-elle, que vous brodez.

-- Madame, je recite, comme un perroquet, toutes les histoires que
differents Anglais m'ont racontees. Je dirai meme, a ma honte, que
je suis textuel comme une copie.

-- Charles II serait mort s'il avait endure tout cela.

Louis XIV souleva sa tete intelligente et fiere.

-- Madame, dit-il d'une voix posee qui sentait encore l'enfant
timide, M. le cardinal vous dira que, dans ma minorite, les
affaires de France ont ete a l'aventure... et que si j'eusse ete
plus grand et oblige de mettre l'epee a la main, c'aurait ete
quelquefois pour la soupe du soir.

-- Dieu merci! repartit le cardinal, qui parlait pour la premiere
fois, Votre Majeste exagere, et son souper a toujours ete cuit a
point avec celui de ses serviteurs.

Le roi rougit.

-- Oh! s'ecria Philippe etourdiment, de sa place et sans cesser de
se mirer, je me rappelle qu'une fois, a Melun, ce souper n'etait
mis pour personne, et que le roi mangea les deux tiers d'un
morceau de pain dont il m'abandonna l'autre tiers.

Toute l'assemblee, voyant sourire Mazarin, se mit a rire.

On flatte les rois avec le souvenir d'une detresse passee, comme
avec l'espoir d'une fortune future.

-- Toujours est-il que la couronne de France a toujours bien tenu
sur la tete des rois, se hata d'ajouter Anne d'Autriche, et
qu'elle est tombee de celle du roi d'Angleterre; et lorsque par
hasard cette couronne oscillait un peu, car il y a parfois des
tremblements de trone, comme il y a des tremblements de terre,
chaque fois, dis-je, que la rebellion menacait, une bonne victoire
ramenait la tranquillite.

-- Avec quelques fleurons de plus a la couronne, dit Mazarin.

Le comte de Guiche se tut; le roi composa son visage, et Mazarin
echangea un regard avec Anne d'Autriche comme pour la remercier de
son intervention.

-- Il n'importe, dit Philippe en lissant ses cheveux, mon cousin
Charles n'est pas beau, mais il est tres brave et s'est battu
comme un reitre, et s'il continue a se battre ainsi, nul doute
qu'il ne finisse par gagner une bataille!... comme Rocroy...

-- Il n'a pas de soldats, interrompit le chevalier de Lorraine.

-- Le roi de Hollande, son allie, lui en donnera. Moi, je lui en
eusse bien donne, si j'eusse ete roi de France.

Louis XIV rougit excessivement.

Mazarin affecta de regarder son jeu avec plus d'attention que
jamais.

-- A l'heure qu'il est, reprit le comte de Guiche, la fortune de
ce malheureux prince est accomplie. S'il a ete trompe par Monck,
il est perdu. La prison, la mort peut-etre, finiront ce que
l'exil, les batailles et les privations avaient commence.

Mazarin fronca le sourcil.

-- Est-il bien sur, dit Louis XIV, que Sa Majeste Charles II ait
quitte La Haye?

-- Tres sur, Votre Majeste, repliqua le jeune homme. Mon pere a
recu une lettre qui lui donne des details; on sait meme que le roi
a debarque a Douvres; des pecheurs l'ont vu entrer dans le port;
le reste est encore un mystere.

-- Je voudrais bien savoir le reste, dit impetueusement Philippe.
Vous savez, vous, mon frere?

Louis XIV rougit encore. C'etait la troisieme fois depuis une
heure.

-- Demandez a M. le cardinal, repliqua-t-il d'un ton qui fit lever
les yeux a Mazarin, a Anne d'Autriche, a tout le monde.

-- Ce qui veut dire, mon fils, interrompit en riant Anne
d'Autriche, que le roi n'aime pas qu'on cause des choses de l'Etat
hors du conseil.

Philippe accepta de bonne volonte la mercuriale et fit un grand
salut, tout en souriant a son frere d'abord, puis a sa mere. Mais
Mazarin vit du coin de l'oeil qu'un groupe allait se reformer dans
un angle de la chambre, et que le duc d'Orleans avec le comte de
Guiche et le chevalier de Lorraine, prives de s'expliquer tout
haut, pourraient bien tout bas en dire plus qu'il n'etait
necessaire. Il commencait donc a leur lancer des oeillades pleines
de defiance et d'inquietude, invitant Anne d'Autriche a jeter
quelque perturbation dans le conciliabule, quand tout a coup
Bernouin, entrant sous la portiere a la ruelle du lit, vint dire a
l'oreille de son maitre:

-- Monseigneur, un envoye de Sa Majeste le roi d'Angleterre.

Mazarin ne put cacher une legere emotion que le roi saisit au
passage. Pour eviter d'etre indiscret, moins encore que pour ne
pas paraitre inutile, Louis XIV se leva donc aussitot, et,
s'approchant de Son Eminence, il lui souhaita le bonsoir.

Toute l'assemblee s'etait levee avec un grand bruit de chaises
roulantes et de tables poussees.

-- Laissez partir peu a peu tout le monde, dit Mazarin tout bas a
Louis XIV, et veuillez m'accorder quelques minutes. J'expedie une
affaire dont, ce soir meme, je veux entretenir Votre Majeste.

-- Et les reines? demanda Louis XIV.

-- Et M. le duc d'Anjou, dit Son Eminence.

En meme temps, il se retourna dans sa ruelle, dont les rideaux, en
retombant, cacherent le lit. Le cardinal, cependant, n'avait pas
perdu de vue ses conspirateurs.

-- Monsieur le comte de Guiche! dit-il d'une voix chevrotante,
tout en revetant, derriere le rideau, la robe de chambre que lui
tendait Bernouin.

-- Me voici, monseigneur, dit le jeune homme en s'approchant.

-- Prenez mes cartes; vous avez du bonheur, vous... Gagnez-moi un
peu l'argent de ces messieurs.

-- Oui, monseigneur.

Le jeune homme s'assit a table, d'ou le roi s'eloigna pour causer
avec les reines.

Une partie serieuse commenca entre le comte et plusieurs riches
courtisans.

Cependant, Philippe causait parures avec le chevalier de Lorraine,
et l'on avait cesse d'entendre derriere les rideaux de l'alcove le
frolement de la robe de soie du cardinal.

Son Eminence avait suivi Bernouin dans le cabinet adjacent a la
chambre a coucher.


Chapitre XL -- Affaire d'Etat


Le cardinal, en passant dans son cabinet, trouva le comte de La
Fere qui attendait, fort occupe d'admirer un Raphael tres beau,
place au-dessus d'un dressoir garni d'orfevrerie.

Son Eminence arriva doucement, leger et silencieux comme une
ombre, et surprit la physionomie du comte, ainsi qu'il avait
l'habitude de le faire, pretendant deviner a la simple inspection
du visage d'un interlocuteur quel devait etre le resultat de la
conversation. Mais, cette fois, l'attente de Mazarin fut trompee;
il ne lut absolument rien sur le visage d'Athos, pas meme le
respect qu'il avait l'habitude de lire sur toutes les
physionomies.

Athos etait vetu de noir avec une simple broderie d'argent.

Il portait le Saint-Esprit, la Jarretiere et la Toison d'or, trois
ordres d'une telle importance, qu'un roi seul ou un comedien
pouvait les reunir.

Mazarin fouilla longtemps dans sa memoire un peu troublee pour se
rappeler le nom qu'il devait mettre sur cette figure glaciale et
n'y reussit pas.

-- J'ai su, dit-il enfin, qu'il m'arrivait un message
d'Angleterre.

Et il s'assit, congediant Bernouin et Brienne, qui se preparait,
en sa qualite de secretaire, a tenir la plume.

-- De la part de Sa Majeste le roi d'Angleterre, oui, Votre
Eminence.

-- Vous parlez bien purement le francais, monsieur, pour un
Anglais, dit gracieusement Mazarin en regardant toujours a travers
ses doigts le Saint-Esprit, la Jarretiere, la Toison et surtout le
visage du messager.

-- Je ne suis pas anglais, je suis francais, monsieur le cardinal,
repondit Athos.

-- Voila qui est particulier, le roi d'Angleterre choisissant des
Francais pour ses ambassades; c'est d'un excellent augure... Votre
nom, monsieur, je vous prie?

-- Comte de La Fere, repliqua Athos en saluant plus legerement que
ne l'exigeaient le ceremonial et l'orgueil du ministre tout-
puissant.

Mazarin plia les epaules comme pour dire: "Je ne connais pas ce
nom-la." Athos ne sourcilla point.

-- Et vous venez, monsieur, continua Mazarin, pour me dire....

-- Je venais de la part de Sa Majeste le roi de la Grande-Bretagne
annoncer au roi de France...

Mazarin fronca le sourcil.

-- Annoncer au roi de France, poursuivit imperturbablement Athos,
l'heureuse restauration de Sa Majeste Charles II sur le trone de
ses peres.

Cette nuance n'echappa point a la rusee Eminence. Mazarin avait
trop l'habitude des hommes pour ne pas voir, dans la politesse
froide et presque hautaine d'Athos, un indice d'hostilite qui
n'etait pas la temperature ordinaire de cette serre chaude qu'on
appelle la cour.

-- Vous avez ses pouvoirs, sans doute? demanda Mazarin d'un ton
bref et querelleur.

-- Oui... monseigneur.

Ce mot: "Monseigneur" sortit peniblement des levres d'Athos; on
eut dit qu'il les ecorchait.

-- En ce cas, montrez-les.

Athos tira d'un sachet de velours brode qu'il portait sous son
pourpoint une depeche. Le cardinal etendit la main.

-- Pardon, monseigneur, dit Athos; mais ma depeche est pour le
roi.

-- Puisque vous etes francais, monsieur, vous devez savoir ce
qu'un Premier ministre vaut a la cour de France.

-- Il fut un temps, repondit Athos, ou je m'occupais, en effet, de
ce que valent les Premiers ministres; mais j'ai forme, il y a deja
plusieurs annees de cela, la resolution de ne plus traiter qu'avec
le roi.

-- Alors, monsieur, dit Mazarin, qui commencait a s'irriter, vous
ne verrez ni le ministre ni le roi.

Et Mazarin se leva. Athos remit sa depeche dans le sachet, salua
gravement et fit quelques pas vers la porte. Ce sang-froid
exaspera Mazarin.

-- Quels etranges procedes diplomatiques! s'ecria-t-il. Sommes-
nous encore au temps ou M. Cromwell nous envoyait des pourfendeurs
en guise de charges d'affaires? Il ne vous manque, monsieur, que
le pot en tete et la bible a la ceinture.

-- Monsieur, repliqua sechement Athos, je n'ai jamais eu comme
vous l'avantage de traiter avec M. Cromwell, et je n'ai vu ses
charges d'affaires que l'epee a la main; j'ignore donc comment il
traitait avec les Premiers ministres. Quant au roi d'Angleterre,
Charles II, je sais que, quand il ecrit a Sa Majeste le roi Louis
XIV, ce n'est pas a son Eminence le cardinal Mazarin; dans cette
distinction, je ne vois aucune diplomatie.

-- Ah! s'ecria Mazarin en relevant sa tete amaigrie et en frappant
de la main sur sa tete, je me souviens maintenant!

Athos le regarda etonne.

-- Oui, c'est cela! dit le cardinal en continuant de regarder son
interlocuteur; oui, c'est bien cela... Je vous reconnais,
monsieur. Ah! _diavolo_! je ne m'etonne plus.

-- En effet, je m'etonnais qu'avec l'excellente memoire de Votre
Eminence, repondit en souriant Athos, Votre Eminence ne m'eut pas
encore reconnu.

-- Toujours recalcitrant et grondeur... monsieur... monsieur...
comment vous appelait-on? Attendez donc... un nom de fleuve...
Potamos... non... un nom d'ile... Naxos... non, _per Jove_! un nom
de montagne... Athos! m'y voila! Enchante de vous revoir, et de
n'etre plus a Rueil, ou vous me fites payer rancon avec vos damnes
complices... Fronde! toujours Fronde! Fronde maudite! oh! quel
levain! Ah ca! monsieur, pourquoi vos antipathies ont-elles
survecu aux miennes? Si quelqu'un avait a se plaindre, pourtant,
je crois que ce n'etait pas vous, qui vous etes tire de la, non
seulement les braies nettes, mais encore avec le cordon du Saint-
Esprit au cou.

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