Student wins New York Times book review accolade
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

The Art of Short Selling: Book Review
Ad -

Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41



Ce discours fit impression sur les deux autres officiers.

-- Monsieur, dit Athos, permettez-moi de vous dire que votre
raisonnement, tres specieux en apparence, manque cependant de
solidite quant a ce qui me concerne. Je suis reste, dites-vous,
pour detourner les soupcons. Eh bien! au contraire, les soupcons
me viennent a moi comme a vous et je vous dis: Il est impossible,
messieurs, que le general, la veille d'une bataille, soit parti
sans rien dire a personne. Oui, il y a un evenement etrange dans
tout cela; oui, au lieu de demeurer oisifs et d'attendre, il vous
faut deployer toute la vigilance, toute l'activite possibles Je
suis votre prisonnier, messieurs, sur parole ou autrement. Mon
honneur est interesse a ce que l'on sache ce qu'est devenu le
general Monck, a ce point que si vous me disiez: "Partez!" je
dirais: "Non, je reste." Et si vous me demandiez mon avis,
j'ajouterais: "Oui, le general est victime de quelque
conspiration, car s'il eut du quitter le camp, il me l'aurait dit.
Cherchez donc, fouillez donc, fouillez la terre, fouillez la mer;
le general n'est point parti, ou tout au moins n'est pas parti de
sa propre volonte."

Le lieutenant fit un signe aux autres officiers.

-- Non, monsieur, dit-il, non; a votre tour vous allez trop loin.
Le general n'a rien a souffrir des evenements, et sans doute, au
contraire, il les a diriges. Ce que fait Monck a cette heure, il
l'a fait souvent. Nous avons donc tort de nous alarmer; son
absence sera de courte duree, sans doute; aussi gardons-nous bien,
par une pusillanimite dont le general nous ferait un crime,
d'ebruiter son absence, qui pourrait demoraliser l'armee. Le
general donne une preuve immense de sa confiance en nous,
montrons-nous-en dignes Messieurs, que le plus profond silence
couvre tout ceci d'un voile impenetrable; nous allons garder
Monsieur, non pas par defiance de lui relativement au crime, mais
pour assurer plus efficacement le secret de l'absence du general
en le concentrant parmi nous; aussi, jusqu'a nouvel ordre,
Monsieur habitera le quartier general.

-- Messieurs, dit Athos, vous oubliez que cette nuit le general
m'a confie un depot sur lequel je dois veiller. Donnez-moi telle
garde qu'il vous plaira, enchainez-moi, s'il vous plait, mais
laissez-moi la maison que j'habite pour prison, Le general, a son
retour, vous reprocherait, je vous le jure, sur ma foi de
gentilhomme, de lui avoir deplu en ceci.

Les officiers se consulterent un moment; puis apres cette
consultation:

-- Soit, monsieur, dit le lieutenant; retournez chez vous.

Puis ils donnerent a Athos une garde de cinquante hommes qui
l'enferma dans sa maison, sans le perdre de vue un seul instant.
Le secret demeura garde, mais les heures, mais les jours
s'ecoulerent sans que le general revint et sans que nul recut de
ses nouvelles.


Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande


Deux jours apres les evenements que nous venons de raconter, et
tandis qu'on attendait a chaque instant dans son camp le general
Monck, qui n'y rentrait pas, une petite felouque hollandaise,
montee par dix hommes, vint jeter l'ancre sur la cote de
Scheveningen, a une portee de canon a peu pres de la terre. Il
etait nuit serree, l'obscurite etait grande, la mer montait dans
l'obscurite: c'etait une heure excellente pour debarquer passagers
et marchandises.

La rade de Scheveningen forme un vaste croissant; elle est peu
profonde, et surtout peu sure, aussi n'y voit-on stationner que de
grandes houques flamandes, ou de ces barques hollandaises que les
pecheurs tirent au sable sur des rouleaux, comme faisaient les
Anciens, au dire de Virgile.

Lorsque le flot grandit, monte et pousse a la terre, il n'est pas
tres prudent de faire arriver l'embarcation trop pres de la cote,
car si le vent est frais, les proues s'ensablent, et le sable de
cette cote est spongieux; il prend facilement mais ne rend pas de
meme. C'est sans doute pour cette raison que la chaloupe se
detacha du batiment aussitot que le batiment eut jete l'ancre, et
vint avec huit de ses marins, au milieu desquels on distinguait un
objet de forme oblongue, une sorte de grand panier ou de ballot.
La rive etait deserte: les quelques pecheurs habitant la dune
etaient couches. La seule sentinelle qui gardat la cote (cote fort
mal gardee, attendu qu'un debarquement de grand navire etait
impossible), sans avoir pu suivre tout a fait l'exemple des
pecheurs qui etaient alles se coucher, les avait imites en ce
point qu'elle dormait au fond de sa guerite aussi profondement
qu'eux dormaient dans leurs lits. Le seul bruit que l'on entendit
etait donc le sifflement de la brise nocturne courant dans les
bruyeres de la dune. Mais c'etaient des gens defiants sans doute
que ceux qui s'approchaient, car ce silence reel et cette solitude
apparente ne les rassurerent point; aussi leur chaloupe, a peine
visible comme un point sombre sur l'ocean, glissa-t-elle sans
bruit, evitant de ramer de peur d'etre entendue, et vint-elle
toucher terre au plus pres.

A peine avait-on senti le fond qu'un seul homme sauta hors de
l'esquif apres avoir donne un ordre bref avec cette voix qui
indique l'habitude du commandement. En consequence de cet ordre,
plusieurs mousquets reluisirent immediatement aux faibles clartes
de la mer, ce miroir du ciel, et le ballot oblong dont nous avons
deja parle, lequel renfermait sans doute quelque objet de
contrebande, fut transporte a terre avec des precautions infinies.
Aussitot, l'homme qui avait debarque le premier courut
diagonalement vers le village de Scheveningen, se dirigeant vers
la pointe la plus avancee du bois. La il chercha cette maison
qu'une fois deja nous avons entrevue a travers les arbres, et que
nous avons designee comme la demeure provisoire, demeure bien
modeste, de celui qu'on appelait par courtoisie le roi
d'Angleterre.

Tout dormait la comme partout; seulement, un gros chien, de la
race de ceux que les pecheurs de Scheveningen attellent a de
petites charrettes pour porter leur poisson a La Haye, se mit a
pousser des aboiements formidables aussitot que l'etranger fit
entendre son pas devant les fenetres. Mais cette surveillance, au
lieu d'effrayer le nouveau debarque, sembla au contraire lui
causer une grande joie, car sa voix peut-etre eut ete insuffisante
pour reveiller les gens de la maison, tandis qu'avec un auxiliaire
de cette importance, sa voix etait devenue presque inutile.
L'etranger attendit donc que les aboiements sonores et reiteres
eussent, selon toute probabilite, produit leur effet, et alors il
hasarda un appel. A sa voix le dogue se mit a rugir avec une telle
violence, que bientot a l'interieur une autre voix se fit
entendre, apaisant celle du chien. Puis, lorsque le chien se fut
apaise:

-- Que voulez-vous? demanda cette voix a la fois faible, cassee et
polie.

-- Je demande Sa Majeste le roi Charles II, fit l'etranger.

-- Que lui voulez-vous?

-- Je veux lui parler.

-- Qui etes-vous?

-- Ah! mordioux! vous m'en demandez trop, je n'aime pas a
dialoguer a travers les portes.

-- Dites seulement votre nom.

-- Je n'aime pas davantage a decliner mon nom en plein air;
d'ailleurs, soyez tranquille, je ne mangerai pas votre chien, et
je prie Dieu qu'il soit aussi reserve a mon egard.

-- Vous apportez des nouvelles peut-etre, n'est-ce pas, monsieur?
reprit la voix, patiente et questionneuse comme celle d'un
vieillard.

-- Je vous en reponds, que j'en apporte des nouvelles, et
auxquelles on ne s'attend pas, encore! Ouvrez donc, s'il vous
plait, hein?

-- Monsieur, poursuivit le vieillard, sur votre ame et conscience,
croyez-vous que vos nouvelles vaillent la peine de reveiller le
roi?

-- Pour l'amour de Dieu! mon cher monsieur, tirez vos verrous,
vous ne serez pas fache, je vous jure, de la peine que vous aurez
prise. Je vaux mon pesant d'or, ma parole d'honneur!

-- Monsieur, je ne puis pourtant pas ouvrir que vous ne me disiez
votre nom.

-- Il le faut donc?

-- C'est l'ordre de mon maitre, monsieur.

-- Eh bien! mon nom, le voici... mais je vous en previens, mon nom
ne vous apprendra absolument rien.

-- N'importe, dites toujours.

-- Eh bien! je suis le chevalier d'Artagnan.

La voix poussa un cri.

-- Ah! mon Dieu! dit le vieillard de l'autre cote de la porte,
monsieur d'Artagnan! quel bonheur! Je me disais bien a moi-meme
que je connaissais cette voix-la.

-- Tiens! dit d'Artagnan, on connait ma voix ici! C'est flatteur.

-- Oh! oui, on la connait, dit le vieillard en tirant les verrous,
et en voici la preuve.

Et a ces mots il introduisit d'Artagnan, qui, a la lueur de la
lanterne qu'il portait a la main, reconnut son interlocuteur
obstine.

-- Ah! mordioux! s'ecria-t-il, c'est Parry! j'aurais du m'en
douter.

-- Parry, oui, mon cher monsieur d'Artagnan, c'est moi. Quelle
joie de vous revoir!

-- Vous avez bien dit: quelle joie! fit d'Artagnan serrant les
mains du vieillard. Ca! vous allez prevenir le roi, n'est-ce pas?

-- Mais le roi dort, mon cher monsieur.

-- Mordioux! reveillez-le, et il ne vous grondera pas de l'avoir
derange, c'est moi qui vous le dis.

-- Vous venez de la part du comte, n'est-ce-pas?

-- De quel comte?

-- Du comte de La Fere.

-- De la part d'Athos? Ma foi, non; je viens de ma part a moi.
Allons, vite, Parry, le roi! il me faut le roi!

Parry ne crut pas devoir resister plus longtemps; il connaissait
d'Artagnan de longue main; il savait que, quoique gascon, ses
paroles ne promettaient jamais plus qu'elles ne pouvaient tenir.
Il traversa une cour et un petit jardin, apaisa le chien, qui
voulait serieusement gouter du mousquetaire, et alla heurter au
volet d'une chambre faisant le rez-de-chaussee d'un petit
pavillon. Aussitot un petit chien habitant cette chambre repondit
au grand chien habitant la cour.

"Pauvre roi! se dit d'Artagnan, voila ses gardes du corps; il est
vrai qu'il n'en est pas plus mal garde pour cela."

-- Que veut-on? demanda le roi du fond de la chambre.

-- Sire, c'est M. le chevalier d'Artagnan qui apporte des
nouvelles.

On entendit aussitot du bruit dans cette chambre; une porte
s'ouvrit et une grande clarte inonda le corridor et le jardin. Le
roi travaillait a la lueur d'une lampe. Des papiers etaient epars
sur son bureau, et il avait commence le brouillon d'une lettre qui
accusait par ses nombreuses ratures la peine qu'il avait eue a
l'ecrire.

-- Entrez, monsieur le chevalier, dit-il en se retournant.

Puis, apercevant le pecheur:

-- Que me disiez-vous donc, Parry, et ou est M. le chevalier
d'Artagnan? demanda Charles.

-- Il est devant vous, Sire, dit d'Artagnan.

-- Sous ce costume?

-- Oui. Regardez-moi, Sire; ne me reconnaissez-vous pas pour
m'avoir vu a Blois dans les antichambres du roi Louis XIV?

-- Si fait, monsieur, et je me souviens meme que j'eus fort a me
louer de vous.

D'Artagnan s'inclina.

-- C'etait un devoir pour moi de me conduire comme je l'ai fait,
des que j'ai su que j'avais affaire a Votre Majeste.

-- Vous m'apportez des nouvelles, dites-vous?

-- Oui, Sire.

-- De la part du roi de France, sans doute?

-- Ma foi, non, Sire, repliqua d'Artagnan. Votre Majeste a du voir
la-bas que le roi de France ne s'occupait que de Sa Majeste a lui.

Charles leva les yeux au ciel.

-- Non, continua d'Artagnan, non, Sire. J'apporte, moi, des
nouvelles toutes composees de faits personnels. Cependant, j'ose
esperer que Votre Majeste les ecoutera, faits et nouvelles, avec
quelque faveur.

-- Parlez, monsieur.

-- Si je ne me trompe, Sire, Votre Majeste aurait fort parle a
Blois de l'embarras ou sont ses affaires en Angleterre.

Charles rougit.

-- Monsieur, dit-il, c'est au roi de France seul que je racontais.

-- Oh! Votre Majeste se meprend, dit froidement le mousquetaire;
je sais parler aux rois dans le malheur; ce n'est meme que
lorsqu'ils sont dans le malheur qu'ils me parlent; une fois
heureux, ils ne me regardent plus. J'ai donc pour Votre Majeste,
non seulement le plus grand respect, mais encore le plus absolu
devouement, et cela, croyez-le bien, chez moi, Sire, cela signifie
quelque chose. Or, entendant Votre Majeste se plaindre de la
destinee, je trouvai que vous etiez noble, genereux et portant
bien le malheur.

-- En verite, dit Charles etonne, je ne sais ce que je dois
preferer, de vos libertes ou de vos respects.

-- Vous choisirez tout a l'heure, Sire, dit d'Artagnan. Donc Votre
Majeste se plaignait a son frere Louis XIV de la difficulte
qu'elle eprouvait a rentrer en Angleterre et a remonter sur son
trone sans hommes et sans argent.

Charles laissa echapper un mouvement d'impatience.

-- Et le principal obstacle qu'elle rencontrait sur son chemin,
continua d'Artagnan, etait un certain general commandant les
armees du Parlement, et qui jouait la-bas le role d'un autre
Cromwell. Votre Majeste n'a-t-elle pas dit cela?

-- Oui; mais je vous le repete, monsieur, ces paroles etaient pour
les seules oreilles du roi.

-- Et vous allez voir, Sire, qu'il est bien heureux qu'elles
soient tombees dans celles de son lieutenant de mousquetaires. Cet
homme si genant pour Votre Majeste, c'etait le general Monck, je
crois; ai-je bien entendu son nom, Sire?

-- Oui, monsieur; mais, encore une fois, a quoi bon ces questions?

-- Oh! je le sais bien, Sire, l'etiquette ne veut point que l'on
interroge les rois. J'espere que tout a l'heure Votre Majeste me
pardonnera ce manque d'etiquette. Votre Majeste ajoutait que si
cependant elle pouvait le voir, conferer avec lui, le tenir face a
face, elle triompherait, soit par la force, soit par la
persuasion, de cet obstacle, le seul serieux, le seul
insurmontable, le seul reel qu'elle rencontrat sur son chemin.

-- Tout cela est vrai, monsieur; ma destinee, mon avenir, mon
obscurite ou ma gloire dependent de cet homme; mais que voulez-
vous induire de la?

-- Une seule chose: que si ce general Monck est genant au point
que vous dites, il serait expedient d'en debarrasser Votre Majeste
ou de lui en faire un allie.

-- Monsieur, un roi qui n'a ni armee ni argent, puisque vous avez
ecoute ma conversation avec mon frere, n'a rien a faire contre un
homme comme Monck.

-- Oui, Sire, c'etait votre opinion, je le sais bien, mais,
heureusement pour vous, ce n'etait pas la mienne.

-- Que voulez-vous dire?

-- Que sans armee et sans million j'ai fait, moi, ce que Votre
Majeste ne croyait pouvoir faire qu'avec une armee et un million.

-- Comment! Que dites-vous? Qu'avez-vous fait?

-- Ce que j'ai fait? Eh bien! Sire, je suis alle prendre la-bas
cet homme si genant pour Votre Majeste.

-- En Angleterre?

-- Precisement, Sire.

-- Vous etes alle prendre Monck en Angleterre?

-- Aurais-je mal fait par hasard?

-- En verite, vous etes fou, monsieur!

-- Pas le moins du monde, Sire.

-- Vous avez pris Monck?

-- Oui, Sire.

-- Ou cela?

-- Au milieu de son camp.

Le roi tressaillit d'impatience et haussa les epaules.

-- Et l'ayant pris sur la chaussee de Newcastle, dit simplement
d'Artagnan, je l'apporte a Votre Majeste.

-- Vous me l'apportez! s'ecria le roi presque indigne de ce qu'il
regardait comme une mystification.

-- Oui, Sire, repondit d'Artagnan du meme ton, je vous l'apporte;
il est la-bas, dans une grande caisse percee de trous pour qu'il
puisse respirer.

-- Mon Dieu!

-- Oh! soyez tranquille, Sire, on a eu les plus grands soins pour
lui. Il arrive donc en bon etat et parfaitement conditionne.
Plait-il a Votre Majeste de le voir, de causer avec lui ou de le
faire jeter a l'eau?

-- Oh! mon Dieu! repeta Charles, oh! mon Dieu! monsieur, dites-
vous vrai? Ne m'insultez-vous point par quelque indigne
plaisanterie? Vous auriez accompli ce trait inoui d'audace et de
genie! Impossible!

-- Votre Majeste me permet-elle d'ouvrir la fenetre? dit
d'Artagnan en l'ouvrant.

Le roi n'eut meme pas le temps de dire oui. D'Artagnan donna un
coup de sifflet aigu et prolonge qu'il repeta trois fois dans le
silence de la nuit.

-- La! dit-il, on va l'apporter a Votre Majeste.


Chapitre XXIX -- Ou d'Artagnan commence a craindre d'avoir place
son argent et celui de Planchet a fonds perdu


Le roi ne pouvait revenir de sa surprise, et regardait tantot le
visage souriant du mousquetaire, tantot cette sombre fenetre qui
s'ouvrait sur la nuit. Mais avant qu'il eut fixe ses idees, huit
des hommes de d'Artagnan, car deux resterent pour garder la
barque, apporterent a la maison, ou Parry le recut, cet objet de
forme oblongue qui renfermait pour le moment les destinees de
l'Angleterre.

Avant de partir de Calais, d'Artagnan avait fait confectionner
dans cette ville une sorte de cercueil assez large et assez
profond pour qu'un homme put s'y retourner a l'aise. Le fond et
les cotes, matelasses proprement, formaient un lit assez doux pour
que le roulis ne put transformer cette espece de cage en
assommoir. La petite grille dont d'Artagnan avait parle au roi,
pareille a la visiere d'un casque, existait a la hauteur du visage
de l'homme. Elle etait taillee de facon qu'au moindre cri une
pression subite put etouffer ce cri, et au besoin celui qui eut
crie. D'Artagnan connaissait si bien son equipage et si bien son
prisonnier, que, pendant toute la route, il avait redoute deux
choses: ou que le general ne preferat la mort a cet etrange
esclavage et ne se fit etouffer a force de vouloir parler; ou que
ses gardiens ne se laissassent tenter par les offres du prisonnier
et ne le missent, lui, d'Artagnan, dans la boite, a la place de
Monck.

Aussi d'Artagnan avait-il passe les deux jours et les deux nuits
pres du coffre, seul avec le general, lui offrant du vin et des
aliments qu'il avait refuses, et essayant eternellement de le
rassurer sur la destinee qui l'attendait a la suite de cette
singuliere captivite. Deux pistolets sur la table et son epee nue
rassuraient d'Artagnan sur les indiscretions du dehors.

Une fois a Scheveningen, il avait ete completement rassure. Ses
hommes redoutaient fort tout conflit avec les seigneurs de la
terre. Il avait d'ailleurs interesse a sa cause celui qui lui
servait moralement de lieutenant, et que nous avons vu repondre au
nom de Menneville. Celui-la, n'etant point un esprit vulgaire,
avait plus a risquer que les autres, parce qu'il avait plus de
conscience. Il croyait donc a un avenir au service de d'Artagnan,
et, en consequence, il se fut fait hacher plutot que de violer la
consigne donnee par le chef. Aussi etait-ce a lui qu'une fois
debarque d'Artagnan avait confie la caisse et la respiration du
general. C'etait aussi a lui qu'il avait recommande de faire
apporter la caisse par les sept hommes aussitot qu'il entendrait
le triple coup de sifflet. On voit que ce lieutenant obeit. Le
coffre une fois dans la maison du roi, d'Artagnan congedia ses
hommes avec un gracieux sourire et leur dit:

-- Messieurs, vous avez rendu un grand service a Sa Majeste le roi
Charles II qui, avant six semaines, sera roi d'Angleterre. Votre
gratification sera doublee; retournez m'attendre au bateau.

Sur quoi tous partirent avec des transports de joie qui
epouvanterent le chien lui-meme.

D'Artagnan avait fait apporter le coffre jusque dans l'antichambre
du roi. Il ferma avec le plus grand soin les portes de cette
antichambre; apres quoi, il ouvrit le coffre, et dit au general:

-- Mon general, j'ai mille excuses a vous faire; mes facons n'ont
pas ete dignes d'un homme tel que vous, je le sais bien; mais
j'avais besoin que vous me prissiez pour un patron de barque. Et
puis l'Angleterre est un pays fort incommode pour les transports.
J'espere donc que vous prendrez tout cela en consideration. Mais
ici, mon general, continua d'Artagnan, vous etes libre de vous
lever et de marcher.

Cela dit, il trancha les liens qui attachaient les bras et les
mains du general. Celui-ci se leva et s'assit avec la contenance
d'un homme qui attend la mort.

D'Artagnan ouvrit alors la porte du cabinet de Charles et lui dit:

-- Sire, voici votre ennemi, M. Monck; je m'etais promis de faire
cela pour votre service. C'est fait, ordonnez presentement.
Monsieur Monck, ajouta-t-il en se tournant vers le prisonnier,
vous etes devant Sa Majeste le roi Charles II, souverain seigneur
de la Grande-Bretagne.

Monck leva sur le jeune prince son regard froidement stoique, et
repondit:

-- Je ne connais aucun roi de la Grande-Bretagne; je ne connais
meme ici personne qui soit digne de porter le nom de gentilhomme;
car c'est au nom du roi Charles II qu'un emissaire, que j'ai pris
pour un honnete homme, m'est venu tendre un piege infame. Je suis
tombe dans ce piege, tant pis pour moi. Maintenant, vous, le
tentateur, dit-il au roi; vous l'executeur, dit-il a d'Artagnan,
rappelez-vous de ce que je vais vous dire: vous avez mon corps,
vous pouvez le tuer, je vous y engage, car vous n'aurez jamais mon
ame ni ma volonte. Et maintenant ne me demandez pas une seule
parole, car a partir de ce moment, je n'ouvrirai plus meme la
bouche pour crier. J'ai dit.

Et il prononca ces paroles avec la farouche et invincible
resolution du puritain le plus gangrene. D'Artagnan regarda son
prisonnier en homme qui sait la valeur de chaque mot et qui fixe
cette valeur d'apres l'accent avec lequel il a ete prononce.

-- Le fait est, dit-il tout bas au roi, que le general est un
homme decide; il n'a pas voulu prendre une bouchee de pain, ni
avaler une goutte de vin depuis deux jours. Mais comme a partir de
ce moment c'est Votre Majeste qui decide de son sort, je m'en lave
les mains, comme dit Pilate.

Monck, debout, pale et resigne, attendait l'oeil fixe et les bras
croises.

D'Artagnan se retourna vers lui.

-- Vous comprenez parfaitement, lui dit-il, que votre phrase, tres
belle du reste, ne peut accommoder personne, pas meme vous. Sa
Majeste voulait vous parler, vous vous refusiez a une entrevue;
pourquoi maintenant que vous voila face a face, que vous y voila
par une force independante de votre volonte, pourquoi nous
contraindriez-vous a des rigueurs que je regarde comme inutiles et
absurdes? Parlez, que diable! ne fut-ce que pour dire non.

Monck ne desserra pas les levres, Monck ne detourna point les
yeux, Monck se caressa la moustache avec un air soucieux qui
annoncait que les choses allaient se gater. Pendant ce temps,
Charles II etait tombe dans une reflexion profonde. Pour la
premiere fois, il se trouvait en face de Monck, c'est-a-dire de
cet homme qu'il avait tant desire voir, et, avec ce coup d'oeil
particulier que Dieu a donne a l'aigle et aux rois, il avait sonde
l'abime de son coeur.

Il voyait donc Monck resolu bien positivement a mourir plutot qu'a
parler, ce qui n'etait pas extraordinaire de la part d'un homme
aussi considerable, et dont la blessure devait en ce moment etre
si cruelle. Charles II prit a l'instant meme une de ces
determinations sur lesquelles un homme ordinaire joue sa vie, un
general sa fortune, un roi son royaume.

-- Monsieur, dit-il a Monck, vous avez parfaitement raison sur
certains points. Je ne vous demande donc pas de me repondre, mais
de m'ecouter.

Il y eut un moment de silence, pendant lequel le roi regarda
Monck, qui resta impassible.

-- Vous m'avez fait tout a l'heure un douloureux reproche,
monsieur, continua le roi. Vous avez dit qu'un de mes emissaires
etait alle a Newcastle vous dresser une embuche, et, cela, par
parenthese, n'aura pas ete compris par M. d'Artagnan que voici, et
auquel, avant toute chose, je dois des remerciements bien sinceres
pour son genereux, pour son heroique devouement.

D'Artagnan salua avec respect. Monck ne sourcilla point.

-- Car M. d'Artagnan, et remarquez bien, monsieur Monck, que je ne
vous dis pas ceci pour m'excuser, car M. d'Artagnan, continua le
roi, est alle en Angleterre de son propre mouvement, sans interet,
sans ordre, sans espoir, comme un vrai gentilhomme qu'il est, pour
rendre service a un roi malheureux et pour ajouter un beau fait de
plus aux illustres actions d'une existence si bien remplie.

D'Artagnan rougit un peu et toussa pour se donner une contenance.
Monck ne bougea point.

-- Vous ne croyez pas a ce que je vous dis, monsieur Monck? reprit
le roi. Je comprends cela: de pareilles preuves de devouement sont
si rares, que l'on pourrait mettre en doute leur realite.

-- Monsieur aurait bien tort de ne pas vous croire, Sire, s'ecria
d'Artagnan, car ce que Votre Majeste vient de dire est l'exacte
verite, et la verite si exacte, qu'il parait que j'ai fait, en
allant trouver le general, quelque chose qui contrarie tout. En
verite, si cela est ainsi, j'en suis au desespoir.

-- Monsieur d'Artagnan, s'ecria le roi en prenant la main du
mousquetaire, vous m'avez plus oblige, croyez-moi, que si vous
eussiez fait reussir ma cause, car vous m'avez revele un ami
inconnu auquel je serai a jamais reconnaissant, et que j'aimerai
toujours.

Et le roi lui serra cordialement la main.

-- Et, continua-t-il en saluant Monck, un ennemi que j'estimerai
desormais a sa valeur.

Les yeux du puritain lancerent un eclair, mais un seul, et son
visage, un instant illumine par cet eclair, reprit sa sombre
impassibilite.

-- Donc, monsieur d'Artagnan, poursuivit Charles, voici ce qui
allait arriver: M. le comte de La Fere, que vous connaissez, je
crois, etait parti pour Newcastle...

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.