Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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-- Trop! trop!
-- Comment cela?
-- Parce que les belles choses n'arrivent jamais a point.
-- Celle-la est infaillible, Planchet, et la preuve, c'est que je
m'y emploie. Ce sera pour toi un assez joli lucre et pour moi un
coup assez interessant. On dira: "Voila quelle fut la vieillesse
de M. d'Artagnan"; et j'aurai une place dans les histoires et meme
dans l'histoire, Planchet.
-- Monsieur! s'ecria Planchet, quand je pense que c'est ici, chez
moi, au milieu de ma cassonade, de mes pruneaux et de ma cannelle
que ce gigantesque projet se murit, il me semble que ma boutique
est un palais.
-- Prends garde, prends garde, Planchet; si le moindre bruit
transpire, il y a Bastille pour nous deux; prends garde, mon ami,
car c'est un complot que nous faisons la: M. Monck est l'allie de
M. de Mazarin; prends garde.
-- Monsieur, quand on a eu l'honneur de vous appartenir, on n'a
pas peur, et quand on a l'avantage d'etre lie d'interet avec vous,
on se tait.
-- Fort bien, c'est ton affaire encore plus que la mienne, attendu
que dans huit jours, moi, je serai en Angleterre.
-- Partez, monsieur, partez; le plus tot sera le mieux.
-- Alors, l'argent est pret?
-- Demain il le sera, demain vous le recevrez de ma main. Voulez-
vous de l'or ou de l'argent?
-- De l'or, c'est plus commode. Mais comment allons-nous arranger
cela? Voyons.
-- Oh! mon Dieu, de la facon la plus simple: vous me donnez un
recu, voila tout.
-- Non pas, non pas, dit vivement d'Artagnan, il faut de l'ordre
en toutes choses.
-- C'est aussi mon opinion... mais avec vous, monsieur
d'Artagnan...
-- Et si je meurs la-bas, si je suis tue d'une balle de mousquet,
si je creve pour avoir bu de la biere?
-- Monsieur, je vous prie de croire qu'en ce cas je serais
tellement afflige de votre mort, que je ne penserais point a
l'argent.
-- Merci, Planchet, mais cela n'empeche. Nous allons, comme deux
clercs de procureur, rediger ensemble une convention, une espece
d'acte qu'on pourrait appeler un acte de societe.
-- Volontiers, monsieur.
-- Je sais bien que c'est difficile a rediger, mais nous
essaierons.
Planchet alla chercher une plume, de l'encre et du papier.
D'Artagnan prit la plume, la trempa dans l'encre et ecrivit:
"Entre messire d'Artagnan, ex-lieutenant des mousquetaires du roi,
actuellement demeurant rue Tiquetonne, Hotel de la Chevrette,
Et le sieur Planchet, epicier, demeurant rue des Lombards, a
l'enseigne du Pilon-d'Or,
A ete convenu ce qui suit:
Une societe au capital de quarante mille livres est formee a
l'effet d'exploiter une idee apportee par M. d'Artagnan. Le sieur
Planchet, qui connait cette idee et qui l'approuve en tous points,
versera vingt mille livres entre les mains de M. d'Artagnan. Il
n'en exigera ni remboursement ni interet avant le retour d'un
voyage que M. d'Artagnan va faire en Angleterre.
De son cote, M. d'Artagnan s'engage a verser vingt mille livres
qu'il joindra aux vingt mille deja versees par le sieur Planchet.
Il usera de ladite somme de quarante mille livres comme bon lui
semblera, s'engageant toutefois a une chose qui va etre enoncee
ci-dessous.
Le jour ou M. d'Artagnan aura retabli par un moyen quelconque Sa
Majeste le roi Charles II sur le trone d'Angleterre, il versera
entre les mains de M. Planchet la somme de..."
-- La somme de cent cinquante mille livres, dit naivement Planchet
voyant que d'Artagnan s'arretait.
-- Ah! diable! non, dit d'Artagnan, le partage ne peut passe faire
par moitie, ce ne serait pas juste.
-- Cependant, monsieur, nous mettons moitie chacun, objecta
timidement Planchet.
-- Oui, mais ecoute la clause, mon cher Planchet, et si tu ne la
trouves pas equitable en tout point quand elle sera ecrite, eh
bien! nous la rayerons.
Et d'Artagnan ecrivit:
"Toutefois, comme M. d'Artagnan apporte a l'association, outre le
capital de vingt mille livres, son temps, son idee, son industrie
et sa peau, choses qu'il apprecie fort, surtout cette derniere,
M. d'Artagnan gardera, sur les trois cent mille livres, deux cent
mille livres pour lui, ce qui portera sa part aux deux tiers."
-- Tres bien, dit Planchet.
-- Est-ce juste? demanda d'Artagnan.
-- Parfaitement juste, monsieur.
-- Et tu seras content moyennant cent mille livres?
-- Peste! je crois bien. Cent mille livres pour vingt mille
livres!
-- Et a un mois, comprends bien.
-- Comment, a un mois?
-- Oui, je ne te demande qu'un mois.
-- Monsieur, dit genereusement Planchet, je vous donne six
semaines.
-- Merci, repondit fort civilement le mousquetaire.
Apres quoi, les deux associes relurent l'acte.
-- C'est parfait, monsieur, dit Planchet, et feu M. Coquenard, le
premier epoux de Mme la baronne du Vallon, n'aurait pas fait
mieux.
-- Tu trouves? Eh bien! alors, signons.
Et tous deux apposerent leur parafe.
-- De cette facon, dit d'Artagnan, je n'aurai obligation a
personne.
-- Mais moi, j'aurai obligation a vous, dit Planchet.
-- Non, car si tendrement que j'y tienne, Planchet, je puis
laisser ma peau la-bas, et tu perdras tout. A propos, peste! cela
me fait penser au principal, une clause indispensable, je l'ecris:
"Dans le cas ou M. d'Artagnan succomberait a l'oeuvre; la
liquidation se trouvera faite et le sieur Planchet donne des a
present quittance a l'ombre de messire d'Artagnan des vingt mille
livres par lui versees dans la caisse de ladite association."
Cette derniere clause fit froncer le sourcil a Planchet; mais
lorsqu'il vit l'oeil si brillant, la main si musculeuse, l'echine
si souple et si robuste de son associe, il reprit courage, et sans
regret, haut la main, il ajouta un trait a son parafe. D'Artagnan
en fit autant. Ainsi fut redige le premier acte de societe connu;
peut-etre a-t-on un peu abuse depuis de la forme et du fond.
-- Maintenant, dit Planchet en versant un dernier verre de vin
d'Anjou a d'Artagnan, maintenant, allez dormir, mon cher maitre.
-- Non pas, repliqua d'Artagnan, car le plus difficile maintenant
reste a faire, et je vais rever a ce plus difficile.
-- Bah! dit Planchet, j'ai si grande confiance en vous, monsieur
d'Artagnan, que je ne donnerais pas mes cent mille livres pour
quatre-vingt-dix mille.
-- Et le diable m'emporte! dit d'Artagnan, je crois que tu aurais
raison.
Sur quoi d'Artagnan prit une chandelle, monta a sa chambre et se
coucha.
Chapitre XXI -- Ou d'Artagnan se prepare a voyager pour la maison
Planchet et Compagnie
D'Artagnan reva si bien toute la nuit, que son plan fut arrete des
le lendemain matin.
-- Voila! dit-il en se mettant sur son seant dans son lit et en
appuyant son coude sur son genou et son menton dans sa main,
voila! Je chercherai quarante hommes bien surs et bien solides,
recrutes parmi des gens un peu compromis, mais ayant des habitudes
de discipline. Je leur promettrai cinq cents livres pour un mois,
s'ils reviennent; rien, s'ils ne reviennent pas, ou moitie pour
leurs collateraux. Quant a la nourriture et au logement, cela
regarde les Anglais, qui ont des boeufs au paturage, du lard au
saloir, des poules au poulailler et du grain en grange. Je me
presenterai au general Monck avec ce corps de troupe. Il
m'agreera. J'aurai sa confiance, et j'en abuserai le plus vite
possible.
Mais, sans aller plus loin, d'Artagnan secoua la tete et
s'interrompit.
-- Non, dit-il, je n'oserais raconter cela a Athos; le moyen est
donc peu honorable. Il faut user de violence, continua-t-il, il le
faut bien certainement, sans avoir en rien engage ma loyaute. Avec
quarante hommes je courrai la campagne comme partisan. Oui, mais
si je rencontre, non pas quarante mille Anglais, comme disait
Planchet, mais purement et simplement quatre cents? Je serai
battu, attendu que, sur mes quarante guerriers, il s'en trouvera
dix au moins de vereux, dix qui se feront tuer tout de suite par
betise.
"Non, en effet, impossible d'avoir quarante hommes surs; cela
n'existe pas. Il faut savoir se contenter de trente. Avec dix
hommes de moins j'aurai le droit d'eviter la rencontre a main
armee, a cause du petit nombre de mes gens, et si la rencontre a
lieu, mon choix est bien plus certain sur trente hommes que sur
quarante. En outre, j'economise cinq mille francs, c'est-a-dire le
huitieme de mon capital, cela en vaut la peine. C'est dit, j'aurai
donc trente hommes. Je les diviserai en trois bandes, nous nous
eparpillerons dans le pays avec injonction de nous reunir a un
moment donne; de cette facon, dix par dix, nous ne donnons pas le
moindre soupcon, nous passons inapercus. Oui, oui, trente, c'est
un merveilleux nombre. Il y a trois dizaines; trois, ce nombre
divin. Et puis, vraiment, une compagnie de trente hommes,
lorsqu'elle sera reunie, cela aura encore quelque chose
d'imposant. Ah! malheureux que je suis, continua d'Artagnan, il
faut trente chevaux; c'est ruineux. Ou diable avais-je la tete en
oubliant les chevaux? On ne peut songer cependant a faire un coup
pareil sans chevaux. Eh bien! soit! ce sacrifice, nous le ferons,
quitte a prendre les chevaux dans le pays; ils n'y sont pas
mauvais, d'ailleurs.
"Mais j'oubliais, peste! trois bandes, cela necessite trois
commandants, voila la difficulte: sur les trois commandants, j'en
ai deja un, c'est moi; oui, mais les deux autres couteront a eux
seuls presque autant d'argent que tout le reste de la troupe. Non,
decidement, il ne faudrait qu'un seul lieutenant.
"En ce cas, alors, je reduirai ma troupe a vingt hommes. Je sais
bien que c'est peu, vingt hommes; mais puisque avec trente j'etais
decide a ne pas chercher les coups, je le serai bien plus encore
avec vingt. Vingt, c'est un compte rond; cela d'ailleurs reduit de
dix le nombre des chevaux, ce qui est une consideration; et alors,
avec un bon lieutenant...
"Mordieu! ce que c'est pourtant que patience et calcul! N'allais-
je pas m'embarquer avec quarante hommes, et voila maintenant que
je me reduis a vingt pour un egal succes. Dix mille livres
d'epargnees d'un seul coup et plus de surete, c'est bien cela.
Voyons a cette heure: il ne s'agit plus que de trouver ce
lieutenant; trouvons-le donc, et apres... Ce n'est pas facile, il
me le faut brave et bon, un second moi-meme.
"Oui, mais un lieutenant aura mon secret, et comme ce secret vaut
un million et que je ne paierai a mon homme que mille livres,
quinze cents livres au plus, mon homme vendra le secret a Monck.
Pas de lieutenant, mordioux! D'ailleurs, cet homme fut-il muet
comme un disciple de Pythagore, cet homme aura bien dans la troupe
un soldat favori dont il fera son sergent; le sergent penetrera le
secret du lieutenant, au cas ou celui-ci sera honnete et ne voudra
pas le vendre.
"Alors le sergent, moins probe et moins ambitieux, donnera le tout
pour cinquante mille livres. Allons, allons! c'est impossible!
Decidement le lieutenant est impossible. Mais alors plus de
fractions, je ne puis diviser ma troupe en deux et agir sur deux
points a la fois sans un autre moi-meme qui...Mais a quoi bon agir
sur deux points, puisque nous n'avons qu'un homme a prendre? A
quoi bon affaiblir un corps en mettant la droite ici, la gauche
la? Un seul corps, mordioux! un seul, et commande par d'Artagnan;
tres bien! Mais vingt hommes marchant d'une bande sont suspects a
tout le monde; il ne faut pas qu'on voie vingt cavaliers marcher
ensemble, autrement on leur detache une compagnie qui demande le
mot d'ordre, et qui, sur l'embarras qu'on eprouve a le donner,
fusille M. d'Artagnan et ses hommes comme des lapins. Je me reduis
donc a dix hommes; de cette facon; j'agis simplement et avec
unite; je serai force a la prudence, ce qui est la moitie de la
reussite dans une affaire du genre de celle que j'entreprends: le
grand nombre m'eut entraine a quelque folie peut-etre Dix chevaux
ne sont plus rien a acheter ou a prendre, Oh! excellente idee et
quelle tranquillite parfaite elle fait passer dans mes veines!
Plus de soupcons, plus de mots d'ordre, plus de danger. Dix
hommes, ce sont des valets ou des commis. Dix hommes conduisant
dix chevaux charges de marchandises quelconques sont toleres, bien
recus partout.
"Dix hommes voyagent pour le compte de la maison Planchet et Cie,
de France. Il n'y a rien a dire. Ces dix hommes, vetus comme des
manoeuvriers, ont un bon couteau de chasse, un bon mousqueton a la
croupe du cheval, un bon pistolet dans la fonte. Ils ne se
laissent jamais inquieter, parce qu'ils n'ont pas de mauvais
desseins. Ils sont peut-etre au fond un peu contrebandiers, mais
qu'est-ce que cela fait? la contrebande n'est pas comme la
polygamie, un cas pendable. Le pis qui puisse nous arriver, c'est
qu'on confisque nos marchandises.
"Les marchandises confisquees, la belle affaire! Allons, allons,
c'est un plan superbe. Dix hommes seulement, dix hommes que
j'engagerai pour mon service, dix hommes qui seront resolus comme
quarante, qui me couteront comme quatre, et a qui, pour plus
grande surete, je n'ouvrirai pas la bouche de mon dessein, et a
qui je dirai seulement: "Mes amis, il y a un coup a faire." De
cette facon, Satan sera bien malin s'il me joue un de ses tours.
Quinze mille livres d'economisees! c'est superbe sur vingt.
Ainsi reconforte par son industrieux calcul, d'Artagnan s'arreta a
ce plan et resolut de n'y plus rien changer. Il avait deja, sur
une liste fournie par son intarissable memoire, dix hommes
illustres parmi les chercheurs d'aventures, maltraites par la
fortune ou inquietes par la justice. Sur ce, d'Artagnan se leva et
se mit en quete a l'instant meme, en invitant Planchet a ne pas
l'attendre a dejeuner, et meme peut-etre a diner. Un jour et demi
passe a courir certains bouges de Paris lui suffit pour sa
recolte, et sans faire communiquer les uns avec les autres ses
aventuriers, il avait collige, collectionne, reuni en moins de
trente heures une charmante collection de mauvais visages parlant
un francais moins pur que l'anglais dont ils allaient se servir.
C'etaient pour la plupart des gardes dont d'Artagnan avait pu
apprecier le merite en differentes rencontres, et que
l'ivrognerie, des coups d'epee malheureux, des gains inesperes au
jeu ou les reformes economiques de M. de Mazarin avaient forces de
chercher l'ombre et la solitude, ces deux grands consolateurs des
ames incomprises et froissees. Ils portaient sur leur physionomie
et dans leurs vetements les traces des peines de coeur qu'ils
avaient eprouvees. Quelques-uns avaient le visage dechire; tous
avaient des habits en lambeaux.
D'Artagnan soulagea le plus presse de ces miseres fraternelles
avec une sage distribution des ecus de la societe; puis ayant
veille a ce que ces ecus fussent employes a l'embellissement
physique de la troupe, il assigna rendez-vous a ses recrues dans
le nord de la France, entre Berghes et Saint-Omer. Six jours
avaient ete donnes pour tout terme, et d'Artagnan connaissait
assez la bonne volonte, la belle humeur et la probite relative de
ces illustres engages, pour etre certain que pas un d'eux ne
manquerait a l'appel. Ces ordres donnes, ce rendez-vous pris, il
alla faire ses adieux a Planchet, qui lui demanda des nouvelles de
son armee. D'Artagnan ne jugea point a propos de lui faire part de
la reduction qu'il avait faite dans son personnel; il craignait
d'entamer par cet aveu la confiance de son associe. Planchet se
rejouit fort d'apprendre que l'armee etait toute levee, et que
lui, Planchet, se trouvait une espece de roi de compte a demi qui,
de son trone-comptoir, soudoyait un corps de troupes destine a
guerroyer contre la perfide Albion, cette ennemie de tous les
coeurs vraiment francais. Planchet compta donc en beaux louis
doubles vingt mille livres a d'Artagnan, pour sa part a lui,
Planchet, et vingt autres mille livres, toujours en beaux louis
doubles, pour la part de d'Artagnan. D'Artagnan mit chacun des
vingt mille francs dans un sac et pesant chaque sac de chaque
main:
-- C'est bien embarrassant, cet argent, mon cher Planchet, dit-il;
sais-tu que cela pese plus de trente livres?
-- Bah! votre cheval portera cela comme une plume.
D'Artagnan secoua la tete.
-- Ne me dis pas de ces choses-la, Planchet; un cheval surcharge
de trente livres, apres le portemanteau et le cavalier, ne passe
plus si facilement une riviere, ne franchit plus si legerement un
mur ou un fosse, et plus de cheval, plus de cavalier. Il est vrai
que tu ne sais pas cela, toi, Planchet, qui as servi toute ta vie
dans l'infanterie.
-- Alors, monsieur, comment faire? dit Planchet vraiment
embarrasse.
-- Ecoute, dit d'Artagnan, je paierai mon armee a son retour dans
ses foyers. Garde-moi ma moitie de vingt mille livres, que tu
feras valoir pendant ce temps-la.
-- Et ma moitie a moi? dit Planchet.
-- Je l'emporte.
-- Votre confiance m'honore, dit Planchet; mais si vous ne revenez
pas?
-- C'est possible, quoique la chose soit peu vraisemblable, Alors,
Planchet, pour le cas ou je ne reviendrais pas, donne-moi une
plume pour que je fasse mon testament.
D'Artagnan prit une plume, du papier et ecrivit sur une simple
feuille:
"Moi, d'Artagnan, je possede vingt mille livres economisees sou a
sou depuis trente-trois ans que je suis au service de Sa Majeste
le roi de France. J'en donne cinq mille a Athos, cinq mille a
Porthos, cinq mille a Aramis, pour qu'ils les donnent, en mon nom
et aux leurs, a mon petit ami Raoul, vicomte de Bragelonne. Je
donne les cinq mille dernieres a Planchet, pour qu'il distribue
avec moins de regret les quinze mille autres a mes amis.
"En fin de quoi j'ai signe les presentes.
"D'Artagnan.
Planchet paraissait fort curieux de savoir ce qu'avait ecrit
d'Artagnan.
-- Tiens, dit le mousquetaire a Planchet, lis.
Aux dernieres lignes, les larmes vinrent aux yeux de Planchet.
-- Vous croyez que je n'eusse pas donne l'argent sans cela? Alors,
je ne veux pas de vos cinq mille livres.
D'Artagnan sourit.
-- Accepte, Planchet, accepte, et de cette facon tu ne perdras que
quinze mille francs au lieu de vingt, et tu ne seras pas tente de
faire affront a la signature de ton maitre et ami, en cherchant a
ne rien perdre du tout.
Comme il connaissait le coeur des hommes et des epiciers, ce cher
M. d'Artagnan! Ceux qui ont appele fou Don Quichotte, parce qu'il
marchait a la conquete d'un empire avec le seul Sancho, son
ecuyer, et ceux qui ont appele fou Sancho, parce qu'il marchait
avec son maitre a la conquete du susdit empire, ceux-la
certainement n'eussent point porte un autre jugement sur
d'Artagnan et Planchet.
Cependant le premier passait pour un esprit subtil parmi les plus
fins esprits de la cour de France. Quant au second, il s'etait
acquis a bon droit la reputation d'une des plus fortes cervelles
parmi les marchands epiciers de la rue des Lombards, par
consequent de Paris, par consequent de France.
Or, a n'envisager ces deux hommes qu'au point de vue de tous les
hommes, et les moyens a l'aide desquels ils comptaient remettre un
roi sur son trone que comparativement aux autres moyens, le plus
mince cerveau du pays ou les cerveaux sont les plus minces se fut
revolte contre l'outrecuidance du lieutenant et la stupidite de
son associe. Heureusement d'Artagnan n'etait pas homme a ecouter
les sornettes qui se debitaient autour de lui, ni les commentaires
que l'on faisait sur lui. Il avait adopte la devise: "Faisons bien
et laissons dire." Planchet, de son cote, avait adopte celle-ci:
"Laissons faire et ne disons rien." Il en resultait que, selon
l'habitude de tous les genies superieurs, ces deux hommes se
flattaient _intra pectus_ d'avoir raison contre tous ceux qui leur
donnaient tort.
Pour commencer, d'Artagnan se mit en route par le plus beau temps
du monde, sans nuages au ciel, sans nuages a l'esprit, joyeux et
fort, calme et decide, gros de sa resolution, et par consequent
portant avec lui une dose decuple de ce fluide puissant que les
secousses de l'ame font jaillir des nerfs et qui procurent a la
machine humaine une force et une influence dont les siecles futurs
se rendront, selon toute probabilite, plus arithmetiquement compte
que nous ne pouvons le faire aujourd'hui. Il remonta, comme aux
temps passes, cette route feconde en aventures qui l'avait conduit
a Boulogne et qu'il faisait pour la quatrieme fois. Il put
presque, chemin faisant, reconnaitre la trace de son pas sur le
pave et celle de son poing sur les portes des hotelleries; sa
memoire, toujours active et presente, ressuscitait alors cette
jeunesse que n'eut, trente ans apres, dementie ni son grand coeur
ni son poignet d'acier. Quelle riche nature que celle de cet
homme! Il avait toutes les passions, tous les defauts, toutes les
faiblesses, et l'esprit de contrariete familier a son intelligence
changeait toutes ces imperfections en des qualites
correspondantes. D'Artagnan, grace a son imagination sans cesse
errante, avait peur d'une ombre, et honteux d'avoir eu peur, il
marchait a cette ombre, et devenait alors extravagant de bravoure
si le danger etait reel; aussi, tout en lui etait emotions et
partant jouissance. Il aimait fort la societe d'autrui, mais
jamais ne s'ennuyait dans la sienne, et plus d'une fois, si on eut
pu l'etudier quand il etait seul, on l'eut vu rire des quolibets
qu'il se racontait a lui-meme ou des bouffonnes imaginations qu'il
se creait justement cinq minutes avant le moment ou devait venir
l'ennui.
D'Artagnan ne fut pas peut-etre aussi gai cette fois qu'il l'eut
ete avec la perspective de trouver quelques bons amis a Calais au
lieu de celle qu'il avait d'y rencontrer les dix sacripants; mais
cependant la melancolie ne le visita point plus d'une fois par
jour, et ce fut cinq visites a peu pres qu'il recut de cette
sombre deite avant d'apercevoir la mer a Boulogne, encore les
visites furent-elles courtes.
Mais, une fois la, d'Artagnan se sentit pres de l'action, et tout
autre sentiment que celui de la confiance disparut, pour ne plus
jamais revenir. De Boulogne, il suivit la cote jusqu'a Calais.
Calais etait le rendez-vous general, et dans Calais il avait
designe a chacun de ses enroles l'hotellerie du Grand-Monarque, ou
la vie n'etait point chere, ou les matelots faisaient la
chaudiere, ou les hommes d'epee, a fourreau de cuir, bien entendu,
trouvaient gite, table, nourriture, et toutes les douceurs de la
vie enfin, a trente sous par jour. D'Artagnan se proposait de les
surprendre en flagrant delit de vie errante, et de juger par la
premiere apparence s'il fallait compter sur eux comme sur de bons
compagnons.
Il arriva le soir, a quatre heures et demie, a Calais.
Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et
Compagnie
L'hotellerie du Grand-Monarque etait situee dans une petite rue
parallele au port, sans donner sur le port meme; quelques ruelles
coupaient, comme des echelons coupent les deux paralleles de
l'echelle, les deux grandes lignes droites du port et de la rue.
Par les ruelles on debouchait inopinement du port dans la rue et
de la rue dans le port.
D'Artagnan arriva sur le port, prit une de ces rues, et tomba
inopinement devant l'hotellerie du Grand-Monarque. Le moment etait
bien choisi et put rappeler a d'Artagnan son debut a l'hotellerie
du Franc-Meunier, a Meung. Des matelots qui venaient de jouer aux
des s'etaient pris de querelle et se menacaient avec fureur.
L'hote, l'hotesse et deux garcons surveillaient avec anxiete le
cercle de ces mauvais joueurs, du milieu desquels la guerre
semblait prete a s'elancer toute herissee de couteaux et de
haches.
Le jeu, cependant, continuait.
Un banc de pierre etait occupe par deux hommes qui semblaient
ainsi veiller a la porte; quatre tables placees au fond de la
chambre commune etaient occupees par huit autres individus. M. les
hommes du banc ni les hommes des tables ne prenaient part ni a la
querelle ni au jeu. D'Artagnan reconnut ses dix hommes dans ces
spectateurs si froids et si indifferents. La querelle allait
croissant. Toute passion a, comme la mer, sa maree qui monte et
qui descend. Arrive au paroxysme de sa passion, un matelot
renversa la table et l'argent qui etait dessus. La table tomba,
l'argent roula. A l'instant meme tout le personnel de l'hotellerie
se jeta sur les enjeux, et bon nombre de pieces blanches furent
ramassees par des gens qui s'esquiverent, tandis que les matelots
se dechiraient entre eux.
Seuls, les deux hommes du banc et les huit hommes de l'interieur,
quoiqu'ils eussent l'air parfaitement etrangers les uns aux
autres, seuls, disons-nous, ces dix hommes semblaient s'etre donne
le mot pour demeurer impassibles au milieu de ces cris de fureur
et de ce bruit d'argent. Deux seulement se contenterent de
repousser avec le pied les combattants qui venaient jusque sous
leur table.
Deux autres, enfin, plutot que de prendre part a tout ce vacarme,
sortirent leurs mains de leurs poches; deux autres, enfin,
monterent sur la table qu'ils occupaient, comme font, pour eviter
d'etre submerges, des gens surpris par une crue d'eau.
"Allons, allons, se dit d'Artagnan, qui n'avait perdu aucun de ces
details que nous venons de raconter, voila une jolie collection:
circonspects, calmes, habitues au bruit, faits aux coups; peste!
j'ai eu la main heureuse."
Tout a coup son attention fut appelee sur un point de la chambre.
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