Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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-- Ah! bien mal, milord, repondit le pecheur.
Cette reponse fut faite bien plutot avec l'accentuation vive et
saccadee des gens d'outre-Loire qu'avec l'accent un peu trainard
des contrees de l'ouest et du nord de la France.
-- Mais enfin tu le parles, insista Monck, pour etudier encore une
fois cet accent.
-- Eh! nous autres gens de mer, repondit le pecheur, nous parlons
un peu toutes les langues.
-- Alors, tu es matelot pecheur?
-- Pour aujourd'hui, milord, pecheur, et fameux pecheur meme. J'ai
pris un bar qui pese au moins trente livres, et plus de cinquante
mulets; j'ai aussi de petits merlans qui seront parfaits dans la
friture.
-- Tu me fais l'effet d'avoir plus peche dans le golfe de Gascogne
que dans la Manche, dit Monck en souriant.
-- En effet, je suis du Midi; cela empeche-t-il d'etre bon
pecheur, milord?
-- Non pas, et je t'achete ta peche; maintenant parle avec
franchise: a qui la destinais-tu?
-- Milord, je ne vous cacherai point que j'allais a Newcastle,
tout en suivant la cote, lorsqu'un gros de cavaliers qui
remontaient le rivage en sens inverse ont fait signe a ma barque
de rebrousser chemin jusqu'au camp de Votre Honneur, sous peine
d'une decharge de mousqueterie. Comme je n'etais pas arme en
guerre, ajouta le pecheur en souriant, j'ai du obeir.
-- Et pourquoi allais-tu chez Lambert et non chez moi?
-- Milord, je serai franc; Votre Seigneurie le permet-elle?
-- Oui, et meme au besoin je te l'ordonne.
-- Eh bien! milord, j'allais chez M. Lambert, parce que ces
messieurs de la ville paient bien, tandis que vous autres
Ecossais, puritains, presbyteriens, covenantaires, comme vous
voudrez vous appeler, vous mangez peu, mais ne payez pas du tout.
Monck haussa les epaules sans cependant pouvoir s'empecher de
sourire en meme temps.
-- Et pourquoi, etant du Midi, viens-tu pecher sur nos cotes?
-- Parce que j'ai eu la betise de me marier en Picardie.
-- Oui; mais enfin la Picardie n'est pas l'Angleterre.
-- Milord, l'homme pousse le bateau a la mer, mais Dieu et le vent
font le reste et poussent le bateau ou il leur plait.
-- Tu n'avais donc pas l'intention d'aborder chez nous?
-- Jamais.
-- Et quelle route faisais-tu?
-- Nous revenions d'Ostende, ou l'on avait deja vu des maquereaux,
lorsqu'un grand vent du midi nous a fait deriver; alors, voyant
qu'il etait inutile de lutter avec lui, nous avons file devant
lui. Il a donc fallu, pour ne pas perdre la peche, qui etait
bonne, l'aller vendre au plus prochain port d'Angleterre; or, ce
plus prochain port, c'etait Newcastle; l'occasion etait bonne,
nous a-t-on dit, il y avait surcroit de population dans le camp;
surcroit de population dans la ville; l'un et l'autre etaient
pleins de gentilshommes tres riches et tres affames, nous disait-
on encore; alors je me suis dirige vers Newcastle.
-- Et tes compagnons, ou sont-ils?
-- Oh! mes compagnons, ils sont restes a bord; ce sont des
matelots sans instruction aucune.
-- Tandis que toi...? fit Monck.
-- Oh! moi, dit le patron en riant, j'ai beaucoup couru avec mon
pere, et je sais comment on dit un sou, un ecu, une pistole, un
louis et un double louis dans toutes les langues de l'Europe;
aussi mon equipage m'ecoute-t-il comme un oracle et m'obeit-il
comme a un amiral.
-- Alors c'est toi qui avais choisi M. Lambert comme la meilleure
pratique?
-- Oui, certes. Et soyez franc, milord, m'etais-je trompe?
-- C'est ce que tu verras plus tard.
-- En tout cas, milord, s'il y a faute, la faute est a moi, et il
ne faut pas en vouloir pour cela a mes camarades.
"Voila decidement un drole spirituel", pensa Monck.
Puis, apres quelques minutes de silence employees a detailler le
pecheur:
-- Tu viens d'Ostende, m'as-tu dit? demanda le general.
-- Oui, milord, en droite ligne.
-- Tu as entendu parler des affaires du jour alors, car je ne
doute point qu'on ne s'en occupe en France et en Hollande. Que
fait celui qui se dit le roi d'Angleterre?
-- Oh! milord, s'ecria le pecheur avec une franchise bruyante et
expansive, voila une heureuse question, et vous ne pouviez mieux
vous adresser qu'a moi, car en verite j'y peux faire une fameuse
reponse. Figurez-vous, milord, qu'en relachant a Ostende pour y
vendre le peu de maquereaux que nous y avions peches, j'ai vu
l'ex-roi qui se promenait sur les dunes, en attendant ses chevaux,
qui devaient le conduire a La Haye: c'est un grand pale avec des
cheveux noirs, et la mine un peu dure. Il a l'air de se mal
porter, au reste, et je crois que l'air de la Hollande ne lui est
pas bon.
Monck suivait avec une grande attention la conversation rapide,
coloree et diffuse du pecheur, dans une langue qui n'etait pas la
sienne; heureusement, avons-nous dit, qu'il la parlait avec une
grande facilite. Le pecheur, de son cote, employait tantot un mot
francais, tantot un mot anglais, tantot un mot qui paraissait
n'appartenir a aucune langue et qui etait un mot gascon.
Heureusement ses yeux parlaient pour lui, et si eloquemment, qu'on
pouvait bien perdre un mot de sa bouche, mais pas une seule
intention de ses yeux.
Le general paraissait de plus en plus satisfait de son examen.
-- Tu as du entendre dire que cet ex-roi, comme tu l'appelles, se
dirigeait vers La Haye dans un but quelconque.
-- Oh! oui, bien certainement, dit le pecheur, j'ai entendu dire
cela.
-- Et dans quel but?
-- Mais toujours le meme, fit le pecheur; n'a-t-il pas cette idee
fixe de revenir en Angleterre?
-- C'est vrai, dit Monck pensif.
-- Sans compter, ajouta le pecheur, que le stathouder... vous
savez, milord, Guillaume II...
-- Eh bien?
-- Il l'y aidera de tout son pouvoir.
-- Ah! tu as entendu dire cela?
-- Non, mais je le crois.
-- Tu es fort en politique, a ce qu'il parait? demanda Monck.
-- Oh! nous autres marins, milord, qui avons l'habitude d'etudier
l'eau et l'air, c'est-a-dire les deux choses les plus mobiles du
monde, il est rare que nous nous trompions sur le reste.
-- Voyons, dit Monck, changeant de conversation, on pretend que tu
vas nous bien nourrir.
-- Je ferai de mon mieux, milord.
-- Combien nous vends-tu ta peche, d'abord?
-- Pas si sot que de faire un prix, milord.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que mon poisson est bien a vous.
-- De quel droit?
-- Du droit du plus fort.
-- Mais mon intention est de te le payer.
-- C'est bien genereux a vous, milord.
-- Et ce qu'il vaut, meme.
-- Je ne demande pas tant.
-- Et que demandes-tu donc, alors?
-- Mais je demande a m'en aller.
-- Ou cela? Chez le general Lambert?
-- Moi! s'ecria le pecheur; et pour quoi faire irais-je a
Newcastle, puisque je n'ai plus de poisson?
-- Dans tous les cas, ecoute-moi.
-- J'ecoute.
-- Un conseil.
-- Comment! Milord veut me payer et encore me donner un bon
conseil! mais milord me comble.
Monck regarda plus fixement que jamais le pecheur, sur lequel il
paraissait toujours conserver quelque soupcon.
-- Oui, je veux te payer et te donner un conseil, car les deux
choses se tiennent. Donc, si tu t'en retournes chez le general
Lambert ...
Le pecheur fit un mouvement de la tete et des epaules qui
signifiait: "S'il y tient, ne le contrarions pas."
-- Ne traverse pas le marais, continua Monck; tu seras porteur
d'argent, et il y a dans le marais quelques embuscades d'Ecossais
que j'ai placees la. Ce sont gens peu traitables, qui comprennent
mal la langue que tu parles, quoiqu'elle me paraisse se composer
de trois langues, et qui pourraient te reprendre ce que je
t'aurais donne, et de retour dans ton pays, tu ne manquerais pas
de dire que le general Monck a deux mains, l'une ecossaise,
l'autre anglaise, et qu'il reprend avec la main ecossaise ce qu'il
a donne avec la main anglaise.
-- Oh! general, j'irai ou vous voudrez, soyez tranquille, dit le
pecheur avec une crainte trop expressive pour n'etre pas exageree,
Je ne demande qu'a rester ici, moi, si vous voulez que je reste.
-- Je te crois bien, dit Monck, avec un imperceptible sourire;
mais je ne puis cependant te garder sous ma tente.
-- Je n'ai pas cette pretention, milord, et desire seulement que
Votre Seigneurie m'indique ou elle veut que je me poste. Qu'elle
ne se gene pas, pour nous une nuit est bientot passee.
-- Alors je vais te faire conduire a ta barque.
-- Comme il plaira a Votre Seigneurie. Seulement, si Votre
Seigneurie voulait me faire reconduire par un charpentier, je lui
en serais on ne peut plus reconnaissant.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que ces messieurs de votre armee, en faisant remonter la
riviere a ma barque, avec le cable que tiraient leurs chevaux,
l'ont quelque peu dechiree aux roches de la rive, en sorte que
j'ai au moins deux pieds d'eau dans ma cale, milord.
-- Raison de plus pour que tu veilles sur ton bateau, ce me
semble.
-- Milord, je suis bien a vos ordres, dit le pecheur. Je vais
decharger mes paniers ou vous voudrez, puis vous me paierez si
cela vous plait; vous me renverrez si la chose vous convient. Vous
voyez que je suis facile a vivre, moi.
-- Allons, allons, tu es un bon diable, dit Monck, dont le regard
scrutateur n'avait pu trouver une seule ombre dans la limpidite de
l'oeil du pecheur. Hola! Digby!
Un aide de camp parut.
-- Vous conduirez ce digne garcon et ses compagnons aux petites
tentes des cantines, en avant des marais; de cette facon ils
seront a portee de joindre leur barque, et cependant ils ne
coucheront pas dans l'eau cette nuit. Qu'y a-t-il, Spithead?
Spithead etait le sergent auquel Monck, pour souper, avait
emprunte un morceau de tabac.
Spithead, en entrant dans la tente du general sans etre appele,
motivait cette question de Monck.
-- Milord, dit-il, un gentilhomme francais vient de se presenter
aux avant-postes et demande a parler a Votre Honneur. Tout cela
etait dit, bien entendu, en anglais.
Quoique la conversation eut lieu en cette langue, le pecheur fit
un leger mouvement que Monck, occupe de son sergent, ne remarqua
point.
-- Et quel est ce gentilhomme? demanda Monck.
-- Milord, repondit Spithead, il me l'a dit; mais ces diables de
noms francais sont si difficiles a prononcer pour un gosier
ecossais, que je n'ai pu le retenir. Au surplus, ce gentilhomme, a
ce que m'ont dit les gardes, est le meme qui s'est presente hier a
l'etape, et que Votre Honneur n'a pas voulu recevoir.
-- C'est vrai, j'avais conseil d'officiers.
-- Milord decide-t-il quelque chose a l'egard de ce gentilhomme?
-- Oui, qu'il soit amene ici.
-- Faut-il prendre des precautions?
-- Lesquelles?
-- Lui bander les yeux, par exemple.
-- A quoi bon? Il ne verra que ce que je desire qu'on voie, c'est-
a-dire que j'ai autour de moi onze mille braves qui ne demandent
pas mieux que de se couper la gorge en l'honneur du Parlement de
l'Ecosse et de l'Angleterre.
-- Et cet homme, milord? dit Spithead en montrant le pecheur, qui
pendant cette conversation etait reste debout et immobile, en
homme qui voit mais ne comprend pas.
-- Ah! c'est vrai, dit Monck.
Puis, se retournant vers le marchand de poisson:
-- Au revoir, mon brave homme, dit-il; je t'ai choisi un gite.
Digby, emmenez-le. Ne crains rien, on t'enverra ton argent tout a
l'heure.
-- Merci, milord, dit le pecheur.
Et, apres avoir salue, il partit accompagne de Digby. A cent pas
de la tente, il retrouva ses compagnons, lesquels chuchotaient
avec une volubilite qui ne paraissait pas exempte d'inquietude,
mais il leur fit un signe qui parut les rassurer.
-- Hola! vous autres, dit le patron, venez par ici; Sa Seigneurie
le general Monck a la generosite de nous payer notre poisson et la
bonte de nous donner l'hospitalite pour cette nuit.
Les pecheurs se reunirent a leur chef, et, conduite par Digby, la
petite troupe s'achemina vers les cantines, poste qui, on se le
rappelle, lui avait ete assigne.
Tout en cheminant, les pecheurs passerent dans l'ombre pres de la
garde qui conduisait le gentilhomme francais au general Monck. Ce
gentilhomme etait a cheval et enveloppe d'un grand manteau, ce qui
fit que le patron ne put le voir, quelle que parut etre sa
curiosite. Quant au gentilhomme, ignorant qu'il coudoyait des
compatriotes, il ne fit pas meme attention a cette petite troupe.
L'aide de camp installa ses hotes dans une tente assez propre d'ou
fut delogee une cantiniere irlandaise qui s'en alla coucher ou
elle put avec ses six enfants. Un grand feu brulait en avant de
cette tente et projetait sa lumiere pourpree sur les flaques
herbeuses du marais que ridait une brise assez fraiche. Puis
l'installation faite, l'aide de camp souhaita le bonsoir aux
matelots en leur faisant observer que l'on voyait du seuil de la
tente les mats de la barque qui se balancait sur la Tweed, preuve
qu'elle n'avait pas encore coule a fond. Cette vue parut rejouir
infiniment le chef des pecheurs.
Chapitre XXIV -- Le tresor
Le gentilhomme francais que Spithead avait annonce a Monck, et qui
avait passe si bien enveloppe de son manteau pres du pecheur qui
sortait de la tente du general cinq minutes avant qu'il y entrat,
le gentilhomme francais traversa les differents postes sans meme
jeter les yeux autour de lui, de peur de paraitre indiscret. Comme
l'ordre en avait ete donne, on le conduisit a la tente du general.
Le gentilhomme fut laisse seul dans l'antichambre qui precedait la
tente, et il attendit Monck, qui ne tarda a paraitre que le temps
qu'il mit a entendre le rapport de ses gens et a etudier par la
cloison de toile le visage de celui qui sollicitait un entretien.
Sans doute le rapport de ceux qui avaient accompagne le
gentilhomme francais etablissait la discretion avec laquelle il
s'etait conduit, car la premiere impression que l'etranger recut
de l'accueil fait a lui par le general fut plus favorable qu'il
n'avait a s'y attendre en un pareil moment, et de la part d'un
homme si soupconneux.
Neanmoins, selon son habitude, lorsque Monck se trouva en face de
l'etranger, il attacha sur lui ses regards percants, que, de son
cote, l'etranger soutint sans etre embarrasse ni soucieux. Au bout
de quelques secondes, le general fit un geste de la main et de la
tete en signe qu'il attendait.
-- Milord, dit le gentilhomme en excellent anglais, j'ai fait
demander une entrevue a Votre Honneur pour affaire de consequence.
-- Monsieur, repondit Monck en francais, vous parlez purement
notre langue pour un fils du continent. Je vous demande bien
pardon, car sans doute la question est indiscrete, parlez-vous le
francais avec la meme purete?
-- Il n'y a rien d'etonnant, milord, a ce que je parle anglais
assez familierement; j'ai, dans ma jeunesse, habite l'Angleterre,
et depuis j'y ai fait deux voyages.
Ces mots furent dits en francais et avec une purete de langue qui
decelait non seulement un Francais, mais encore un Francais des
environs de Tours.
-- Et quelle partie de l'Angleterre avez-vous habitee, monsieur?
-- Dans ma jeunesse, Londres, milord; ensuite, vers 1635, j'ai
fait un voyage de plaisir en Ecosse; enfin, en 1648, j'ai habite
quelque temps Newcastle, et particulierement le couvent dont les
jardins sont occupes par votre armee.
-- Excusez-moi, monsieur, mais de ma part, vous comprenez ces
questions, n'est-ce pas?
-- Je m'etonnerais, milord, qu'elles ne fussent point faites.
-- Maintenant, monsieur, que puis-je pour votre service, et que
desirez-vous de moi?
-- Voici, milord; mais, auparavant, sommes-nous seuls?
-- Parfaitement seuls, monsieur, sauf toutefois le poste qui nous
garde.
En disant ces mots, Monck ecarta la tente de la main, et montra au
gentilhomme que le factionnaire etait place a dix pas au plus, et
qu'au premier appel on pouvait avoir main-forte en une seconde.
-- En ce cas, milord, dit le gentilhomme d'un ton aussi calme que
si depuis longtemps il eut ete lie d'amitie avec son
interlocuteur, je suis tres decide a parler a Votre Honneur, parce
que je vous sais honnete homme. Au reste, la communication que je
vais vous faire vous prouvera l'estime dans laquelle je vous
tiens.
Monck, etonne de ce langage qui etablissait entre lui et le
gentilhomme francais l'egalite au moins, releva son oeil percant
sur l'etranger, et avec une ironie sensible par la seule inflexion
de sa voix, car pas un muscle de sa physionomie ne bougea:
-- Je vous remercie, monsieur, dit-il; mais, d'abord, qui etes-
vous, je vous prie?
-- J'ai deja dit mon nom a votre sergent, milord.
-- Excusez-le, monsieur; il est ecossais, il a eprouve de la
difficulte a le retenir.
-- Je m'appelle le comte de La Fere, monsieur, dit Athos en
s'inclinant.
-- Le comte de La Fere? dit Monck, cherchant a se souvenir.
Pardon, monsieur, mais il me semble que c'est la premiere fois que
j'entends ce nom. Remplissez-vous quelque poste a la cour de
France?
-- Aucun. Je suis simple gentilhomme.
-- Quelle dignite?
-- Le roi Charles Ier m'a fait chevalier de la Jarretiere, et la
reine Anne d'Autriche m'a donne le cordon du Saint-Esprit. Voila
mes seules dignites, monsieur.
-- La Jarretiere! le Saint-Esprit! vous etes chevalier de ces deux
ordres, monsieur?
-- Oui.
-- Et a quelle occasion une pareille faveur vous a-t-elle ete
accordee?
-- Pour services rendus a Leurs Majestes.
Monck regarda avec etonnement cet homme, qui lui paraissait si
simple et si grand en meme temps; puis, comme s'il eut renonce a
penetrer ce mystere de simplicite et de grandeur, sur lequel
l'etranger ne paraissait pas dispose a lui donner d'autres
renseignements que ceux qu'il avait deja recus:
-- C'est bien vous, dit-il, qui hier vous etes presente aux avant-
postes?
-- Et qu'on a renvoye; oui, milord.
-- Beaucoup d'officiers, monsieur, ne laissent entrer personne
dans le camp, surtout a la veille d'une bataille probable; mais
moi, je differe de mes collegues et aime a ne rien laisser
derriere moi. Tout avis m'est bon; tout danger m'est envoye par
Dieu, et je le pese dans ma main avec l'energie qu'il m'a donnee.
Aussi n'avez-vous ete congedie hier qu'a cause du conseil que je
tenais. Aujourd'hui, je suis libre, parlez.
-- Milord, vous avez d'autant mieux fait de me recevoir, qu'il ne
s'agit en rien ni de la bataille que vous allez livrer au general
Lambert, ni de votre camp, et la preuve, c'est que j'ai detourne
la tete pour ne pas voir vos hommes, et ferme les yeux pour ne pas
compter vos tentes. Non, je viens vous parler, milord, pour moi.
-- Parlez donc, monsieur, dit Monck.
-- Tout a l'heure, continua Athos, j'avais l'honneur de dire a
Votre Seigneurie que j'ai longtemps habite Newcastle: c'etait au
temps du roi Charles Ier et lorsque le feu roi fut livre a
M. Cromwell par les Ecossais.
-- Je sais, dit froidement Monck.
-- J'avais en ce moment une forte somme en or, et a la veille de
la bataille, par pressentiment peut-etre de la facon dont les
choses se devaient passer le lendemain, je la cachai dans la
principale cave du couvent de Newcastle, dans la tour dont vous
voyez d'ici le sommet argente par la lune.
"Mon tresor a donc ete enterre la, et je venais prier Votre
Honneur de permettre que je le retire avant que, peut-etre, la
bataille portant de ce cote, une mine ou quelque autre jeu de
guerre detruise le batiment et eparpille mon or, ou le rende
apparent de telle facon que les soldats s'en emparent.
Monck se connaissait en hommes; il voyait sur la physionomie de
celui-ci toute l'energie, toute la raison, toute la circonspection
possibles; il ne pouvait donc attribuer qu'a une magnanime
confiance la revelation du gentilhomme francais, et il s'en montra
profondement touche.
-- Monsieur, dit-il, vous avez en effet bien augure de moi. Mais
la somme vaut-elle la peine que vous vous exposiez? Croyez-vous
meme qu'elle soit encore a l'endroit ou vous l'avez laissee?
-- Elle y est, monsieur, n'en doutez pas.
-- Voila pour une question; mais pour l'autre?... Je vous ai
demande si la somme etait tellement forte que vous dussiez vous
exposer ainsi.
-- Elle est forte reellement, oui, milord, car c'est un million
que j'ai renferme dans deux barils.
-- Un million! s'ecria Monck, que cette fois a son tour Athos
regardait fixement et longuement Monck s'en apercut; alors sa
defiance revint.
"Voila, se dit-il, un homme qui me tend un piege..."
-- Ainsi, monsieur, reprit-il, vous voudriez retirer cette somme,
a ce que je comprends?
-- S'il vous plait, milord.
-- Aujourd'hui?
-- Ce soir meme, et a cause des circonstances que je vous ai
expliquees.
-- Mais, monsieur, objecta Monck, le general Lambert est aussi
pres de l'abbaye ou vous avez affaire que moi-meme, pourquoi donc
ne vous etes-vous pas adresse a lui?
-- Parce que, milord, quand on agit dans les circonstances
importantes, il faut consulter son instinct avant toutes choses.
Eh bien! le general Lambert ne m'inspire pas la confiance que vous
m'inspirez.
-- Soit, monsieur. Je vous ferai retrouver votre argent, si
toutefois il y est encore, car, enfin, il peut n'y etre plus.
Depuis 1648, douze ans sont revolus, et bien des evenements se
sont passes.
Monck insistait sur ce point pour voir si le gentilhomme francais
saisirait l'echappatoire qui lui etait ouverte; mais Athos ne
sourcilla point.
-- Je vous assure, milord, dit-il fermement, que ma conviction a
l'endroit des deux barils est qu'ils n'ont change ni de place ni
de maitre.
Cette reponse avait enleve a Monck un soupcon, mais elle lui en
avait suggere un autre.
Sans doute ce Francais etait quelque emissaire envoye pour induire
en faute le protecteur du Parlement; l'or n'etait qu'un leurre;
sans doute encore, a l'aide de ce leurre, on voulait exciter la
cupidite du general. Cet or ne devait pas exister. Il s'agissait,
pour Monck, de prendre en flagrant delit de mensonge et de ruse le
gentilhomme francais, et de se tirer du mauvais pas meme ou ses
ennemis voulaient l'engager, un triomphe pour sa renommee.
Monck, une fois fixe sur ce qu'il avait a faire:
-- Monsieur, dit-il a Athos, sans doute vous me ferez l'honneur de
partager mon souper ce soir!
-- Oui, milord, repondit Athos en s'inclinant, car vous me faites
un honneur dont je me sens digne par le penchant qui m'entraine
vers vous.
-- C'est d'autant plus gracieux a vous d'accepter avec cette
franchise, que mes cuisiniers sont peu nombreux et peu exerces, et
que mes approvisionneurs sont rentres ce soir les mains vides; si
bien que, sans un pecheur de votre nation qui s'est fourvoye dans
mon camp, le general Monck se couchait sans souper aujourd'hui.
J'ai donc du poisson frais, a ce que m'a dit le vendeur.
-- Milord, c'est principalement pour avoir l'honneur de passer
quelques instants de plus avec vous.
Apres cet echange de civilites, pendant lequel Monck n'avait rien
perdu de sa circonspection, le souper, ou ce qui devait en tenir
lieu, avait ete servi sur une table de bois de sapin. Monck fit
signe au comte de La Fere de s'asseoir a cette table et prit place
en face de lui. Un seul plat, couvert de poisson bouilli, offert
aux deux illustres convives, promettait plus aux estomacs affames
qu'aux palais difficiles.
Tout en soupant, c'est-a-dire en mangeant ce poisson arrose de
mauvaise ale, Monck se fit raconter les derniers evenements de la
Fronde, la reconciliation de M. de Conde avec le roi, le mariage
probable de Sa Majeste avec l'infante Marie-Therese; mais il
evita, comme Athos l'evitait lui-meme, toute allusion aux interets
politiques qui unissaient ou plutot qui desunissaient en ce moment
l'Angleterre, la France et la Hollande. Monck, dans cette
conversation, se convainquit d'une chose, qu'il avait deja
remarquee aux premiers mots echanges, c'est qu'il avait affaire a
un homme de haute distinction.
Celui-la ne pouvait etre un assassin, et il repugnait a Monck de
le croire un espion; mais il y avait assez de finesse et de
fermete a la fois dans Athos pour que Monck crut reconnaitre en
lui un conspirateur. Lorsqu'ils eurent quitte la table:
-- Vous croyez donc a votre tresor, monsieur? demanda Monck.
-- Oui, milord.
-- Serieusement?
-- Tres serieusement.
-- Et vous croyez retrouver la place a laquelle il a ete enterre?
-- A la premiere inspection.
-- Eh bien! monsieur, dit Monck, par curiosite, je vous
accompagnerai. Et il faut d'autant plus que je vous accompagne,
que vous eprouveriez les plus grandes difficultes a circuler dans
le camp sans moi ou l'un de mes lieutenants.
-- General, je ne souffrirais pas que vous vous derangeassiez si
je n'avais, en effet, besoin de votre compagnie; mais comme je
reconnais que cette compagnie m'est non seulement honorable, mais
necessaire, j'accepte.
-- Desirez-vous que nous emmenions du monde? demanda Monck a
Athos.
-- General, c'est inutile, je crois, si vous-meme n'en voyez pas
la necessite. Deux hommes et un cheval suffiront pour transporter
les deux barils sur la felouque qui m'a amene.
-- Mais il faudra piocher, creuser, remuer la terre, fendre des
pierres, et vous ne comptez pas faire cette besogne vous-meme,
n'est-ce pas?
-- General, il ne faut ni creuser, ni piocher. Le tresor est
enfoui dans le caveau des sepultures du couvent; sous une pierre,
dans laquelle est scelle un gros anneau de fer, s'ouvre un petit
degre de quatre marches. Les deux barils sont la, bout a bout,
recouverts d'un enduit de platre ayant la forme d'une biere. Il y
a en outre une inscription qui doit me servir a reconnaitre la
pierre; et comme je ne veux pas, dans une affaire de delicatesse
et de confiance, garder de secrets pour Votre Honneur, voici cette
inscription:
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