Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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-- Oh! milord, fit d'Artagnan, je sais que vous etes un homme
complet, je sais que vous etes place depuis longtemps au-dessus
des miseres humaines, mais il y a plaisanteries et plaisanteries,
et certaines, quant a moi, ont le privilege de m'irriter au-dela
de toute expression.
-- Peut-on savoir lesquelles, _my dear_?
-- Celles qui sont dirigees contre mes amis ou contre les gens que
je respecte, milord.
Monck fit un imperceptible mouvement que d'Artagnan apercut.
-- Et en quoi, demanda Monck, en quoi le coup d'epingle qui
egratigne autrui peut-il vous chatouiller la peau? Contez-moi
cela, voyons!
-- Milord, je vais vous l'expliquer par une seule phrase; il
s'agissait de vous.
Monck fit un pas vers d'Artagnan.
-- De moi? dit-il.
-- Oui, et voila ce que je ne puis m'expliquer; mais aussi peut-
etre est-ce faute de connaitre son caractere. Comment le roi a-t-
il le coeur de railler un homme qui lui a rendu tant et de si
grands services? Comment comprendre qu'il s'amuse a mettre aux
prises un lion comme vous avec un moucheron comme moi?
-- Aussi je ne vois cela en aucune facon, dit Monck.
-- Si fait! Enfin, le roi, qui me devait une recompense, pouvait
me recompenser comme un soldat, sans imaginer cette histoire de
rancon qui vous touche, milord.
-- Non, fit Monck en riant, elle ne me touche en aucune facon, je
vous jure.
-- Pas a mon endroit, je le comprends; vous me connaissez, milord,
je suis si discret que la tombe paraitrait bavarde aupres de moi;
mais... comprenez-vous, milord?
-- Non, s'obstina a dire Monck.
-- Si un autre savait le secret que je sais...
-- Quel secret?
-- Eh! milord, ce malheureux secret de Newcastle.
-- Ah! le million de M. le comte de La Fere?
-- Non, milord, non; l'entreprise faite sur Votre Grace.
-- C'etait bien joue, chevalier, voila tout; et il n'y avait rien
a dire; vous etes un homme de guerre, brave et ruse a la fois, ce
qui prouve que vous reunissez les qualites de Fabius et d'Annibal.
Donc, vous avez use de vos moyens, de la force et de la ruse; il
n'y a rien a dire a cela, et c'etait a moi de me garantir.
-- Eh! je le sais, milord, et je n'attendais pas moins de votre
impartialite, aussi, s'il n'y avait que l'enlevement en lui-meme,
mordioux! ce ne serait rien; mais il y a...
-- Quoi?
-- Les circonstances de cet enlevement.
-- Quelles circonstances?
-- Vous savez bien, milord, ce que je veux dire.
-- Non, Dieu me damne!
-- Il y a... c'est qu'en verite c'est fort difficile a dire.
-- Il y a?
-- Eh bien! il y a cette diable de boite.
Monck rougit visiblement.
-- Cette indignite de boite, continua d'Artagnan, de boite en
sapin, vous savez?
-- Bon! je l'oubliais.
-- En sapin, continua d'Artagnan, avec des trous pour le nez et la
bouche. En verite, milord, tout le reste etait bien; mais la
boite, la boite! decidement, c'etait une mauvaise plaisanterie.
Monck se demenait dans tous les sens.
-- Et cependant, que j'aie fait cela, reprit d'Artagnan, moi, un
capitaine d'aventures, c'est tout simple, parce que, a cote de
l'action un peu legere que j'ai commise, mais que la gravite de la
situation peut faire excuser, j'ai la circonspection et la
reserve.
-- Oh! dit Monck, croyez que je vous connais bien, monsieur
d'Artagnan, et que je vous apprecie.
D'Artagnan ne perdait pas Monck de vue, etudiant tout ce qui se
passait dans l'esprit du general au fur et a mesure qu'il parlait.
-- Mais il ne s'agit pas de moi, reprit-il.
-- Enfin, de qui s'agit-il donc? demanda Monck, qui commencait a
s'impatienter.
-- Il s'agit du roi, qui jamais ne retiendra sa langue.
-- Eh bien! quand il parlerait, au bout du compte? dit Monck en
balbutiant.
-- Milord, reprit d'Artagnan, ne dissimulez pas, je vous en
supplie, avec un homme qui parle aussi franchement que je le fais.
Vous avez le droit de herisser votre susceptibilite, si benigne
qu'elle soit. Que diable! ce n'est pas la place d'un homme serieux
comme vous, d'un homme qui joue avec des couronnes et des sceptres
comme un bohemien avec des boules; ce n'est pas la place d'un
homme serieux, disais-je, que d'etre enferme dans une boite, ainsi
qu'un objet curieux d'histoire naturelle; car enfin, vous
comprenez, ce serait pour faire crever de rire tous vos ennemis,
et vous etes si grand, si noble, si genereux, que vous devez en
avoir beaucoup. Ce secret pourrait faire crever de rire la moitie
du genre humain si l'on vous representait dans cette boite. Or, il
n'est pas decent que l'on rie ainsi du second personnage de ce
royaume.
Monck perdit tout a fait contenance a l'idee de se voir represente
dans sa boite.
Le ridicule, comme l'avait judicieusement prevu d'Artagnan,
faisait sur lui ce que ni les hasards de la guerre, ni les desirs
de l'ambition, ni la crainte de la mort n'avaient pu faire.
"Bon! pensa le Gascon, il a peur; je suis sauve."
-- Oh! quant au roi, dit Monck, ne craignez rien, cher monsieur
d'Artagnan, le roi ne plaisantera pas avec Monck, je vous jure!
L'eclair de ses yeux fut intercepte au passage par d'Artagnan.
Monck se radoucit aussitot.
-- Le roi, continua-t-il, est d'un trop noble naturel, le roi a un
coeur trop haut place pour vouloir du mal a qui lui fait du bien.
-- Oh! certainement s'ecria d'Artagnan. Je suis entierement de
votre opinion sur le coeur du roi, mais non sur sa tete; il est
bon, mais il est leger.
-- Le roi ne sera pas leger avec Monck, soyez tranquille.
-- Ainsi, vous etes tranquille, vous, milord?
-- De ce cote du moins, oui, parfaitement.
-- Oh! je vous comprends, vous etes tranquille du cote du roi.
-- Je vous l'ai dit.
-- Mais vous n'etes pas aussi tranquille du mien?
-- Je croyais vous avoir affirme que je croyais a votre loyaute et
a votre discretion.
-- Sans doute, sans doute; mais vous reflechirez a une chose...
-- A laquelle?...
-- C'est que je ne suis pas seul, c'est que j'ai des compagnons;
et quels compagnons!
-- Oh! oui, je les connais.
-- Malheureusement, milord, et ils vous connaissent aussi.
-- Eh bien?
-- Eh bien! ils sont la-bas, a Boulogne, ils m'attendent.
-- Et vous craignez...?
-- Oui, je crains qu'en mon absence... Parbleu! Si j'etais pres
d'eux, je repondrais bien de leur silence.
-- Avais-je raison de vous dire que le danger, s'il y avait
danger, ne viendrait pas de Sa Majeste, quelque peu disposee
qu'elle soit a la plaisanterie, mais de vos compagnons, comme vous
dites... Etre raille par un roi, c'est tolerable encore, mais par
des goujats d'armee... Goddam!
-- Oui, je comprends, c'est insupportable; et voila pourquoi,
milord, je venais vous dire: "Ne croyez-vous pas qu'il serait bon
que je partisse pour la France le plus tot possible?"
-- Certes, si vous croyez que votre presence...
-- Impose a tous ces coquins? De cela, oh! j'en suis sur, milord.
-- Votre presence n'empechera point le bruit de se repandre s'il a
transpire deja.
-- Oh! il n'a point transpire, milord, je vous le garantis. En
tout cas, croyez que je suis bien determine a une grande chose.
-- Laquelle?
-- A casser la tete au premier qui aura propage ce bruit et au
premier qui l'aura entendu. Apres quoi, je reviens en Angleterre
chercher un asile et peut-etre de l'emploi aupres de Votre Grace.
-- Oh! revenez, revenez!
-- Malheureusement, milord, je ne connais que vous, ici, et je ne
vous trouverai plus, ou vous m'aurez oublie dans vos grandeurs.
-- Ecoutez, monsieur d'Artagnan, repondit Monck, vous etes un
charmant gentilhomme, plein d'esprit et de courage; vous meritez
toutes les fortunes de ce monde; venez avec moi en Ecosse, et, je
vous jure, je vous y ferai dans ma vice-royaute un sort que chacun
enviera.
-- Oh! milord, c'est impossible a cette heure. A cette heure, j'ai
un devoir sacre a remplir; j'ai a veiller autour de votre gloire;
j'ai a empecher qu'un mauvais plaisant ne ternisse aux yeux des
contemporains, qui sait? aux yeux de la posterite meme, l'eclat de
votre nom.
-- De la posterite, monsieur d'Artagnan?
-- Eh! sans doute; il faut que, pour la posterite, tous les
details de cette histoire restent un mystere; car enfin, admettez
que cette malheureuse histoire du coffre de sapin se repande, et
l'on dira, non pas que vous avez retabli le roi loyalement, en
vertu de votre libre arbitre, mais bien par suite d'un compromis
fait entre vous deux a Scheveningen. J'aurai beau dire comment la
chose s'est passee, moi qui le sais, on ne me croira pas, et l'on
dira que j'ai recu ma part du gateau et que je la mange.
Monck fronca le sourcil.
-- Gloire, honneur, probite, dit-il, vous n'etes que de vains
mots!
-- Brouillard, repliqua d'Artagnan, brouillard a travers lequel
personne ne voit jamais bien clair.
-- Eh bien! alors, allez en France, mon cher monsieur, dit Monck;
allez et, pour vous rendre l'Angleterre plus accessible et plus
agreable, acceptez un souvenir de moi.
"Mais allons donc!" pensa d'Artagnan.
-- J'ai sur les bords de la Clyde, continua Monck, une petite
maison sous des arbres, un cottage, comme on appelle cela ici. A
cette maison sont attaches une centaine d'arpents de terre;
acceptez-la.
-- Oh! milord...
-- Dame! vous serez la chez vous, et ce sera le refuge dont vous
me parliez tout a l'heure.
-- Moi, je serais votre oblige a ce point, milord! En verite, j'en
ai honte!
-- Non pas, monsieur, reprit Monck avec un fin sourire, non pas,
c'est moi qui serai le votre.
Et serrant la main du mousquetaire:
-- Je vais faire dresser l'acte de donation, dit-il.
Et il sortit.
D'Artagnan le regarda s'eloigner et demeura pensif et meme emu.
-- Enfin, dit-il, voila pourtant un brave homme. Il est triste de
sentir seulement que c'est par peur de moi et non par affection
qu'il agit ainsi. Eh! bien! je veux que l'affection lui vienne.
Puis, apres un instant de reflexion plus profonde:
-- Bah! dit-il, a quoi bon? C'est un Anglais!
Et il sortit, a son tour, un peu etourdi de ce combat.
-- Ainsi, dit-il, me voila proprietaire. Mais comment diable
partager le cottage avec Planchet? A moins que je ne lui donne les
terres et que je ne prenne le chateau, ou bien que ce ne soit lui
qui ne prenne le chateau, et moi... Fi donc! M. Monck ne
souffrirait point que je partageasse avec un epicier une maison
qu'il a habitee! Il est trop fier pour cela! D'ailleurs, pourquoi
en parler? Ce n'est point avec l'argent de la societe que j'ai
acquis cet immeuble; c'est avec ma seule intelligence; il est donc
bien a moi. Allons retrouver Athos.
Et il se dirigea vers la demeure du comte de La Fere.
Chapitre XXXVII -- Comment d'Artagnan regla le passif de la
societe avant d'etablir son actif
"Decidement, se dit d'Artagnan, je suis en veine. Cette etoile qui
luit une fois dans la vie de tout homme, qui a lui pour Job et
pour Irus, le plus malheureux des Juifs et le plus pauvre des
Grecs, vient enfin de luire pour moi. Je ne ferai pas de folie, je
profiterai; c'est assez tard pour que je sois raisonnable."
Il soupa ce soir-la de fort bonne humeur avec son amis Athos, ne
lui parla pas de la donation attendue, mais ne put s'empecher,
tout en mangeant, de questionner son ami sur les provenances, les
semailles, les plantations.
Athos repondit complaisamment, comme il faisait toujours. Son idee
etait que d'Artagnan voulait devenir proprietaire; seulement, il
se prit plus d'une fois a regretter l'humeur si vive, les saillies
si divertissantes du gai compagnon d'autrefois. D'Artagnan, en
effet, profitait du reste de graisse figee sur l'assiette pour y
tracer des chiffres et faire des additions d'une rotondite
surprenante.
L'ordre ou plutot la licence d'embarquement arriva chez eux le
soir. Tandis qu'on remettait le papier au comte, un autre messager
tendait a d'Artagnan une petite liasse de parchemins revetus de
tous les sceaux dont se pare la propriete fonciere en Angleterre.
Athos le surprit a feuilleter ces differents actes, qui
etablissaient la transmission de propriete. Le prudent Monck,
d'autres eussent dit le genereux Monck, avait commue la donation
en une vente, et reconnaissait avoir recu la somme de quinze mille
livres pour prix de la cession.
Deja le messager s'etait eclipse. D'Artagnan lisait toujours,
Athos le regardait en souriant. D'Artagnan, surprenant un de ces
sourires par-dessus son epaule, renferma toute la liasse dans son
etui.
-- Pardon, dit Athos.
-- Oh! vous n'etes pas indiscret, mon cher, repliqua le
lieutenant; je voudrais...
-- Non, ne me dites rien, je vous prie: des ordres sont choses si
sacrees, qu'a son frere, a son pere, le charge de ces ordres ne
doit pas avouer un mot. Ainsi, moi qui vous parle et qui vous aime
plus tendrement que frere, pere et tout au monde...
-- Hors votre Raoul?
-- J'aimerai plus encore Raoul lorsqu'il sera un homme et que je
l'aurai vu se dessiner dans toutes les phases de son caractere et
de ses actes... comme je vous ai vu, vous, mon ami.
-- Vous disiez donc que vous aviez un ordre aussi, et que vous ne
me le communiqueriez pas?
-- Oui, cher d'Artagnan.
Le Gascon soupira.
-- Il fut un temps, dit-il, ou cet ordre, vous l'eussiez mis la,
tout ouvert sur la table, en disant: "D'Artagnan, lisez-nous ce
grimoire, a Porthos, a Aramis et a moi."
-- C'est vrai... Oh! c'etait la jeunesse, la confiance, la
genereuse saison ou le sang commande lorsqu'il est echauffe par la
passion!
-- Eh bien! Athos, voulez-vous que je vous dise?
-- Dites, ami.
-- Cet adorable temps, cette genereuse saison, cette domination du
sang echauffe, toutes choses fort belles sans doute, je ne les
regrette pas du tout. C'est absolument comme le temps des
etudes... J'ai toujours rencontre quelque part un sot pour me
vanter ce temps des pensums, des ferules, des croutes de pain
sec... C'est singulier, je n'ai jamais aime cela, moi; et si
actif, si sobre que je fusse (vous savez si je l'etais, Athos), si
simple que je parusse dans mes habits, je n'ai pas moins prefere
les broderies de Porthos a ma petite casaque poreuse, qui laissait
passer la bise en hiver, le soleil en ete. Voyez-vous, mon ami, je
me defierai toujours de celui qui pretendra preferer le mal au
bien. Or, du temps passe, tout fut mal pour moi, du temps ou
chaque mois voyait un trou de plus a ma peau et a ma casaque, un
ecu d'or de moins dans ma pauvre bourse; de cet execrable temps de
bascules et de balancoires, je ne regrette absolument rien, rien,
rien, que notre amitie; car chez moi il y a un coeur; et, c'est
miracle, ce coeur n'a pas ete desseche par le vent de la misere
qui passait aux trous de mon manteau, ou traverse par les epees de
toute fabrique qui passaient aux trous de ma pauvre chair.
-- Ne regrettez pas notre amitie, dit Athos; elle ne mourra
qu'avec nous. L'amitie se compose surtout de souvenirs et
d'habitudes, et si vous avez fait tout a l'heure une petite satire
de la mienne parce que j'hesite a vous reveler ma mission en
France...
-- Moi?... O ciel! si vous saviez, cher et bon ami, comme
desormais toutes les missions du monde vont me devenir
indifferentes!
Et il serra ses parchemins dans sa vaste poche. Athos se leva de
table et appela l'hote pour payer la depense.
-- Depuis que je suis votre ami, dit d'Artagnan, je n'ai jamais
paye un ecot. Porthos souvent, Aramis quelquefois, et vous,
presque toujours, vous tirates votre bourse au dessert.
Maintenant, je suis riche, et je vais essayer si cela est heroique
de payer.
-- Faites, dit Athos en remettant sa bourse dans sa poche.
Les deux amis se dirigerent ensuite vers le port, non sans que
d'Artagnan eut regarde en arriere pour surveiller le transport de
ses chers ecus. La nuit venait d'etendre son voile epais sur l'eau
jaune de la Tamise; on entendait ces bruits de tonnes et de
poulies, precurseurs de l'appareillage, qui tant de fois avaient
fait battre le coeur des mousquetaires, alors que le danger de la
mer etait le moindre de ceux qu'ils allaient affronter. Cette
fois, ils devaient s'embarquer sur un grand vaisseau qui les
attendait a Gravesend, et Charles II, toujours delicat dans les
petites choses, avait envoye un de ses yachts avec douze hommes de
sa garde ecossaise, pour faire honneur a l'ambassadeur qu'il
deputait en France. A minuit le yacht avait depose ses passagers a
bord du vaisseau, et a huit heures du matin le vaisseau debarquait
l'ambassadeur et son ami devant la jetee de Boulogne.
Tandis que le comte avec Grimaud s'occupait des chevaux pour aller
droit a Paris, d'Artagnan courait a l'hotellerie ou, selon ses
ordres, sa petite armee devait l'attendre. Ces messieurs
dejeunaient d'huitres, de poisson et d'eau-de-vie aromatisee,
lorsque parut d'Artagnan, Ils etaient bien gais, mais aucun
n'avait encore franchi les limites de la raison. Un hourra de joie
accueillit le general.
-- Me voici, dit d'Artagnan; la campagne est terminee. Je viens
apporter a chacun le supplement de solde qui etait promis.
Les yeux brillerent.
-- Je gage qu'il n'y a deja plus cent livres dans l'escarcelle du
plus riche de vous?
-- C'est vrai! s'ecria-t-on en choeur.
-- Messieurs, dit alors d'Artagnan, voici la derniere consigne. Le
traite de commerce a ete conclu, grace a ce coup de main qui nous
a rendus maitres du plus habile financier de l'Angleterre; car a
present, je dois vous l'avouer, l'homme qu'il s'agissait
d'enlever, c'etait le tresorier du general Monck.
Ce mot de tresorier produisit un certain effet dans son armee.
D'Artagnan remarqua que les yeux du seul Menneville ne
temoignaient pas d'une foi parfaite.
-- Ce tresorier, continua d'Artagnan, je l'ai emmene sur un
terrain neutre, la Hollande; je lui ai fait signer le traite, je
l'ai reconduit moi-meme a Newcastle, et, comme il devait etre
satisfait de nos procedes a son egard, comme le coffre de sapin
avait ete porte toujours sans secousses et rembourre
moelleusement, j'ai demande pour vous une gratification. La voici.
Il jeta un sac assez respectable sur la nappe. Tous etendirent
involontairement la main.
-- Un moment, mes agneaux, dit d'Artagnan; s'il y a les benefices,
il y a aussi les charges.
-- Oh! oh! murmura l'assemblee.
-- Nous allons nous trouver, mes amis, dans une position qui ne
serait pas tenable pour des gens sans cervelle; je parle net: nous
sommes entre la potence et la Bastille.
-- Oh! oh! dit le choeur.
-- C'est aise a comprendre. Il a fallu expliquer au general Monck
la disparition de son tresorier; j'ai attendu pour cela le moment
fort inespere de la restauration du roi Charles II, qui est de mes
amis...
L'armee echangea un regard de satisfaction contre le regard assez
orgueilleux de d'Artagnan.
-- Le roi restaure, j'ai rendu a M. Monck son homme d'affaires, un
peu deplume, c'est vrai, mais enfin je le lui ai rendu. Or, le
general Monck, en me pardonnant, car il m'a pardonne, n'a pu
s'empecher de me dire ces mots que j'engage chacun de vous a se
graver profondement la, entre les yeux, sous la voute du crane:
"Monsieur, la plaisanterie est bonne, mais je n'aime pas
naturellement les plaisanteries; si jamais un mot de ce que vous
avez fait (vous comprenez, monsieur Menneville) s'echappait de vos
levres ou des levres de vos compagnons, j'ai dans mon gouvernement
d'Ecosse et d'Irlande sept cent quarante et une potences en bois
de chene, chevillees de fer et graissees a neuf toutes les
semaines. Je ferais present d'une de ces potences a chacun de
vous, et, remarquez-le bien, cher monsieur d'Artagnan, ajouta-t-il
(remarquez le aussi, cher monsieur Menneville), il m'en resterait
encore sept cent trente pour mes menus plaisirs. De plus..."
-- Ah! ah! firent les auxiliaires, il y a du plus?
-- Une misere de plus: "Monsieur d'Artagnan, j'expedie au roi de
France le traite en question, avec priere de faire fourrer a la
Bastille provisoirement, puis de m'envoyer la-bas tous ceux qui
ont pris part a l'expedition; et c'est une priere a laquelle le
roi se rendra certainement."
Un cri d'effroi partit de tous les coins de la table.
-- La! la! dit d'Artagnan; ce brave M. Monck a oublie une chose,
c'est qu'il ne sait le nom d'aucun d'entre vous; moi seul je vous
connais, et ce n'est pas moi, vous le croyez bien, qui vous
trahirai. Pour quoi faire? Quant a vous, je ne suppose pas que
vous soyez jamais assez niais pour vous denoncer vous-memes, car
alors le roi, pour s'epargner des frais de nourriture et de
logement, vous expedierait en Ecosse, ou sont les sept cent
quarante et une potences. Voila, messieurs. Et maintenant je n'ai
plus un mot a ajouter a ce que je viens d'avoir l'honneur de vous
dire. Je suis sur que l'on m'a compris parfaitement, n'est-ce pas,
monsieur de Menneville?
-- Parfaitement, repliqua celui-ci.
-- Maintenant, les ecus! dit d'Artagnan. Fermez les portes.
Il dit et ouvrit un sac sur la table d'ou tomberent plusieurs
beaux ecus d'or. Chacun fit un mouvement vers le plancher.
-- Tout beau! s'ecria d'Artagnan; que personne ne se baisse et je
retrouverai mon compte.
Il le retrouva en effet, donna cinquante de ces beaux ecus a
chacun, et recut autant de benedictions qu'il avait donne de
pieces.
-- Maintenant, dit-il, s'il vous etait possible de vous ranger un
peu, si vous deveniez de bons et honnetes bourgeois...
-- C'est bien difficile dit un des assistants.
-- Mais pourquoi cela capitaine? dit un autre.
-- C'est parce que je vous aurais retrouves, et, qui sait?
rafraichis de temps en temps par quelque aubaine...
Il fit signe a Menneville, qui ecoutait tout cela d'un air
compose.
-- Menneville, dit-il, venez avec moi. Adieu mes braves; je ne
vous recommande pas d'etre discrets.
Menneville le suivit, tandis que les salutations des auxiliaires
se melaient au doux bruit de l'or tintant dans leurs poches.
-- Menneville, dit d'Artagnan une fois dans la rue, vous n'etes
pas dupe, prenez garde de le devenir; vous ne me faites pas
l'effet d'avoir peur des potences de Monck ni de la Bastille de Sa
Majeste le roi Louis XIV, mais vous me ferez bien la grace d'avoir
peur de moi. Eh bien! ecoutez: Au moindre mot qui vous
echapperait, je vous tuerais comme un poulet. J'ai deja dans ma
poche l'absolution de notre Saint-Pere le pape.
-- Je vous assure que je ne sais absolument rien, mon cher
monsieur d'Artagnan, et que toutes vos paroles sont pour moi
articles de foi.
-- J'etais bien sur que vous etiez un garcon d'esprit, dit le
mousquetaire; il y a vingt-cinq ans que je vous ai juge. Ces
cinquante ecus d'or que je vous donne en plus vous prouveront le
cas que je fais de vous. Prenez.
-- Merci, monsieur d'Artagnan, dit Menneville.
-- Avec cela vous pouvez reellement devenir honnete homme,
repliqua d'Artagnan du ton le plus serieux. Il serait honteux
qu'un esprit comme le votre et un nom que vous n'osez plus porter
se trouvassent effaces a jamais sous la rouille d'une mauvaise
vie. Devenez galant homme, Menneville, et vivez un an avec ces
cent ecus d'or, c'est un beau denier: deux fois la solde d'un haut
officier. Dans un an, venez me voir, et, mordioux! je ferai de
vous quelque chose.
Menneville jura, comme avaient fait ses camarades, qu'il serait
muet comme la tombe. Et cependant, il faut bien que quelqu'un ait
parle, et comme a coup sur ce n'est pas nos neuf compagnons, comme
certainement ce n'est pas Menneville, il faut bien que ce soit
d'Artagnan, qui, en sa qualite de Gascon, avait la langue bien
pres des levres. Car enfin, si ce n'est pas lui, qui serait-ce? Et
comment s'expliquerait le secret du coffre de sapin perce de trous
parvenu a notre connaissance, et d'une facon si complete, que nous
en avons, comme on a pu le voir, raconte l'histoire dans ses
details les plus intimes? details qui, au reste, eclairent d'un
jour aussi nouveau qu'inattendu toute cette portion de l'histoire
d'Angleterre, laissee jusqu'aujourd'hui dans l'ombre par les
historiens nos confreres.
Chapitre XXXVIII -- Ou l'on voit que l'epicier francais s'etait
deja rehabilite au XVIIeme siecle
Une fois ses comptes regles et ses recommandations faites,
d'Artagnan ne songea plus qu'a regagner Paris le plus promptement
possible. Athos, de son cote, avait hate de regagner sa maison et
de s'y reposer un peu. Si entiers que soient restes le caractere
et l'homme, apres les fatigues du voyage, le voyageur s'apercoit
avec plaisir, a la fin du jour, meme quand le jour a ete beau, que
la nuit va venir apporter un peu de sommeil. Aussi, de Boulogne a
Paris, chevauchant cote a cote, les deux amis, quelque peu
absorbes dans leurs pensees individuelles, ne causerent-ils pas de
choses assez interessantes pour que nous en instruisions le
lecteur: chacun d'eux, livre a ses reflexions personnelles, et se
construisant l'avenir a sa facon, s'occupa surtout d'abreger la
distance par la vitesse. Athos et d'Artagnan arriverent le soir du
quatrieme jour, apres leur depart de Boulogne, aux barrieres de
Paris.
-- Ou allez-vous, mon cher ami? demanda Athos. Moi, je me dirige
droit vers mon hotel.
-- Et moi tout droit chez mon associe.
-- Chez Planchet?
-- Mon Dieu, oui: au Pilon-d'Or.
-- N'est-il pas bien entendu que nous nous reverrons?
-- Si vous restez a Paris, oui; car j'y reste, moi.
-- Non. Apres avoir embrasse Raoul, a qui j'ai fait donner rendez-
vous chez moi, dans l'hotel, je pars immediatement pour La Fere.
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