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The Art of Short Selling: Book Review
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Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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D'Artagnan soupira, et precedant son ami sous le porche de la
maison que Monck habitait au fond de la Cite:

-- Permettez, dit-il, que je laisse chez moi ma bourse; car si,
dans la foule, ces adroits filous de Londres, qui nous sont fort
vantes, meme a Paris, me volaient le reste de mes pauvres ecus, je
ne pourrais plus retourner en France. Or, content je suis parti de
France et fou de joie j'y retourne, attendu que toutes mes
preventions d'autrefois contre l'Angleterre me sont revenues,
accompagnees de beaucoup d'autres.

Athos ne repondit rien.

-- Ainsi donc, cher ami, lui dit d'Artagnan, une seconde et je
vous suis. Je sais bien que vous etes presse d'aller la-bas
recevoir vos recompenses; mais, croyez-le bien, je ne suis pas
moins presse de jouir de votre joie, quoique de loin... Attendez-
moi.

Et d'Artagnan franchissait deja le vestibule, lorsqu'un homme,
moitie valet, moitie soldat, qui remplissait chez Monck les
fonctions de portier et de garde, arreta notre mousquetaire en lui
disant en anglais:

-- Pardon, milord d'Artagnan!

-- Eh bien! repliqua celui-ci, quoi? Est-ce que le general aussi
me congedie?... Il ne me manque plus que d'etre expulse par lui!

Ces mots, dits en francais, ne toucherent nullement celui a qui on
les adressait, et qui ne parlait qu'un anglais mele de l'ecossais
le plus rude. Mais Athos en fut navre, car d'Artagnan commencait a
avoir l'air d'avoir raison.

L'Anglais montra une lettre a d'Artagnan.

-- _From the general_, dit-il.

-- Bien, c'est cela; mon conge, repliqua le Gascon. Faut-il lire,
Athos?

-- Vous devez vous tromper, dit Athos, ou je ne connais plus
d'honnetes gens que vous et moi.

D'Artagnan haussa les epaules et decacheta la lettre, tandis que
l'Anglais, impassible, approchait de lui une grosse lanterne dont
la lumiere devait l'aider a lire.

-- Eh bien! qu'avez-vous? dit Athos voyant changer la physionomie
du lecteur.

-- Tenez, lisez vous-meme, dit le mousquetaire.

Athos prit le papier et lut:

"Monsieur d'Artagnan, le roi a regrette bien vivement que vous ne
fussiez pas venu a Saint-Paul avec son cortege. Sa Majeste dit que
vous lui avez manque comme vous me manquiez aussi a moi, cher
capitaine. Il n'y a qu'un moyen de reparer tout cela. Sa Majeste
m'attend a neuf heures au palais de Saint-James; voulez-vous vous
y trouver en meme temps que moi? Sa Tres Gracieuse Majeste vous
fixe cette heure pour l'audience qu'elle vous accorde."

La lettre etait de Monck.


Chapitre XXXIII -- L'audience


-- Eh bien? s'ecria Athos avec un doux reproche, lorsque
d'Artagnan eut lu la lettre qui lui etait adressee par Monck.

-- Eh bien! dit d'Artagnan, rouge de plaisir et un peu de honte de
s'etre tant presse d'accuser le roi et Monck, c'est une
politesse... qui n'engage a rien, c'est vrai... mais enfin c'est
une politesse.

-- J'avais bien de la peine a croire le jeune prince ingrat, dit
Athos.

-- Le fait est que son present est bien pres encore de son passe,
repliqua d'Artagnan; mais enfin, jusqu'ici tout me donnait raison.

-- J'en conviens, cher ami, j'en conviens. Ah! voila votre bon
regard revenu. Vous ne sauriez croire combien je suis heureux.

-- Ainsi, voyez, dit d'Artagnan, Charles II recoit M. Monck a neuf
heures, moi il me recevra a dix heures; c'est une grande audience,
de celles que nous appelons au Louvre distribution d'eau benite de
cour. Allons nous mettre sous la gouttiere, mon cher ami, allons.

Athos ne lui repondit rien, et tous deux se dirigerent, en
pressant le pas, vers le palais de Saint-James que la foule
envahissait encore, pour apercevoir aux vitres les ombres des
courtisans et les reflets de la personne royale. Huit heures
sonnaient quand les deux amis prirent place dans la galerie pleine
de courtisans et de solliciteurs. Chacun donna un coup d'oeil a
ces habits simples et de forme etrangere, a ces deux tetes si
nobles, si pleines de caractere et de signification. De leur cote,
Athos et d'Artagnan, apres avoir en deux regards mesure toute
cette assemblee, se remirent a causer ensemble. Un grand bruit se
fit tout a coup aux extremites de la galerie: c'etait le general
Monck qui entrait, suivi de plus de vingt officiers qui quetaient
un de ses sourires, car il etait la veille encore maitre de
l'Angleterre, et on supposait un beau lendemain au restaurateur de
la famille des Stuarts.

-- Messieurs, dit Monck en se detournant, desormais, je vous prie,
souvenez-vous que je ne suis plus rien. Naguere encore je
commandais la principale armee de la republique; maintenant cette
armee est au roi, entre les mains de qui je vais remettre, d'apres
son ordre, mon pouvoir d'hier.

Une grande surprise se peignit sur tous les visages, et le cercle
d'adulateurs et de suppliants qui serrait Monck l'instant
d'auparavant s'elargit peu a peu et finit par se perdre dans les
grandes ondulations de la foule. Monck allait faire antichambre
comme tout le monde. D'Artagnan ne put s'empecher d'en faire la
remarque au comte de La Fere, qui fronca le sourcil. Soudain la
porte du cabinet de Charles s'ouvrit, et le jeune roi parut,
precede de deux officiers de sa maison.

-- Bonsoir, messieurs, dit-il. Le general Monck est-il ici?

-- Me voici, Sire, repliqua le vieux general.

Charles courut a lui et lui prit les mains avec une fervente
amitie.

-- General, dit tout haut le roi, je viens de signer votre brevet;
vous etes duc d'Albermale, et mon intention est que nul ne vous
egale en puissance et en fortune dans ce royaume, ou, le noble
Montrose excepte, nul ne vous a egale en loyaute, en courage et en
talent. Messieurs, le duc est commandant general de nos armees de
terre et de mer, rendez-lui vos devoirs, s'il vous plait, en cette
qualite.

Tandis que chacun s'empressait aupres du general, qui recevait
tous ces hommages sans perdre un instant son impassibilite
ordinaire, d'Artagnan dit a Athos:

-- Quand on pense que ce duche, ce commandement des armees de
terre et de mer, toutes ces grandeurs, en un mot, ont tenu dans
une boite de six pieds de long sur trois pieds de large!

-- Ami, repliqua Athos, de bien plus imposantes grandeurs tiennent
dans des boites moins grandes encore; elles renferment pour
toujours...

Tout a coup Monck apercut les deux gentilshommes qui se tenaient a
l'ecart, attendant que le flot se fut retire. Il se fit passage et
alla vers eux, en sorte qu'il les surprit au milieu de leurs
philosophiques reflexions.

-- Vous parliez de moi, dit-il avec un sourire.

-- Milord, repondit Athos, nous parlions aussi de Dieu.

Monck reflechit un moment et reprit gaiement:

-- Messieurs, parlons aussi un peu du roi, s'il vous plait; car
vous avez, je crois, audience de Sa Majeste.

-- A neuf heures, dit Athos.

-- A dix heures, dit d'Artagnan.

-- Entrons tout de suite dans ce cabinet, repondit Monck faisant
signe a ses deux compagnons de le preceder, ce a quoi ni l'un ni
l'autre ne voulut consentir.

Le roi, pendant ce debat tout francais, etait revenu au centre de
la galerie.

-- Oh! mes Francais, dit-il de ce ton d'insouciante gaiete que,
malgre tant de chagrins et de traverses, il n'avait pu perdre. Les
Francais, ma consolation!

Athos et d'Artagnan s'inclinerent.

-- Duc, conduisez ces messieurs dans ma salle d'etude. Je suis a
vous, messieurs, ajouta-t-il en francais.

Et il expedia promptement sa cour pour revenir a ses Francais,
comme il les appelait.

-- Monsieur d'Artagnan, dit-il en entrant dans son cabinet, je
suis aise de vous revoir.

-- Sire, ma joie est au comble de saluer Votre Majeste dans son
palais de Saint-James.

-- Monsieur, vous m'avez voulu rendre un bien grand service, et je
vous dois de la reconnaissance Si je ne craignais pas d'empieter
sur les droits de notre commandant general, je vous offrirais
quelque poste digne de vous pres de notre personne.

-- Sire, repliqua d'Artagnan, j'ai quitte le service du roi de
France en faisant a mon prince la promesse de ne servir aucun roi.

-- Allons, dit Charles, voila qui me rend tres malheureux, j'eusse
aime a faire beaucoup pour vous, vous me plaisez.

-- Sire...

-- Voyons, dit Charles avec un sourire, ne puis-je vous faire
manquer a votre parole? Duc, aidez-moi. Si l'on vous offrait,
c'est-a-dire si je vous offrais, moi, le commandement general de
mes mousquetaires?

D'Artagnan s'inclinant plus bas que la premiere fois:

-- J'aurais le regret de refuser ce que Votre Gracieuse Majeste
m'offrirait, dit-il; un gentilhomme n'a que sa parole, et cette
parole, j'ai eu l'honneur de le dire a Votre Majeste, est engagee
au roi de France.

-- N'en parlons donc plus, dit le roi en se tournant vers Athos.

Et il laissa d'Artagnan plonge dans les plus vives douleurs du
desappointement.

-- Ah! je l'avais bien dit, murmura le mousquetaire: paroles! eau
benite de cour! Les rois ont toujours un merveilleux talent pour
vous offrir ce qu'ils savent que nous n'accepterons pas, et se
montrer genereux sans risque. Sot!... triple sot que j'etais
d'avoir un moment espere!

Pendant ce temps, Charles prenait la main d'Athos.

-- Comte, lui dit-il, vous avez ete pour moi un second pere; le
service que vous m'avez rendu ne se peut payer. J'ai songe a vous
recompenser cependant. Vous futes cree par mon pere chevalier de
la Jarretiere; c'est un ordre que tous les rois d'Europe ne
peuvent porter; par la reine regente, chevalier du Saint-Esprit,
qui est un ordre non moins illustre; j'y joins cette Toison d'or
que m'a envoyee le roi de France, a qui le roi d'Espagne, son
beau-pere, en avait donne deux a l'occasion de son mariage; mais,
en revanche, j'ai un service a vous demander.

-- Sire, dit Athos avec confusion, la Toison d'or a moi! quand le
roi de France est le seul de mon pays qui jouisse de cette
distinction!

-- Je veux que vous soyez en votre pays et partout l'egal de tous
ceux que les souverains auront honores de leur faveur, dit Charles
en tirant la chaine de son cou; et j'en suis sur, comte, mon pere
me sourit du fond de son tombeau.

"Il est cependant etrange, se dit d'Artagnan tandis que son ami
recevait a genoux l'ordre eminent que lui conferait le roi, il est
cependant incroyable que j'aie toujours vu tomber la pluie des
prosperites sur tous ceux qui m'entourent, et que pas une goutte
ne m'ait jamais atteint! Ce serait a s'arracher les cheveux si
l'on etait jaloux, ma parole d'honneur!"

Athos se releva, Charles l'embrassa tendrement.

-- General, dit-il a Monck.

Puis, s'arretant, avec un sourire:

-- Pardon, c'est duc que je voulais dire. Voyez-vous, si je me
trompe, c'est que le mot duc est encore trop court pour moi... Je
cherche toujours un titre qui l'allonge... J'aimerais a vous voir
si pres de mon trone que je pusse vous dire, comme a Louis XIV:
Mon frere. Oh! j'y suis, et vous serez presque mon frere, car je
vous fais vice-roi d'Irlande et d'Ecosse, mon cher duc... De cette
facon, desormais, je ne me tromperai plus.

Le duc saisit la main du roi, mais sans enthousiasme, sans joie,
comme il faisait toute chose. Cependant son coeur avait ete remue
par cette derniere faveur. Charles, en menageant habilement sa
generosite, avait laisse au duc le temps de desirer... quoiqu'il
n'eut pu desirer autant qu'on lui donnait.

-- Mordioux! grommela d'Artagnan, voila l'averse qui recommence.
Oh! c'est a en perdre la cervelle.

Et il se tourna d'un air si contrit et si comiquement piteux, que
le roi ne put retenir un sourire. Monck se preparait a quitter le
cabinet pour prendre conge de Charles.

-- Eh bien! quoi! mon feal, dit le roi au duc, vous partez?

-- S'il plait a Votre Majeste; car, en verite, je suis bien las...
L'emotion de la journee m'a extenue: j'ai besoin de repos.

-- Mais, dit le roi, vous ne partez pas sans M. d'Artagnan,
j'espere!

-- Pourquoi, Sire? dit le vieux guerrier.

-- Mais, dit le roi, vous le savez bien, pourquoi.

Monck regarda Charles avec etonnement.

-- J'en demande bien pardon a Votre Majeste, dit-il, je ne sais
pas... ce qu'elle veut dire.

-- Oh! c'est possible; mais si vous oubliez, vous, M. d'Artagnan
n'oublie pas.

L'etonnement se peignit sur le visage du mousquetaire.

-- Voyons, duc, dit le roi, n'etes-vous pas loge avec
M. d'Artagnan?

-- J'ai l'honneur d'offrir un logement a M. d'Artagnan, oui, Sire.

-- Cette idee vous est venue de vous-meme et a vous seul?

-- De moi-meme et a moi seul, oui, Sire.

-- Eh bien! mais il n'en pouvait etre differemment... Le
prisonnier est toujours au logis de son vainqueur.

Monck rougit a son tour.

-- Ah! c'est vrai, je suis prisonnier de M. d'Artagnan.

-- Sans doute, Monck, puisque vous ne vous etes pas encore
rachete; mais ne vous inquietez pas, c'est moi qui vous ai arrache
a M. d'Artagnan, c'est moi qui paierai votre rancon.

Les yeux de d'Artagnan reprirent leur gaiete et leur brillant; le
Gascon commencait a comprendre. Charles s'avanca vers lui.

-- Le general, dit-il, n'est pas riche et ne pourrait vous payer
ce qu'il vaut. Moi, je suis plus riche certainement; mais a
present que le voila duc, et si ce n'est roi, du moins presque
roi, il vaut une somme que je ne pourrais peut-etre pas payer.
Voyons, monsieur d'Artagnan, menagez-moi: combien vous dois-je?

D'Artagnan, ravi de la tournure que prenait la chose, mais se
possedant parfaitement, repondit:

-- Sire, Votre Majeste a tort de s'alarmer. Lorsque j'eus le
bonheur de prendre Sa Grace, M. Monck n'etait que general; ce
n'est donc qu'une rancon de general qui m'est due. Mais que le
general veuille bien me rendre son epee, et je me tiens pour paye,
car il n'y a au monde que l'epee du general qui vaille autant que
lui.

-- _Odds fish!_ comme disait mon pere, s'ecria Charles II; voila
un galant propos et un galant homme, n'est-ce pas, duc?

-- Sur mon honneur! repondit le duc, oui, Sire.

Et il tira son epee.

-- Monsieur, dit-il a d'Artagnan, voila ce que vous demandez.
Beaucoup ont tenu de meilleures lames; mais, si modeste que soit
la mienne, je ne l'ai jamais rendue a personne.

D'Artagnan prit avec orgueil cette epee qui venait de faire un
roi.

-- Oh! oh! s'ecria Charles II: quoi! une epee qui m'a rendu mon
trone sortirait de mon royaume et ne figurerait pas un jour parmi
les joyaux de ma couronne? Non, sur mon ame! cela ne sera pas!
Capitaine d'Artagnan, je donne deux cent mille livres de cette
epee: si c'est trop peu, dites-le-moi.

-- C'est trop peu, Sire, repliqua d'Artagnan avec un serieux
inimitable. Et d'abord je ne veux point la vendre; mais Votre
Majeste desire, et c'est la un ordre. J'obeis donc; mais le
respect que je dois a l'illustre guerrier qui m'entend me commande
d'estimer a un tiers de plus le gage de ma victoire. Je demande
donc trois cent mille livres de l'epee, ou je la donne pour rien a
Votre Majeste.

Et, la prenant par la pointe, il la presenta au roi. Charles II se
mit a rire aux eclats.

-- Galant homme et joyeux compagnon! _Odds fish! _n'est-ce pas,
duc? n'est-ce pas, comte? Il me plait et je l'aime. Tenez,
chevalier d'Artagnan, dit-il, prenez ceci.

Et, allant a une table, il prit une plume et ecrivit un bon de
trois cent mille livres sur son tresorier.

D'Artagnan le prit, et se tournant gravement vers Monck:

-- J'ai encore demande trop peu, je le sais, dit-il; mais croyez-
moi, monsieur le duc, j'eusse aime mieux mourir que de me laisser
guider par l'avarice.

Le roi se remit a rire comme le plus heureux _cokney_ de son
royaume.

-- Vous reviendrez me voir avant de partir, chevalier, dit-il;
j'aurai besoin d'une provision de gaiete, maintenant que mes
Francais vont etre partis.

-- Ah! Sire, il n'en sera pas de la gaiete comme de l'epee du duc,
et je la donnerai gratis a Votre Majeste, repliqua d'Artagnan,
dont les pieds ne touchaient plus la terre.

-- Et vous, comte, ajouta Charles en se tournant vers Athos,
revenez aussi, j'ai un important message a vous confier. Votre
main, duc.

Monck serra la main du roi.

-- Adieu, messieurs, dit Charles en tendant chacune de ses mains
aux deux Francais, qui y poserent leurs levres.

-- Eh bien! dit Athos quand ils furent dehors, etes-vous content?

-- Chut! dit d'Artagnan tout emu de joie; je ne suis pas encore
revenu de chez le tresorier... la gouttiere peut me tomber sur la
tete.


Chapitre XXXIV -- De l'embarras des richesses


D'Artagnan ne perdit pas de temps, et sitot que la chose fut
convenable et opportune, il rendit visite au seigneur tresorier de
Sa Majeste.

Il eut alors la satisfaction d'echanger un morceau de papier,
couvert d'une fort laide ecriture, contre une quantite prodigieuse
d'ecus frappes tout recemment a l'effigie de Sa Tres Gracieuse
Majeste Charles II.

D'Artagnan se rendait facilement maitre de lui-meme; toutefois, en
cette occasion, il ne put s'empecher de temoigner une joie que le
lecteur comprendra peut-etre, s'il daigne avoir quelque indulgence
pour un homme qui, depuis sa naissance, n'avait jamais vu tant de
pieces et de rouleaux de pieces juxtaposes dans un ordre vraiment
agreable a l'oeil. Le tresorier renferma tous ces rouleaux dans
des sacs, ferma chaque sac d'une estampille aux armes
d'Angleterre, faveur que les tresoriers n'accordent pas a tout le
monde.

Puis, impassible et tout juste aussi poli qu'il devait l'etre
envers un homme honore de l'amitie du roi, il dit a d'Artagnan:

-- Emportez votre argent, monsieur.

Votre argent! Ce mot fit vibrer mille cordes que d'Artagnan
n'avait jamais senties en son coeur. Il fit charger les sacs sur
un petit chariot et revint chez lui meditant profondement. Un
homme qui possede trois cent mille livres ne peut plus avoir le
front uni: une ride par chaque centaine de mille livres, ce n'est
pas trop.

D'Artagnan s'enferma, ne dina point, refusa sa porte a tout le
monde, et, la lampe allumee, le pistolet arme sur la table, il
veilla toute la nuit, revant au moyen d'empecher que ces beaux
ecus, qui du coffre royal avaient passe dans ses coffres a lui, ne
passassent de ses coffres dans les poches d'un larron quelconque.
Le meilleur moyen que trouva le Gascon, ce fut d'enfermer son
tresor momentanement sous des serrures assez solides pour que nul
poignet ne les brisat, assez compliquees pour que nulle clef
banale ne les ouvrit.

D'Artagnan se souvint que les Anglais sont passes maitres en
mecanique et en industrie conservatrice; il resolut d'aller des le
lendemain a la recherche d'un mecanicien qui lui vendit un coffre-
fort. Il n'alla pas bien loin. Le sieur Will Jobson, domicilie
dans Piccadilly, ecouta ses propositions, comprit ses desastres,
et lui promit de confectionner une serrure de surete qui le
delivrat de toute crainte pour l'avenir.

-- Je vous donnerai, dit-il, un mecanisme tout nouveau. A la
premiere tentative un peu serieuse faite sur votre serrure, une
plaque invisible s'ouvrira, un petit canon egalement invisible
vomira un joli boulet de cuivre du poids d'un marc, qui jettera
bas le maladroit, non sans un bruit notable. Qu'en pensez-vous?

-- Je dis que c'est vraiment ingenieux, s'ecria d'Artagnan; le
petit boulet de cuivre me plait veritablement. Ca, monsieur le
mecanicien, les conditions?

-- Quinze jours pour l'execution, et quinze mille livres payables
a la livraison, repondit l'artiste.

D'Artagnan fronca le sourcil. Quinze jours etaient un delai
suffisant pour que tous les filous de Londres eussent fait
disparaitre chez lui la necessite d'un coffre-fort. Quant aux
quinze mille livres, c'etait payer bien cher ce qu'un peu de
vigilance lui procurerait pour rien.

-- Je reflechirai, fit-il; merci, monsieur.

Et il retourna chez lui au pas de course; personne n'avait encore
approche du tresor.

Le jour meme, Athos vint rendre visite a son ami et le trouva
soucieux au point qu'il lui en manifesta sa surprise.

-- Comment! vous voila riche, dit-il, et pas gai! vous qui
desiriez tant la richesse...

-- Mon ami, les plaisirs auxquels on n'est pas habitue genent plus
que les chagrins dont on avait l'habitude. Un avis, s'il vous
plait. Je puis vous demander cela, a vous qui avez toujours eu de
l'argent: quand on a de l'argent, qu'en fait-on?

-- Cela depend.

-- Qu'avez-vous fait du votre, pour qu'il ne fit de vous ni un
avare ni un prodigue? Car l'avarice desseche le coeur, et la
prodigalite le noie... n'est-ce pas?

-- Fabricius ne dirait pas plus juste. Mais, en verite, mon argent
ne m'a jamais gene.

-- Voyons, le placez-vous sur les rentes?

-- Non; vous savez que j'ai une assez belle maison et que cette
maison compose le meilleur de mon bien.

-- Je le sais.

-- En sorte que vous serez aussi riche que moi, plus riche meme
quand vous le voudrez, par le meme moyen.

-- Mais les revenus, les encaissez-vous?

-- Non.

-- Que pensez-vous d'une cachette dans un mur plein?

-- Je n'en ai jamais fait usage.

-- C'est qu'alors vous avez quelque confident, quelque homme
d'affaires sur, et qui vous paie l'interet a un taux honnete.

-- Pas du tout.

-- Mon Dieu! que faites-vous alors?

-- Je depense tout ce que j'ai, et je n'ai que ce que je depense,
mon cher d'Artagnan.

-- Ah! voila. Mais vous etes un peu prince, vous, et quinze a
seize mille livres de revenu vous fondent dans les doigts; et puis
vous avez des charges, de la representation.

-- Mais je ne vois pas que vous soyez beaucoup moins grand
seigneur que moi, mon ami, et votre argent vous suffira bien
juste.

-- Trois cent mille livres! Il y a la deux tiers de superflu.

-- Pardon, mais il me semblait que vous m'aviez dit... j'ai cru
entendre, enfin... je me figurais que vous aviez un associe...

-- Ah! mordioux! c'est vrai! s'ecria d'Artagnan en rougissant, il
y a Planchet. J'oubliais Planchet, sur ma vie!... Eh bien! voila
mes cent mille ecus entames... C'est dommage, le chiffre etait
rond, bien sonnant... C'est vrai, Athos, je ne suis plus riche du
tout. Quelle memoire vous avez!

-- Assez bonne, oui, Dieu merci!

-- Ce brave Planchet, grommela d'Artagnan, il n'a pas fait la un
mauvais reve. Quelle speculation, peste! Enfin, ce qui est dit,
est dit.

-- Combien lui donnez-vous?

-- Oh! fit d'Artagnan, ce n'est pas un mauvais garcon, je
m'arrangerai toujours bien avec lui; j'ai eu du mal, voyez-vous,
des frais, tout cela doit entrer en ligne de compte.

-- Mon cher, je suis bien sur de vous, dit tranquillement Athos,
et je n'ai pas peur pour ce bon Planchet; ses interets sont mieux
dans vos mains que dans les siennes; mais a present que vous
n'avez plus rien a faire ici, nous partirons si vous m'en croyez.
Vous irez remercier Sa Majeste, lui demander ses ordres, et, dans
six jours, nous pourrons apercevoir les tours de Notre-Dame.

-- Mon ami, je brule en effet de partir, et de ce pas je vais
presenter mes respects au roi.

-- Moi, dit Athos, je vais saluer quelques personnes par la ville,
et ensuite je suis a vous.

-- Voulez-vous me preter Grimaud?

-- De tout mon coeur... Qu'en comptez-vous faire?

-- Quelque chose de fort simple et qui ne le fatiguera pas, je le
prierai de me garder mes pistolets qui sont sur la table, a cote
des coffres que voici.

-- Tres bien, repliqua imperturbablement Athos.

-- Et il ne s'eloignera point, n'est-ce pas?

-- Pas plus que les pistolets eux-memes.

-- Alors, je m'en vais chez Sa Majeste. Au revoir.

D'Artagnan arriva en effet au palais de Saint-James, ou Charles
II, qui ecrivait sa correspondance, lui fit faire antichambre une
bonne heure.

D'Artagnan, tout en se promenant dans la galerie, des portes aux
fenetres, et des fenetres aux portes, crut bien voir un manteau
pareil a celui d'Athos traverser les vestibules; mais au moment ou
il allait verifier le fait, l'huissier l'appela chez Sa Majeste.

Charles II se frottait les mains tout en recevant les
remerciements de notre ami.

-- Chevalier, dit-il, vous avez tort de m'etre reconnaissant; je
n'ai pas paye le quart de ce qu'elle vaut l'histoire de la boite
ou vous avez mis ce brave general... je veux dire cet excellent
duc d'Albermale.

Et le roi rit aux eclats.

D'Artagnan crut ne pas devoir interrompre Sa Majeste et fit le
gros dos avec modestie.

-- A propos, continua Charles, vous a-t-il vraiment pardonne, mon
cher Monck?

-- Pardonne! mais j'espere que oui, Sire.

-- Eh!... c'est que le tour etait cruel... _Odds fish!_ encaquer
comme un hareng le premier personnage de la revolution anglaise! A
votre place, je ne m'y fierais pas, chevalier.

-- Mais, Sire...

-- Je sais bien que Monck vous appelle son ami... Mais il a l'oeil
bien profond pour n'avoir pas de memoire, et le sourcil bien haut
pour n'etre pas fort orgueilleux; vous savez, grande supercilium.

"J'apprendrai le latin, bien sur", se dit d'Artagnan.

-- Tenez, s'ecria le roi enchante, il faut que j'arrange votre
reconciliation; je saurai m'y prendre de telle sorte...

D'Artagnan se mordit la moustache.

-- Votre Majeste me permet de lui dire la verite?

-- Dites, chevalier, dites.

-- Eh bien! Sire, vous me faites une peur affreuse... Si Votre
Majeste arrange mon affaire, comme elle parait en avoir envie, je
suis un homme perdu, le duc me fera assassiner.

Le roi partit d'un nouvel eclat de rire, qui changea en epouvante
la frayeur de d'Artagnan.

-- Sire, de grace, promettez-moi de me laisser traiter cette
negociation; et puis, si vous n'avez plus besoin de mes
services...

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