Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Mais Monck, libre et sans inquietudes, marcha sur Londres en
vainqueur, grossissant son armee de tous les partis flottants sur
son passage. Il vint camper a Barnet, c'est-a-dire a quatre
lieues, cheri du Parlement, qui croyait voir en lui un protecteur,
et attendu par le peuple, qui voulait le voir se dessiner pour le
juger. D'Artagnan lui-meme n'avait rien pu juger de sa tactique.
Il observait, il admirait.
Monck ne pouvait entrer a Londres avec un parti pris sans y
rencontrer la guerre civile. Il temporisa quelque temps.
Soudain, sans que personne s'y attendit, Monck fit chasser de
Londres le parti militaire, s'installa dans la Cite au milieu des
bourgeois par ordre du Parlement, puis, au moment ou les bourgeois
criaient contre Monck, au moment ou les soldats eux-memes
accusaient leur chef, Monck, se voyant bien sur de la majorite,
declara au Parlement Croupion qu'il fallait abdiquer, lever le
siege, et ceder sa place a un gouvernement qui ne fut pas une
plaisanterie. Monck prononca cette declaration, appuye sur
cinquante mille epees, auxquelles, le soir meme, se joignirent,
avec des hourras de joie delirante, cinq cent mille habitants de
la bonne ville de Londres.
Enfin, au moment ou le peuple, apres son triomphe et ses repas
orgiaques en pleine rue, cherchait des yeux le maitre qu'il
pourrait bien se donner, on apprit qu'un batiment venait de partir
de La Haye, portant Charles II et sa fortune.
-- Messieurs, dit Monck a ses officiers, je pars au-devant du roi
legitime. Qui m'aime me suive!
Une immense acclamation accueillit ces paroles, que d'Artagnan
n'entendit pas sans un frisson de plaisir.
-- Mordioux! dit-il a Monck, c'est hardi, monsieur.
-- Vous m'accompagnez, n'est-ce pas? dit Monck.
-- Pardieu, general! Mais, dites-moi, je vous prie, ce que vous
aviez ecrit avec Athos, c'est-a-dire avec M. le comte de La
Fere... vous savez... le jour de notre arrivee?
-- Je n'ai pas de secrets pour vous, repliqua Monck: j'avais ecrit
ces mots: "Sire, j'attends Votre Majeste dans six semaines a
Douvres."
-- Ah! fit d'Artagnan, je ne dis plus que c'est hardi; je dis que
c'est bien joue. Voila un beau coup.
-- Vous vous y connaissez, repliqua Monck.
C'etait la seule allusion que le general eut jamais faite a son
voyage en Hollande.
Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore
une fois a l'hotellerie de la Corne du Cerf
Le roi d'Angleterre fit son entree en grande pompe a Douvres, puis
a Londres. Il avait mande ses freres; il avait amene sa mere et sa
soeur. L'Angleterre etait depuis si longtemps livree a elle-meme,
c'est-a-dire a la tyrannie, a la mediocrite et a la deraison, que
ce retour du roi Charles II, que les Anglais ne connaissaient
cependant que comme le fils d'un homme auquel ils avaient coupe la
tete, fut une fete pour les trois royaumes. Aussi, tous ces voeux,
toutes ces acclamations qui accompagnaient son retour, frapperent
tellement le jeune roi, qu'il se pencha a l'oreille de Jack
d'York, son jeune frere, pour lui dire:
-- En verite, Jack, il me semble que c'est bien notre faute si
nous avons ete si longtemps absents d'un pays ou l'on nous aime
tant.
Le cortege fut magnifique. Un admirable temps favorisait la
solennite.
Charles avait repris toute sa jeunesse, toute sa belle humeur; il
semblait transfigure; les coeurs lui riaient comme le soleil. Dans
cette foule bruyante de courtisans et d'adorateurs, qui ne
semblaient pas se rappeler qu'ils avaient conduit a l'echafaud de
White Hall le pere du nouveau roi, un homme, en costume de
lieutenant de mousquetaires, regardait, le sourire sur ses levres
minces et spirituelles, tantot le peuple qui vociferait ses
benedictions, tantot le prince qui jouait l'emotion et qui saluait
surtout les femmes dont les bouquets venaient tomber sous les
pieds de son cheval.
-- Quel beau metier que celui de roi! disait cet homme, entraine
dans sa contemplation, et si bien absorbe qu'il s'arreta au milieu
du chemin, laissant defiler le cortege.
Voici en verite un prince cousu d'or et de diamants comme un
Salomon, emaille de fleurs comme une prairie printaniere; il va
puiser a pleines mains dans l'immense coffre ou ses sujets tres
fideles aujourd'hui, naguere tres infideles, lui ont amasse une ou
deux charretees de lingots d'or. On lui jette des bouquets a
l'enfouir dessous, et il y a deux mois, s'il se fut presente, on
lui eut envoye autant de boulets et de balles qu'aujourd'hui on
lui envoie de fleurs.
Decidement, c'est quelque chose que de naitre d'une certaine
facon, n'en deplaise aux vilains qui pretendent que peu leur
importe de naitre vilains.
Le cortege defilait toujours, et, avec le roi, les acclamations
commencaient a s'eloigner dans la direction du palais, ce qui
n'empechait pas notre officier d'etre fort bouscule.
-- Mordioux! continuait le raisonneur, voila bien des gens qui me
marchent sur les pieds et qui me regardent comme fort peu, ou
plutot comme rien du tout, attendu qu'ils sont anglais et que je
suis francais. Si l'on demandait a tous ces gens-la: "Qu'est-ce
que M. d'Artagnan?" ils repondraient: "Nescio vos." Mais qu'on
leur dise: "Voila le roi qui passe, voila M. Monck qui passe", ils
vont hurler: "Vive le roi! Vive M. Monck!" jusqu'a ce que leurs
poumons leur refusent le service. "Cependant, continua-t-il en
regardant, de ce regard si fin et parfois si fier, s'ecouler la
foule, cependant, reflechissez un peu, bonnes gens, a ce que votre
roi Charles a fait, a ce que M. Monck a fait, puis songez a ce
qu'a fait ce pauvre inconnu qu'on appelle M. d'Artagnan. Il est
vrai que vous ne le savez pas puisqu'il est inconnu, ce qui vous
empeche peut-etre de reflechir. Mais, bah! qu'importe! ce
n'empeche pas Charles II d'etre un grand roi, quoiqu'il ait ete
exile douze ans, et M. Monck d'etre un grand capitaine, quoiqu'il
ait fait le voyage de France dans une boite. Or donc, puisqu'il
est reconnu que l'un est un grand roi et l'autre un grand
capitaine: _Hurrah for the king Charles II! Hurrah for the captain
Monck!_
Et sa voix se mela aux voix des milliers de spectateurs, qu'elle
domina un moment; et, pour mieux faire l'homme devoue, il leva son
feutre en l'air. Quelqu'un lui arreta le bras au beau milieu de
son expansif loyalisme. (On appelait ainsi en 1660 ce qu'on
appelle aujourd'hui royalisme.)
-- Athos! s'ecria d'Artagnan. Vous ici?
Et les deux amis s'embrasserent.
-- Vous ici! et etant ici, continua le mousquetaire, vous n'etes
pas au milieu de tous les courtisans, mon cher comte? Quoi! vous
le heros de la fete, vous ne chevauchez pas au cote gauche de Sa
Majeste restauree, comme M. Monck chevauche a son cote droit! En
verite, je ne comprends rien a votre caractere ni a celui du
prince qui vous doit tant.
-- Toujours railleur, mon cher d'Artagnan, dit Athos. Ne vous
corrigerez-vous donc jamais de ce vilain defaut?
-- Mais enfin, vous ne faites point partie du cortege?
-- Je ne fais point partie du cortege, parce que je ne l'ai point
voulu.
-- Et pourquoi ne l'avez-vous point voulu?
-- Parce que je ne suis ni envoye, ni ambassadeur, ni representant
du roi de France, et qu'il ne me convient pas de me montrer ainsi
pres d'un autre roi que Dieu ne m'a pas donne pour maitre.
-- Mordioux! vous vous montriez bien pres du roi son pere.
-- C'est autre chose, ami: celui-la allait mourir.
-- Et cependant ce que vous avez fait pour celui-ci...
-- Je l'ai fait parce que je devais le faire. Mais, vous le savez,
je deplore toute ostentation. Que le roi Charles II, qui n'a plus
besoin de moi, me laisse donc maintenant dans mon repos et dans
mon ombre, c'est tout ce que je reclame de lui.
D'Artagnan soupira.
-- Qu'avez-vous? lui dit Athos, on dirait que cet heureux retour
du roi a Londres vous attriste, mon ami, vous qui cependant avez
fait au moins autant que moi pour Sa Majeste.
-- N'est-ce pas, repondit d'Artagnan en riant de son rire gascon,
que j'ai fait aussi beaucoup pour Sa Majeste, sans que l'on s'en
doute?
-- Oh! oui s'ecria Athos; et le roi le sait bien, mon ami.
-- Il le sait, fit amerement le mousquetaire; par ma foi! je ne
m'en doutais pas, et je tachais meme en ce moment de l'oublier.
-- Mais lui, mon ami, n'oubliera point, je vous en reponds.
-- Vous me dites cela pour me consoler un peu, Athos.
-- Et de quoi?
-- Mordioux! de toutes les depenses que j'ai faites. Je me suis
ruine, mon ami, ruine pour la restauration de ce jeune prince qui
vient de passer en cabriolant sur son cheval isabelle.
-- Le roi ne sait pas que vous vous etes ruine, mon ami, mais il
sait qu'il vous doit beaucoup.
-- Cela m'avance-t-il en quelque chose, Athos? dites! car enfin,
je vous rends justice, vous avez noblement travaille. Mais, moi
qui, en apparence, ai fait manquer votre combinaison, c'est moi
qui en realite l'ai fait reussir. Suivez bien mon calcul: vous
n'eussiez peut-etre pas, par la persuasion et la douceur,
convaincu le general Monck, tandis que moi je l'ai si rudement
mene, ce cher general, que j'ai fourni a votre prince l'occasion
de se montrer genereux; cette generosite lui a ete inspiree par le
fait de ma bienheureuse bevue, Charles se la voit payer par la
restauration que Monck lui a faite.
-- Tout cela, cher ami, est d'une verite frappante, repondit
Athos.
-- Et bien! toute frappante qu'est cette verite, il n'en est pas
moins vrai, cher ami, que je m'en retournerai, fort cheri de
M. Monck, qui m'appelle _my dear captain_ toute la journee, bien
que je ne sois ni son cher, ni capitaine, et fort apprecie du roi,
qui a deja oublie mon nom; il n'en est pas moins vrai, dis-je, que
je m'en retournerai dans ma belle patrie, maudit par les soldats
que j'avais leves dans l'espoir d'une grosse solde, maudit du
brave Planchet, a qui j'ai emprunte une partie de sa fortune.
-- Comment cela? et que diable vient faire Planchet dans tout
ceci?
-- Eh! oui, mon cher: ce roi si pimpant, si souriant, si adore,
M. Monck se figure l'avoir rappele, vous vous figurez l'avoir
soutenu, je me figure l'avoir ramene, le peuple se figure l'avoir
reconquis, lui-meme se figure avoir negocie de facon a etre
restaure, et rien de tout cela n'est vrai, cependant: Charles II,
roi d'Angleterre, d'Ecosse et d'Irlande, a ete remis sur son trone
par un epicier de France qui demeure rue des Lombards et qu'on
appelle Planchet. Ce que c'est que la grandeur! "Vanite! dit
l'Ecriture; vanite! tout est vanite!"
Athos ne put s'empecher de rire de la boutade de son ami.
-- Cher d'Artagnan, dit-il en lui serrant affectueusement la main,
ne seriez-vous plus philosophe? N'est-ce plus pour vous une
satisfaction que de m'avoir sauve la vie comme vous le fites en
arrivant si heureusement avec Monck, quand ces damnes
parlementaires voulaient me bruler vif?
-- Voyons, voyons, dit d'Artagnan, vous l'aviez un peu meritee,
cette brulure, mon cher comte.
-- Comment! pour avoir sauve le million du roi Charles?
-- Quel million?
-- Ah! c'est vrai, vous n'avez jamais su cela, vous, mon ami; mais
il ne faut pas m'en vouloir, ce n'etait pas mon secret. Ce mot
_Remember_! que le roi Charles a prononce sur l'echafaud...
-- Et qui veut dire _Souviens-toi_?
-- Parfaitement. Ce mot signifiait: Souviens-toi qu'il y a un
million enterre dans les caves de Newcastle, et que ce million
appartient a mon fils.
-- Ah! tres bien, je comprends. Mais ce que je comprends aussi, et
ce qu'il y a d'affreux, c'est que, chaque fois que Sa Majeste
Charles II pensera a moi, il se dira: "Voila un homme qui a
cependant manque me faire perdre ma couronne. Heureusement j'ai
ete genereux, grand, plein de presence d'esprit." Voila ce que
dira de moi et de lui ce jeune gentilhomme au pourpoint noir tres
rape, qui vint au chateau de Blois, son chapeau a la main, me
demander si je voulais bien lui accorder entree chez le roi de
France.
-- D'Artagnan! d'Artagnan! dit Athos en posant sa main sur
l'epaule du mousquetaire, vous n'etes pas juste.
-- J'en ai le droit.
-- Non, car vous ignorez l'avenir.
D'Artagnan regarda son ami entre les yeux et se mit a rire.
-- En verite, mon cher Athos, dit-il, vous avez des mots superbes
que je n'ai connus qu'a vous et a M. le cardinal Mazarin.
Athos fit un mouvement.
-- Pardon, continua d'Artagnan en riant, pardon si je vous
offense. L'avenir! hou! les jolis mots que les mots qui
promettent, et comme ils remplissent bien la bouche a defaut
d'autre chose! Mordioux! apres en avoir tant trouve qui
promettent, quand donc en trouverai-je un qui donne? Mais laissons
cela, continua d'Artagnan. Que faites-vous ici, mon cher Athos?
etes-vous tresorier du roi?
-- Comment! tresorier du roi?
-- Oui, puisque le roi possede un million, il lui faut un
tresorier. Le roi de France, qui est sans un sou, a bien un
surintendant des finances, M. Fouquet. Il est vrai qu'en echange
M. Fouquet a bon nombre de millions, lui.
-- Oh! notre million est depense depuis longtemps, dit a son tour
en riant Athos.
-- Je comprends, il a passe en satin, en pierreries, en velours et
en plumes de toute espece et de toute couleur. Tous ces princes et
toutes ces princesses avaient grand besoin de tailleurs et de
lingeres... Eh! Athos, vous souvenez-vous de ce que nous
depensames pour nous equiper, nous autres, lors de la campagne de
La Rochelle, et pour faire aussi notre entree a cheval? Deux ou
trois mille livres, par ma foi! mais un corsage de roi est plus
ample, et il faut un million pour en acheter l'etoffe. Au moins,
dites, Athos, si vous n'etes pas tresorier, vous etes bien en
cour?
-- Foi de gentilhomme, je n'en sais rien, repondit simplement
Athos.
-- Allons donc! vous n'en savez rien?
-- Non, je n'ai pas revu le roi depuis Douvres.
-- Alors, c'est qu'il vous a oublie aussi, mordioux! c'est
regalant!
-- Sa Majeste a eu tant d'affaires!
-- Oh! s'ecria d'Artagnan avec une de ces spirituelles grimaces
comme lui seul savait en faire, voila, sur mon honneur, que je me
reprends d'amour pour mon_signor_ Giulio Mazarini. Comment! mon
cher Athos, le roi ne vous a pas revu?
-- Non.
-- Et vous n'etes pas furieux?
-- Moi! pourquoi? Est-ce que vous vous figurez, mon cher
d'Artagnan, que c'est pour le roi que j'ai agi de la sorte? Je ne
le connais pas, ce jeune homme. J'ai defendu le pere, qui
representait un principe sacre pour moi, et je me suis laisse
aller vers le fils toujours par sympathie pour ce meme principe.
Au reste, c'etait un digne chevalier, une noble creature mortelle,
que ce pere, vous vous le rappelez.
-- C'est vrai, un brave et excellent homme, qui fit une triste
vie, mais une bien belle mort.
-- Eh bien! mon cher d'Artagnan, comprenez ceci: a ce roi, a cet
homme de coeur, a cet ami de ma pensee, si j'ose le dire, je jurai
a l'heure supreme de conserver fidelement le secret d'un depot qui
devait etre remis a son fils pour l'aider dans l'occasion; ce
jeune homme m'est venu trouver; il m'a raconte sa misere, il
ignorait que je fusse autre chose pour lui qu'un souvenir vivant
de son pere, j'ai accompli envers Charles II ce que j'avais promis
a Charles Ier, voila tout. Que m'importe donc qu'il soit ou non
reconnaissant! C'est a moi que j'ai rendu service en me delivrant
de cette responsabilite, et non a lui.
-- J'ai toujours dit, repondit d'Artagnan avec un soupir, que le
desinteressement etait la plus belle chose du monde.
-- Eh bien! quoi! cher ami, reprit Athos, vous-meme n'etes-vous
pas dans la meme situation que moi? Si j'ai bien compris vos
paroles, vous vous etes laisse toucher par le malheur de ce jeune
homme; c'est de votre part bien plus beau que de la mienne, car
moi, j'avais un devoir a accomplir, tandis que vous, vous ne
deviez absolument rien au fils du martyr. Vous n'aviez pas, vous,
a lui payer le prix de cette precieuse goutte de sang qu'il laissa
tomber sur mon front du plancher de son echafaud. Ce qui vous a
fait agir, vous, c'est le coeur uniquement, le coeur noble et bon
que vous avez sous votre apparent scepticisme, sous votre
sarcastique ironie; vous avez engage la fortune d'un serviteur, la
votre peut-etre, je vous en soupconne, bienfaisant avare! et l'on
meconnait votre sacrifice.
"Qu'importe! voulez-vous rendre a Planchet son argent? Je
comprends cela, mon ami, car il ne convient pas qu'un gentilhomme
emprunte a son inferieur sans lui rendre capital et interets. Eh
bien! je vendrai La Fere s'il le faut, ou, s'il n'est besoin,
quelque petite ferme. Vous paierez Planchet, et il restera,
croyez-moi, encore assez de grain pour nous deux et pour Raoul
dans mes greniers. De cette facon, mon ami, vous n'aurez
d'obligation qu'a vous-meme, et, si je vous connais bien, ce ne
sera pas pour votre esprit une mince satisfaction que de vous
dire: "J'ai fait un roi." Ai-je raison?
-- Athos! Athos! murmura d'Artagnan reveur, je vous l'ai dit une
fois, le jour ou vous precherez, j'irai au sermon; le jour ou vous
me direz qu'il y a un enfer, mordioux! j'aurai peur du gril et des
fourches. Vous etes meilleur que moi, ou plutot meilleur que tout
le monde, et je ne me reconnais qu'un merite, celui de n'etre pas
jaloux. Hors ce defaut, Dieu me damne! comme disent les Anglais,
j'ai tous les autres.
-- Je ne connais personne qui vaille d'Artagnan, repliqua Athos;
mais nous voici arrives tout doucement a la maison que j'habite.
Voulez-vous entrer chez moi, mon ami?
-- Eh! mais c'est la taverne de la Corne-du-Cerf, ce me semble?
dit d'Artagnan.
-- Je vous avoue, mon ami, que je l'ai un peu choisie pour cela.
J'aime les anciennes connaissances, j'aime a m'asseoir a cette
place ou je me suis laisse tomber tout abattu de fatigue, tout
abime de desespoir, lorsque vous revintes le 30 janvier au soir.
-- Apres avoir decouvert la demeure du bourreau masque? Oui, ce
fut un terrible jour!
-- Venez donc alors, dit Athos en l'interrompant.
Ils entrerent dans la salle autrefois commune. La taverne en
general, et cette salle commune en particulier, avaient subi de
grandes transformations; l'ancien hote des mousquetaires, devenu
assez riche pour un hotelier, avait ferme boutique et fait de
cette salle dont nous parlions un entrepot de denrees coloniales.
Quant au reste de la maison, il le louait tout meuble aux
etrangers.
Ce fut avec une indicible emotion que d'Artagnan reconnut tous les
meubles de cette chambre du premier etage: les boiseries, les
tapisseries et jusqu'a cette carte geographique que Porthos
etudiait si amoureusement dans ses loisirs.
-- Il y a onze ans! s'ecria d'Artagnan. Mordioux! il me semble
qu'il y a un siecle.
-- Et a moi qu'il y a un jour, dit Athos. Voyez-vous la joie que
j'eprouve, mon ami, a penser que je vous tiens la, que je serre
votre main, que je puis jeter bien loin l'epee et le poignard,
toucher sans defiance a ce flacon de xeres. Oh! cette joie, en
verite, je ne pourrais vous l'exprimer que si nos deux amis
etaient la, aux deux angles de cette table, et Raoul, mon bien-
aime Raoul, sur le seuil, a nous regarder avec ses grands yeux si
brillants et si doux!
-- Oui, oui, dit d'Artagnan fort emu, c'est vrai. J'approuve
surtout cette premiere partie de votre pensee: il est doux de
sourire la ou nous avons si legitimement frissonne, en pensant que
d'un moment a l'autre M. Mordaunt pouvait apparaitre sur le
palier.
En ce moment la porte s'ouvrit, et d'Artagnan, tout brave qu'il
etait, ne put retenir un leger mouvement d'effroi.
Athos le comprit et souriant:
-- C'est notre hote, dit-il, qui m'apporte quelque lettre.
-- Oui, milord, dit le bonhomme, j'apporte en effet une lettre a
Votre Honneur.
-- Merci, dit Athos prenant la lettre sans regarder. Dites-moi,
mon cher hote, vous ne reconnaissez pas Monsieur?
Le vieillard leva la tete et regarda attentivement d'Artagnan.
-- Non, dit-il.
-- C'est, dit Athos, un de ces amis dont je vous ai parle, et qui
logeait ici avec moi il y a onze ans.
-- Oh! dit le vieillard, il a loge ici tant d'etrangers!
-- Mais nous y logions, nous, le 30 janvier 1649 ajouta Athos,
croyant stimuler par cet eclaircissement la memoire paresseuse de
l'hote.
-- C'est possible, repondit-il en souriant, mais il y a si
longtemps!
Il salua et sortit.
-- Merci, dit d'Artagnan, faites des exploits, accomplissez des
revolutions, essayez de graver votre nom dans la pierre ou sur
l'airain avec de fortes epees; il y a quelque chose de plus
rebelle, de plus dur, de plus oublieux que le fer, l'airain et la
pierre, c'est le crane vieilli du premier logeur enrichi dans son
commerce; il ne me reconnait pas! Eh bien! moi, je l'eusse
vraiment reconnu.
Athos, tout en souriant, decachetait la lettre.
-- Ah! dit-il, une lettre de Parry.
-- Oh! oh! fit d'Artagnan, lisez mon ami, lisez, elle contient
sans doute du nouveau.
Athos secoua la tete et lut:
"Monsieur le comte, Le roi a eprouve bien du regret de ne pas vous
voir aujourd'hui pres de lui a son entree; Sa Majeste me charge de
vous le mander et de la rappeler a votre souvenir. Sa Majeste
attendra Votre Honneur ce soir meme, au palais de Saint James,
entre neuf et onze heures.
Je suis avec respect, monsieur le comte, de Votre Honneur, Le tres
humble et tres obeissant serviteur, Parry."
-- Vous le voyez, mon cher d'Artagnan, dit Athos, il ne faut pas
desesperer du coeur des rois.
-- N'en desesperez pas, vous avez raison, repartit d'Artagnan.
-- Oh! cher, bien cher ami, reprit Athos, a qui l'imperceptible
amertume de d'Artagnan n'avait pas echappe, pardon. Aurais-je
blesse, sans le vouloir, mon meilleur camarade?
-- Vous etes fou, Athos, et la preuve, c'est que je vais vous
conduire jusqu'au chateau, jusqu'a la porte, s'entend; cela me
promenera.
-- Vous entrerez avec moi, mon ami, je veux dire a Sa Majeste...
-- Allons donc! repliqua d'Artagnan avec une fierte vraie et pure
de tout melange, s'il est quelque chose de pire que de mendier
soi-meme, c'est de faire mendier par les autres.
-- Ca! partons, mon ami, la promenade sera charmante; je veux, en
passant, vous montrer la maison de M. Monck, qui m'a retire chez
lui: une belle maison, ma foi! Etre general en Angleterre rapporte
plus que d'etre marechal en France, savez-vous?
Athos se laissa emmener, tout triste de cette gaiete qu'affectait
d'Artagnan.
Toute la ville etait dans l'allegresse; les deux amis se
heurtaient a chaque moment contre des enthousiastes, qui leur
demandaient dans leur ivresse de crier: "Vive le bon roi
Charles!". D'Artagnan repondait par un grognement, et Athos par un
sourire. Ils arriverent ainsi jusqu'a la maison de Monck, devant
laquelle, comme nous l'avons dit, il fallait passer, en effet,
pour se rendre au palais de Saint-James.
Athos et d'Artagnan parlerent peu durant la route, par cela meme
qu'ils eussent eu sans doute trop de choses a se dire s'ils
eussent parle. Athos pensait que, parlant, il semblerait temoigner
de la joie, et que cette joie pourrait blesser d'Artagnan. Celui-
ci, de son cote, craignait, en parlant, de laisser percer une
aigreur qui le rendrait genant pour Athos.
C'etait une singuliere emulation de silence entre le contentement
et la mauvaise humeur. D'Artagnan ceda le premier a cette
demangeaison qu'il eprouvait d'habitude a l'extremite de la
langue.
-- Vous rappelez-vous, Athos, dit-il, le passage des Memoires de
d'Aubigne, dans lequel ce devoue serviteur, gascon comme moi,
pauvre comme moi, et j'allais presque dire brave comme moi,
raconte les ladreries de Henri IV? Mon pere m'a toujours dit, je
m'en souviens, que M. d'Aubigne etait menteur. Mais pourtant,
examinez comme tous les princes issus du grand Henri chassent de
race!
-- Allons, allons, d'Artagnan, dit Athos, les rois de France
avares? Vous etes fou, mon ami.
-- Oh! vous ne convenez jamais des defauts d'autrui, vous qui etes
parfait. Mais, en realite, Henri IV etait avare, Louis XIII, son
fils, l'etait aussi; nous en savons quelque chose, n'est-ce pas?
Gaston poussait ce vice a l'exageration, et s'est fait sous ce
rapport detester de tout ce qui l'entourait. Henriette, pauvre
femme! a bien fait d'etre avare, elle qui ne mangeait pas tous les
jours et ne se chauffait pas tous les ans; et c'est un exemple
qu'elle a donne a son fils Charles deuxieme, petit-fils du grand
Henri IV, avare comme sa mere et comme son grand-pere. Voyons, ai-
je bien deduit la genealogie des avares?
-- D'Artagnan, mon ami, s'ecria Athos, vous etes bien rude pour
cette race d'aigles qu'on appelle les Bourbons.
-- Et j'oubliais le plus beau!... l'autre petit-fils du Bearnais,
Louis quatorzieme, mon ex-maitre. Mais j'espere qu'il est avare,
celui-la, qui n'a pas voulu preter un million a son frere Charles!
Bon! je vois que vous vous fachez. Nous voila, par bonheur, pres
de ma maison, ou plutot pres de celle de mon ami M. Monck.
-- Cher d'Artagnan, vous ne me fachez point, vous m'attristez; il
est cruel, en effet, de voir un homme de votre merite a cote de la
position que ses services lui eussent du acquerir; il me semble
que votre nom, cher ami, est aussi radieux que les plus beaux noms
de guerre et de diplomatie. Dites-moi si les Luynes, si les
Bellegarde et les Bassompierre ont merite comme nous la fortune et
les honneurs; vous avez raison, cent fois raison, mon ami.
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