Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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-- J'ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur, dit Monck, mais
je suis heureux de vous avoir apprecie tout d'abord par ma propre
inspiration et non par mes souvenirs. Je vous donnerai donc des
explications que je n'ai donnees a personne, et vous apprecierez
quelle distinction je fais entre vous et les personnes qui m'ont
ete envoyees jusqu'ici.
Athos s'inclina, s'appretant a absorber avidement les paroles qui
tombaient une a une de la bouche de Monck, ces paroles rares et
precieuses comme la rosee dans le desert.
-- Vous me parliez, dit Monck, du roi Charles II; mais je vous
prie, monsieur, dites-moi, que m'importe a moi, ce fantome de roi?
J'ai vieilli dans la guerre et dans la politique, qui sont
aujourd'hui liees si etroitement ensemble, que tout homme d'epee
doit combattre en vertu de son droit ou de son ambition, avec un
interet personnel, et non aveuglement derriere un officier, comme
dans les guerres ordinaires. Moi, je ne desire rien peut-etre mais
je crains beaucoup. Dans la guerre aujourd'hui reside la liberte
de l'Angleterre, et peut-etre celle de chaque Anglais. Pourquoi
voulez-vous que, libre dans la position que je me suis faite,
j'aille tendre la main aux fers d'un etranger? Charles n'est que
cela pour moi. Il a livre ici des combats qu'il a perdus, c'est
donc un mauvais capitaine; il n'a reussi dans aucune negociation,
c'est donc un mauvais diplomate; il a colporte sa misere dans
toutes les cours de l'Europe, c'est donc un coeur faible et
pusillanime. Rien de noble, rien de grand, rien de fort n'est
sorti encore de ce genie qui aspire a gouverner un des plus grands
royaumes de la terre. Donc, je ne connais ce Charles que sous de
mauvais aspects, et vous voudriez que moi, homme de bon sens,
j'allasse me faire gratuitement l'esclave d'une creature qui m'est
inferieure en capacite militaire, en politique et en dignite? Non,
monsieur; quand quelque grande et noble action m'aura appris a
apprecier Charles, je reconnaitrai peut-etre ses droits a un trone
dont nous avons renverse le pere, parce qu'il manquait des vertus
qui jusqu'ici manquent au fils; mais jusqu'ici, en fait de droits,
je ne reconnais que les miens: la revolution m'a fait general, mon
epee me fera protecteur si je veux. Que Charles se montre, qu'il
se presente, qu'il subisse le concours ouvert au genie, et surtout
qu'il se souvienne qu'il est d'une race a laquelle on demandera
plus qu'a toute autre. Ainsi, monsieur, n'en parlons plus, je ne
refuse ni n'accepte: je me reserve, j'attends.
Athos savait Monck trop bien informe de tout ce qui avait rapport
a Charles II pour pousser plus loin la discussion. Ce n'etait ni
l'heure ni le lieu.
-- Milord, dit-il, je n'ai donc plus qu'a vous remercier.
-- Et de quoi, monsieur? de ce que vous m'avez bien juge et de ce
que j'ai agi d'apres votre jugement? Oh! vraiment, est-ce la
peine? Cet or que vous allez porter au roi Charles va me servir
d'epreuve pour lui: en voyant ce qu'il en saura faire, je prendrai
sans doute une opinion que je n'ai pas.
-- Cependant Votre Honneur ne craint-elle pas de se compromettre
en laissant partir une somme destinee a servir les armes de son
ennemi?
-- Mon ennemi, dites-vous? Eh! monsieur, je n'ai pas d'ennemis,
moi. Je suis au service du Parlement, qui m'ordonne de combattre
le general Lambert et le roi Charles, ses ennemis a lui et non les
miens; je combats donc. Si le Parlement, au contraire, m'ordonnait
de faire pavoiser le port de Londres, de faire assembler les
soldats sur le rivage, de recevoir le roi Charles II...
-- Vous obeiriez? s'ecria Athos avec joie.
-- Pardonnez-moi, dit Monck en souriant, j'allais, moi, une tete
grise... en verite, ou avais-je l'esprit? j'allais, moi, dire une
folie de jeune homme.
-- Alors, vous n'obeiriez pas? dit Athos.
-- Je ne dis pas cela non plus, monsieur. Avant tout, le salut de
ma patrie. Dieu, qui a bien voulu me donner la force, a voulu sans
doute que j'eusse cette force pour le bien de tous, et il m'a
donne en meme temps le discernement. Si le Parlement m'ordonnait
une chose pareille, je reflechirais.
Athos s'assombrit.
-- Allons, dit-il, je le vois, decidement Votre Honneur n'est
point disposee a favoriser le roi Charles II.
-- Vous me questionnez toujours, monsieur le comte; a mon tour,
s'il vous plait.
-- Faites, monsieur, et puisse Dieu vous inspirer l'idee de me
repondre aussi franchement que je vous repondrai!
-- Quand vous aurez rapporte ce million a votre prince, quel
conseil lui donnerez-vous?
Athos fixa sur Monck un regard fier et resolu.
-- Milord, dit-il, avec ce million que d'autres emploieraient a
negocier peut-etre, je veux conseiller au roi de lever deux
regiments, d'entrer par l'Ecosse que vous venez de pacifier; de
donner au peuple des franchises que la revolution lui avait
promises et n'a pas tout a fait tenues. Je lui conseillerai de
commander en personne cette petite armee, qui se grossirait,
croyez-le bien, de se faire tuer le drapeau a la main et l'epee au
fourreau, en disant: "Anglais! voila le troisieme roi de ma race
que vous tuez: prenez garde a la justice de Dieu!"
Monck baissa la tete et reva un instant.
-- S'il reussissait, dit-il, ce qui est invraisemblable, mais non
pas impossible, car tout est possible en ce monde, que lui
conseilleriez-vous?
-- De penser que par la volonte de Dieu il a perdu sa couronne,
mais que par la bonne volonte des hommes il l'a recouvree.
Un sourire ironique passa sur les levres de Monck.
-- Malheureusement, monsieur, dit-il, les rois ne savent pas
suivre un bon conseil.
-- Ah! milord, Charles II n'est pas un roi, repliqua Athos en
souriant a son tour, mais avec une tout autre expression que
n'avait fait Monck.
-- Voyons, abregeons, monsieur le comte... C'est votre desir,
n'est-il pas vrai?
Athos s'inclina.
-- Je vais donner l'ordre qu'on transporte ou il vous plaira ces
deux barils. Ou demeurez-vous, monsieur?
-- Dans un petit bourg, a l'embouchure de la riviere, Votre
Honneur.
-- Oh! je connais ce bourg, il se compose de cinq ou six maisons,
n'est-ce pas?
-- C'est cela. Eh bien! j'habite la premiere; deux faiseurs de
filets l'occupent avec moi; c'est leur barque qui m'a mis a terre.
-- Mais votre batiment a vous, monsieur?
-- Mon batiment est a l'ancre a un quart de mille en mer et
m'attend.
-- Vous ne comptez cependant point partir tout de suite?
-- Milord, j'essaierai encore une fois de convaincre Votre
Honneur.
-- Vous n'y parviendrez pas, repliqua Monck; mais il importe que
vous quittiez Newcastle sans y laisser de votre passage le moindre
soupcon qui puisse nuire a vous ou a moi. Demain, mes officiers
pensent que Lambert m'attaquera. Moi, je garantis, au contraire,
qu'il ne bougera point; c'est a mes yeux impossible. Lambert
conduit une armee sans principes homogenes, et il n'y a pas
d'armee possible avec de pareils elements. Moi, j'ai instruit mes
soldats a subordonner mon autorite a une autorite superieure, ce
qui fait qu'apres moi, autour de moi, au-dessus de moi, ils
tentent encore quelque chose. Il en resulte que, moi mort, ce qui
peut arriver, mon armee ne se demoralisera pas tout de suite; il
en resulte que, s'il me plaisait de m'absenter, par exemple, comme
cela me plait quelquefois, il n'y aurait pas dans mon camp l'ombre
d'une inquietude ou d'un desordre. Je suis l'aimant, la force
sympathique et naturelle des Anglais. Tous ces fers eparpilles
qu'on enverra contre moi, je les attirerai a moi.
"Lambert commande en ce moment dix-huit mille deserteurs; mais je
n'ai point parle de cela a mes officiers, vous le sentez bien.
Rien n'est plus utile a une armee que le sentiment d'une bataille
prochaine: tout le monde demeure eveille, tout le monde se garde.
Je vous dis cela a vous pour que vous viviez en toute securite. Ne
vous hatez donc pas de repasser la mer: d'ici a huit jours, il y
aura quelque chose de nouveau, soit la bataille, soit
l'accommodement. Alors, comme vous m'avez juge honnete homme et
confie votre secret, et que j'ai a vous remercier de cette
confiance, j'irai vous faire visite ou vous manderai. Ne partez
donc pas avant mon avis, je vous en reitere l'invitation.
-- Je vous le promets, general, s'ecria Athos, transporte d'une
joie si grande que, malgre toute sa circonspection, il ne put
s'empecher de laisser jaillir une etincelle de ses yeux.
Monck surprit cette flamme et l'eteignit aussitot par un de ces
muets sourires qui rompaient toujours chez ses interlocuteurs le
chemin qu'ils croyaient avoir fait dans son esprit.
-- Ainsi, milord, dit Athos, c'est huit jours que vous me fixez
pour delai?
-- Huit jours, oui, monsieur.
-- Et pendant ces huit jours, que ferai-je?
-- S'il y a bataille, tenez-vous loin, je vous prie. Je sais les
Francais curieux de ces sortes de divertissements; vous voudriez
voir comment nous nous battons, et vous pourriez recueillir
quelque balle egaree; nos Ecossais tirent fort mal, et je ne veux
pas qu'un digne gentilhomme tel que vous regagne, blesse, la terre
de France. Je ne veux pas enfin etre oblige de renvoyer moi-meme a
votre prince son million laisse par vous; car alors on dirait, et
cela avec quelque raison, que je paie le pretendant pour qu'il
guerroie contre le Parlement. Allez donc, monsieur, et qu'il soit
fait entre nous comme il est convenu.
-- Ah! milord, dit Athos, quelle joie ce serait pour moi d'avoir
penetre le premier dans le noble coeur qui bat sous ce manteau.
-- Vous croyez donc decidement que j'ai des secrets, dit Monck
sans changer l'expression demi-enjouee de son visage Eh! monsieur,
quel secret voulez-vous donc qu'il y ait dans la tete creuse d'un
soldat? Mais il se fait tard, et voici notre falot qui s'eteint,
rappelons notre homme Hola! cria Monck en francais; et
s'approchant de l'escalier: Hola! pecheur!
Le pecheur, engourdi par la fraicheur de la nuit, repondit d'une
voix enrouee en demandant quelle chose on lui voulait.
-- Va jusqu'au poste, dit Monck, et ordonne au sergent, de la part
du general Monck, de venir ici sur-le-champ.
C'etait une commission facile a remplir, car le sergent, intrigue
de la presence du general en cette abbaye deserte, s'etait
approche peu a peu, et n'etait qu'a quelques pas du pecheur.
L'ordre du general parvint donc directement jusqu'a lui, et il
accourut.
-- Prends un cheval et deux hommes, dit Monck.
-- Un cheval et deux hommes? repeta le sergent.
-- Oui, reprit Monck. As-tu un moyen de te procurer un cheval avec
un bat ou des paniers?
-- Sans doute, a cent pas d'ici, au camp des Ecossais.
-- Bien.
-- Que ferai-je du cheval, general?
-- Regarde.
Le sergent descendit les trois ou quatre marches qui le separaient
de Monck et apparut sous la voute.
-- Tu vois, lui dit Monck, la-bas ou est ce gentilhomme?
-- Oui, mon general.
-- Tu vois ces deux barils?
-- Parfaitement.
-- Ce sont deux barils contenant, l'un de la poudre, l'autre des
balles; je voudrais faire transporter ces barils dans le petit
bourg qui est au bord de la riviere, et que je compte faire
occuper demain par deux cents mousquets. Tu comprends que la
commission est secrete, car c'est un mouvement qui peut decider du
gain de la bataille.
-- Oh! mon general, murmura le sergent.
-- Bien! Fais donc attacher ces deux barils sur le cheval, et
qu'on les escorte, deux hommes et toi, jusqu'a la maison de ce
gentilhomme, qui est mon ami; mais tu comprends, que nul ne le
sache.
-- Je passerais par le marais si je connaissais un chemin, dit le
sergent.
-- J'en connais un, moi, dit Athos; il n'est pas large, mais il
est solide, ayant ete fait sur pilotis, et, avec de la precaution,
nous arriverons.
-- Faites ce que ce cavalier vous ordonnera, dit Monck.
-- Oh! oh! les barils sont lourds, dit le sergent, qui essaya d'en
soulever un.
-- Ils pesent quatre cents livres chacun, s'ils contiennent ce
qu'ils doivent contenir, n'est-ce pas, monsieur?
-- A peu pres, dit Athos.
Le sergent alla chercher le chevalet les hommes. Monck, reste seul
avec Athos, affecta de ne plus lui parler que de choses
indifferentes, tout en examinant distraitement le caveau. Puis,
entendant le pas du cheval:
-- Je vous laisse avec vos hommes, monsieur, dit-il, et retourne
au camp. Vous etes en surete.
-- Je vous reverrai donc, milord? demanda Athos.
-- C'est chose dite, monsieur, et avec grand plaisir.
Monck tendit la main a Athos.
-- Ah! milord, si vous vouliez! murmura Athos.
-- Chut! monsieur, dit Monck, il est convenu que nous ne parlerons
plus de cela.
Et, saluant Athos, il remonta, croisant au milieu de l'escalier
ses hommes qui descendaient. Il n'avait pas fait vingt pas hors de
l'abbaye, qu'un petit coup de sifflet lointain et prolonge se fit
entendre. Monck dressa l'oreille; mais ne voyant plus rien, il
continua sa route. Alors, il se souvint du pecheur et le chercha
des yeux, mais le pecheur avait disparu. S'il eut cependant
regarde avec plus d'attention qu'il ne le fit, il eut vu cet homme
courbe en deux, se glissant comme un serpent le long des pierres
et se perdant au milieu de la brume, rasant la surface du marais;
il eut vu egalement, essayant de percer cette brume, un spectacle
qui eut attire son attention: c'etait la mature de la barque du
pecheur qui avait change de place, et qui se trouvait alors au
plus pres du bord de la riviere. Mais Monck ne vit rien et,
pensant n'avoir rien a craindre, il s'engagea sur la chaussee
deserte qui conduisait a son camp. Ce fut alors que cette
disparition du pecheur lui parut etrange, et qu'un soupcon reel
commenca d'assieger son esprit. Il venait de mettre aux ordres
d'Athos le seul poste qui put le proteger. Il avait un mille de
chaussee a traverser pour regagner son camp.
Le brouillard montait avec une telle intensite, qu'a peine
pouvait-on distinguer les objets a une distance de dix pas.
Monck crut alors entendre comme le bruit d'un aviron qui battait
sourdement le marais a sa droite.
-- Qui va la? cria-t-il.
Mais personne ne repondit. Alors il arma son pistolet, mit l'epee
a la main, et pressa le pas sans cependant vouloir appeler
personne. Cet appel, dont l'urgence n'etait pas absolue, lui
paraissait indigne de lui.
Chapitre XXVII -- Le lendemain
Il etait sept heures du matin: les premiers rayons du jour
eclairaient les etangs, dans lesquels le soleil se refletait comme
un boulet rougi, lorsque Athos, se reveillant et ouvrant la
fenetre de sa chambre a coucher qui donnait sur les bords de la
riviere, apercut a quinze pas de distance a peu pres le sergent et
les hommes qui l'avaient accompagne la veille, et qui, apres avoir
depose les barils chez lui, etaient retournes au camp par la
chaussee de droite.
Pourquoi, apres etre retournes au camp, ces hommes etaient-ils
revenus? Voila la question qui se presenta soudainement a l'esprit
d'Athos.
Le sergent, la tete haute, paraissait guetter le moment ou le
gentilhomme paraitrait pour l'interpeller. Athos, surpris de
retrouver la ceux qu'il avait vus s'eloigner la veille, ne put
s'empecher de leur temoigner son etonnement.
-- Cela n'a rien de surprenant, monsieur, dit le sergent, car hier
le general m'a recommande de veiller a votre surete, et j'ai du
obeir a cet ordre.
-- Le general est au camp? demanda Athos.
-- Sans doute, monsieur, puisque vous l'avez quitte hier s'y
rendant.
-- Eh bien! attendez-moi; j'y vais aller pour rendre compte de la
fidelite avec laquelle vous avez rempli votre mission et pour
reprendre mon epee, que j'oubliai hier sur la table.
-- Cela tombe a merveille, dit le sergent, car nous allions vous
en prier.
Athos crut remarquer un certain air de bonhomie equivoque sur le
visage de ce sergent; mais l'aventure du souterrain pouvait avoir
excite la curiosite de cet homme, et il n'etait pas surprenant
alors qu'il laissat voir sur son visage un peu des sentiments qui
agitaient son esprit. Athos ferma donc soigneusement les portes,
et il en confia les clefs a Grimaud, lequel avait elu son domicile
sous l'appentis meme qui conduisait au cellier ou les barils
avaient ete enfermes.
Le sergent escorta le comte de La Fere jusqu'au camp. La, une
garde nouvelle attendait et relaya les quatre hommes qui avaient
conduit Athos.
Cette garde nouvelle etait commandee par l'aide de camp Digby,
lequel, durant le trajet, attacha sur Athos des regards si peu
encourageants, que le Francais se demanda d'ou venaient a son
endroit cette vigilance et cette severite, quand la veille il
avait ete si parfaitement libre.
Il n'en continua pas moins son chemin vers le quartier general,
renfermant en lui-meme les observations que le forcaient de faire
les hommes et les choses. Il trouva sous la tente du general ou il
avait ete introduit la veille trois officiers superieurs;
c'etaient le lieutenant de Monck et deux colonels. Athos reconnut
son epee; elle etait encore sur la table du general, a la place ou
il l'avait laissee la veille.
Aucun des officiers n'avait vu Athos, aucun par consequent ne le
connaissait. Le lieutenant de Monck demanda alors, a l'aspect
d'Athos, si c'etait bien la le meme gentilhomme avec lequel le
general etait sorti de la tente.
-- Oui, Votre Honneur, dit le sergent, c'est lui-meme.
-- Mais, dit Athos avec hauteur, je ne le nie pas, ce me semble;
et maintenant, messieurs, a mon tour, permettez-moi de vous
demander a quoi bon toutes ces questions, et surtout quelques
explications sur le ton avec lequel vous les demandez.
-- Monsieur, dit le lieutenant, si nous vous adressons ces
questions, c'est que nous avons le droit de les faire, et si nous
vous les faisons avec ce ton, c'est que ce ton convient, croyez-
moi, a la situation.
-- Messieurs, dit Athos, vous ne savez pas qui je suis, mais ce
que je dois vous dire, c'est que je ne reconnais ici pour mon egal
que le general Monck. Ou est-il? Qu'on me conduise devant lui, et
s'il a, lui, quelque question a m'adresser, je lui repondrai, et a
sa satisfaction, je l'espere. Je le repete, messieurs, ou est le
general?
-- Eh mordieu! vous le savez mieux que nous, ou il est, fit le
lieutenant.
-- Moi?
-- Certainement, vous.
-- Monsieur, dit Athos, je ne vous comprends pas.
-- Vous m'allez comprendre, et vous-meme d'abord, parlez plus bas,
monsieur. Que vous a dit le general, hier?
Athos sourit dedaigneusement.
-- Il ne s'agit pas de sourire, s'ecria un des colonels avec
emportement, il s'agit de repondre.
-- Et moi, messieurs, je vous declare que je ne vous repondrai
point que je ne sois en presence du general.
-- Mais, repeta le meme colonel qui avait deja parle, vous savez
bien que vous demandez une chose impossible.
-- Voila deja deux fois que l'on fait cette etrange reponse au
desir que j'exprime, reprit Athos Le general est-il absent?
La question d'Athos fut faite de si bonne foi, et le gentilhomme
avait l'air si naivement surpris, que les trois officiers
echangerent un regard. Le lieutenant prit la parole par une espece
de convention tacite des deux autres officiers.
-- Monsieur, dit-il, le general vous a quitte hier sur les limites
du monastere?
-- Oui, monsieur.
-- Et vous etes alle...?
-- Ce n'est point a moi de vous repondre, c'est a ceux qui m'ont
accompagne. Ce sont vos soldats, interrogez-les.
-- Mais s'il nous plait de vous interroger, vous?
-- Alors il me plaira de vous repondre, monsieur, que je ne releve
de personne ici, que je ne connais ici que le general, et que ce
n'est qu'a lui que je repondrai.
-- Soit, monsieur, mais comme nous sommes les maitres, nous nous
erigeons en conseil de guerre, et quand vous serez devant des
juges, il faudra bien que vous leur repondiez.
La figure d'Athos n'exprima que l'etonnement et le dedain, au lieu
de la terreur qu'a cette menace les officiers comptaient y lire.
-- Des juges ecossais ou anglais, a moi, sujet du roi de France; a
moi, place sous la sauvegarde de l'honneur britannique! Vous etes
fous, messieurs! dit Athos en haussant les epaules.
Les officiers se regarderent.
-- Alors, monsieur, dirent-ils, vous pretendez ne pas savoir ou
est le general?
-- A ceci, je vous ai deja repondu, monsieur.
-- Oui; mais vous avez deja repondu une chose incroyable.
-- Elle est vraie cependant, messieurs. Les gens de ma condition
ne mentent point d'ordinaire. Je suis gentilhomme, vous ai-je dit,
et quand je porte a mon cote l'epee que, par un exces de
delicatesse, j'ai laissee hier sur cette table ou elle est encore
aujourd'hui, nul, croyez-le bien, ne me dit des choses que je ne
veux pas entendre. Aujourd'hui, je suis desarme; si vous vous
pretendez mes juges, jugez-moi; si vous n'etes que mes bourreaux,
tuez-moi.
-- Mais, monsieur?... demanda d'une voix plus courtoise le
lieutenant, frappe de la grandeur et du sang-froid d'Athos.
-- Monsieur, j'etais venu parler confidentiellement a votre
general d'affaires d'importance. Ce n'est point un accueil
ordinaire que celui qu'il m'a fait. Les rapports de vos soldats
peuvent vous en convaincre. Donc, s'il m'accueillait ainsi, le
general savait quels etaient mes titres a l'estime. Maintenant
vous ne supposez pas, je presume, que je vous revelerai mes
secrets, et encore moins les siens.
-- Mais enfin, ces barils, que contenaient-ils?
-- N'avez-vous point adresse cette question a vos soldats? Que
vous ont-ils repondu?
-- Qu'ils contenaient de la poudre et du plomb.
-- De qui tenaient-ils ces renseignements? Ils ont du vous le
dire.
-- Du general; mais nous ne sommes point dupes.
-- Prenez garde, monsieur, ce n'est plus a moi que vous donnez un
dementi, c'est a votre chef.
Les officiers se regarderent encore. Athos continua:
-- Devant vos soldats, le general m'a dit d'attendre huit jours;
que dans huit jours il me donnerait la reponse qu'il avait a me
faire. Me suis-je enfui? Non, j'attends.
-- Il vous a dit d'attendre huit jours! s'ecria le lieutenant.
-- Il me l'a si bien dit, monsieur, que j'ai un sloop a l'ancre a
l'embouchure de la riviere, et que je pouvais parfaitement le
joindre hier et m'embarquer. Or, si je suis reste, c'est
uniquement pour me conformer aux desirs du general, Son Honneur
m'ayant recommande de ne point partir sans une derniere audience
que lui-meme a fixee a huit jours. Je vous le repete donc,
j'attends.
Le lieutenant se retourna vers les deux autres officiers, et a
voix basse:
-- Si ce gentilhomme dit vrai, il y aurait encore de l'espoir,
dit-il. Le general aurait du accomplir quelques negociations si
secretes qu'il aurait cru imprudent de prevenir, meme nous. Alors,
le temps limite pour son absence serait huit jours.
Puis, se retournant vers Athos:
-- Monsieur, dit-il, votre declaration est de la plus grave
importance; voulez-vous la repeter sous le sceau du serment?
-- Monsieur, repondit Athos, j'ai toujours vecu dans un monde ou
ma simple parole a ete regardee comme le plus saint des serments.
-- Cette fois cependant, monsieur, la circonstance est plus grave
qu'aucune de celles dans lesquelles vous vous etes trouve. Il
s'agit du salut de toute une armee. Songez-y bien, le general a
disparu, nous sommes a sa recherche. La disparition est-elle
naturelle? Un crime a-t-il ete commis? Devons-nous pousser nos
investigations jusqu'a l'extremite? Devons-nous attendre avec
patience? En ce moment, monsieur, tout depend du mot que vous
allez prononcer.
-- Interroge ainsi, monsieur, je n'hesite plus, dit Athos.
"Oui, j'etais venu causer confidentiellement avec le general Monck
et lui demander une reponse sur certains interets; oui, le
general, ne pouvant sans doute se prononcer avant la bataille
qu'on attend, m'a prie de demeurer huit jours encore dans cette
maison que j'habite, me promettant que dans huit jours je le
reverrais. Oui, tout cela est vrai, et je le jure sur Dieu, qui
est le maitre absolu de ma vie et de la votre.
Athos prononca ces paroles avec tant de grandeur et de solennite
que les trois officiers furent presque convaincus.
Cependant un des colonels essaya une derniere tentative:
-- Monsieur, dit-il, quoique nous soyons persuades maintenant de
la verite de ce que vous dites, il y a pourtant dans tout ceci un
etrange mystere. Le general est un homme trop prudent pour avoir
ainsi abandonne son armee a la veille d'une bataille, sans avoir
au moins donne a l'un de nous un avertissement. Quant a moi, je ne
puis croire, je l'avoue, qu'un evenement etrange ne soit pas la
cause de cette disparition. Hier, des pecheurs etrangers sont
venus vendre ici leur poisson; on les a loges la-bas aux Ecossais,
c'est-a-dire sur la route qu'a suivie le general pour aller a
l'abbaye avec Monsieur et pour en revenir. C'est un de ces
pecheurs qui a accompagne le general avec un falot. Et ce matin,
barque et pecheurs avaient disparu, emportes cette nuit par la
maree.
-- Moi, fit le lieutenant, je ne vois rien la que de bien naturel;
car, enfin, ces gens n'etaient pas prisonniers.
-- Non; mais, je le repete, c'est un d'eux qui a eclaire le
general et Monsieur dans le caveau de l'abbaye, et Digby nous a
assure que le general avait eu sur ces gens-la de mauvais
soupcons. Or, qui nous dit que ces pecheurs n'etaient pas
d'intelligence avec Monsieur, et que, le coup fait, Monsieur, qui
est brave assurement, n'est pas reste pour nous rassurer par sa
presence et empecher nos recherches dans la bonne voie?
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