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The Art of Short Selling: Book Review
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Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
A Cambridge School of Art graduate?s first book has been lauded in the international press. Kazuno Kohara, from Japan, who graduated from the MA in Children?s Book Illustration in 2007, has had her first book voted as one of 10 Best Illustrated

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Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

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-- C'est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont
distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entiere.

-- J'ecoute, mon cher Mousqueton.

-- Mercredi...

-- Jour des plaisirs champetres?

-- Oui. Une lettre arrive; il la recoit de mes mains. J'avais
reconnu l'ecriture.

-- Eh bien?

-- Monseigneur la lit et s'ecrie: "Vite, mes chevaux! mes armes!"

-- Ah! mon Dieu! dit d'Artagnan, c'etait encore quelque duel!

-- Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: "Cher
Porthos, en route si vous voulez arriver avant l'equinoxe. Je vous
attends."

-- Mordioux! fit d'Artagnan reveur, c'etait presse a ce qu'il
parait.

-- Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que
Monseigneur est parti le jour meme avec son secretaire pour tacher
d'arriver a temps.

-- Et sera-t-il arrive a temps?

-- Je l'espere. Monseigneur qui est haut a la main, comme vous le
savez, monsieur, repetait sans cesse: "Tonne Dieu! qu'est-ce
encore que cela, l'equinoxe? N'importe, il faudra que le drole
soit bien monte, s'il arrivait avant moi."

-- Et tu crois que Porthos sera arrive le premier? demanda
d'Artagnan.

-- J'en suis sur. Cet equinoxe, si riche qu'il soit, n'a certes
pas des chevaux comme Monseigneur!

D'Artagnan contint son envie de rire, parce que la brievete de la
lettre d'Aramis lui donnait fort a penser. Il suivit Mousqueton,
ou plutot le chariot de Mousqueton, jusqu'au chateau; il s'assit a
une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme a un roi,
mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidele serviteur
pleurait a volonte, c'etait tout. D'Artagnan, apres une nuit
passee sur un excellent lit, reva beaucoup au sens de la lettre
d'Aramis, s'inquieta des rapports de l'equinoxe avec les affaires
de Porthos, puis n'y comprenant rien, sinon qu'il s'agissait de
quelque amourette de l'eveque pour laquelle il etait necessaire
que les jours fussent egaux aux nuits, d'Artagnan quitta
Pierrefonds comme il avait quitte Melun, comme il avait quitte le
chateau du comte de La Fere. Ce ne fut cependant pas sans une
melancolie qui pouvait a bon droit passer pour une des plus
sombres humeurs de d'Artagnan. La tete baissee, l'oeil fixe, il
laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et se
disait, dans cette vague reverie qui monte parfois a la plus
sublime eloquence; "Plus d'amis, plus d'avenir, plus rien! mes
forces sont brisees, comme le faisceau de notre amitie passee. Oh!
la vieillesse arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son
crepe funebre tout ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma
jeunesse, puis elle jette ce doux fardeau sur son epaule et le
porte avec le reste dans ce gouffre sans fond de la mort." Un
frisson serra le coeur du Gascon, si brave et si fort contre tous
les malheurs de la vie, et pendant quelques moments les nuages lui
parurent noirs, la terre glissante et glaiseuse comme celle des
cimetieres.

-- Ou vais-je... se dit-il; que veux-je faire?... seul... tout
seul, sans famille, sans amis... Bah! s'ecria-t-il tout a coup.

Et il piqua des deux sa monture, qui, n'ayant rien trouve de
melancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la
permission pour montrer sa gaiete par un temps de galop qui
absorba deux lieues.

"A Paris!" se dit d'Artagnan.

Et le lendemain il descendit a Paris.

Il avait mis dix jours a faire ce voyage.


Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire a Paris


Le lieutenant mit pied a terre devant une boutique de la rue des
Lombards, a l'enseigne du Pilon-d'Or. Un homme de bonne mine,
portant un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une
bonne grosse main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval
pie.

-- Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c'est vous!

-- Bonjour, Planchet! repondit d'Artagnan en faisant le gros dos
pour entrer dans la boutique.

-- Vite, quelqu'un, cria Planchet, pour le cheval de
M. d'Artagnan, quelqu'un pour sa chambre, quelqu'un pour son
souper!

-- Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d'Artagnan aux
garcons empresses.

-- Vous permettez que j'expedie ce cafe, cette melasse et ces
raisins cuits? dit Planchet, ils sont destines a l'office de M. le
surintendant.

-- Expedie, expedie.

-- C'est l'affaire d'un moment, puis nous souperons.

-- Fais que nous soupions seuls, dit d'Artagnan, j'ai a te parler.

Planchet regarda son ancien maitre d'une facon significative.

-- Oh! tranquillise-toi, ce n'est rien que d'agreable, dit
d'Artagnan.

-- Tant mieux! tant mieux!...

Et Planchet respira, tandis que d'Artagnan s'asseyait fort
simplement dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait
connaissance des localites. La boutique etait bien garnie; on
respirait la un parfum de gingembre, de cannelle et de poivre pile
qui fit eternuer d'Artagnan. Les garcons, heureux d'etre aux cotes
d'un homme de guerre aussi renomme qu'un lieutenant de
mousquetaires qui approchait la personne du roi, se mirent a
travailler avec un enthousiasme qui tenait du delire, et a servir
les pratiques avec une precipitation dedaigneuse que plus d'un
remarqua.

Planchet encaissait l'argent et faisait ses comptes entrecoupes de
politesses a l'adresse de son ancien maitre.

Planchet avait avec ses clients la parole breve et la familiarite
hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n'attend
personne. D'Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous
analyserons plus tard. Il vit peu a peu la nuit venir; et enfin,
Planchet le conduisit dans une chambre du premier etage, ou, parmi
les ballots et les caisses, une table fort proprement servie
attendait deux convives.

D'Artagnan profita d'un moment de repit pour considerer la figure
de Planchet, qu'il n'avait pas vu depuis un an.

L'intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage
n'etait pas boursoufle. Son regard brillant jouait encore avec
facilite dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle
toutes les saillies caracteristiques du visage humain, n'avait
encore touche ni a ses pommettes saillantes, indice de ruse et de
cupidite, ni a son menton aigu, indice de finesse et de
perseverance. Planchet tronait avec autant de majeste dans sa
salle a manger que dans sa boutique. Il offrit a son maitre un
repas frugal, mais tout parisien: le roti cuit au four du
boulanger, avec les legumes, la salade, et le dessert emprunte a
la boutique meme. D'Artagnan trouva bon que l'epicier eut tire de
derriere les fagots une bouteille de ce vin d'Anjou qui, durant
toute la vie de d'Artagnan, avait ete son vin de predilection.

-- Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de
bonhomie, c'etait moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j'ai
le bonheur que vous buviez le mien.

-- Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps,
j'espere, car a present me voila libre.

-- Libre! Vous avez conge, monsieur?

-- Illimite!

-- Vous quittez le service? dit Planchet stupefait.

-- Oui, je me repose.

-- Et le roi? s'ecria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi
put se passer des services d'un homme tel que d'Artagnan.

-- Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien
soupe, tu es en veine de saillies, tu m'excites a te faire des
confidences, ouvre donc tes oreilles.

-- J'ouvre.

Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, decoiffa une
bouteille de vin blanc.

-- Laisse-moi ma raison seulement.

-- Oh! quand vous perdrez la tete, vous, monsieur...

-- Maintenant, ma tete est a moi, et je pretends la menager plus
que jamais. D'abord causons finances... Comment se porte notre
argent?

-- A merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j'ai recues
de vous sont placees toujours dans mon commerce, ou elles
rapportent neuf pour cent; je vous en donne sept, je gagne donc
sur vous.

-- Et tu es toujours content?

-- Enchante. Vous m'en apportez d'autres?

-- Mieux que cela... Mais en as-tu besoin?

-- Oh! que non pas. Chacun m'en veut confier a present. J'etends
mes affaires.

-- C'etait ton projet.

-- Je fais un jeu de banque... J'achete les marchandises de mes
confreres necessiteux, je prete de l'argent a ceux qui sont genes
pour les remboursements.

-- Sans usure?...

-- Oh! monsieur, la semaine passee j'ai eu deux rendez-vous au
boulevard pour ce mot que vous venez de prononcer.

-- Comment!

-- Vous allez comprendre: il s'agissait d'un pret... L'emprunteur
me donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais
si le remboursement n'avait pas lieu a une epoque fixe. Je prete
mille livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize
cents livres. Il l'apprend et reclame cent ecus. Ma foi, j'ai
refuse... pretendant que je pouvais ne les vendre que neuf cents
livres. Il m'a dit que je faisais de l'usure. Je l'ai prie de me
repeter cela derriere le boulevard. C'est un ancien garde, il est
venu; je lui ai passe votre epee au travers de la cuisse gauche.

-- Tudieu! quelle banque tu fais! dit d'Artagnan.

-- Au-dessus de treize pour cent je me bats, repliqua Planchet;
voila mon caractere.

-- Ne prends que douze, dit d'Artagnan, et appelle le reste prime
et courtage.

-- Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire?

-- Ah! Planchet, c'est bien long et bien difficile a dire.

-- Dites toujours.

D'Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrasse de sa
confidence et defiant du confident.

-- C'est un placement? demanda Planchet.

-- Mais, oui.

-- D'un beau produit?

-- D'un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet.

Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur
que les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.

-- Est-ce Dieu possible!

-- Je crois qu'il y aura plus, dit froidement d'Artagnan, mais
enfin j'aime mieux dire moins.

-- Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c'est
magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d'argent?

-- Vingt mille livres chacun, Planchet.

-- C'est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps?

-- Pour un mois.

-- Et cela nous donnera?

-- Cinquante mille livres chacun; compte.

-- C'est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme
celui-la?

-- Je crois en effet qu'il se faudra battre pas mal, dit
d'Artagnan avec la meme tranquillite; mais cette fois, Planchet,
nous sommes deux, et je prends les coups pour moi seul.

-- Monsieur, je ne souffrirai pas...

-- Planchet, tu ne peux en etre, il te faudrait quitter ton
commerce.

-- L'affaire ne se fait pas a Paris?

-- Non.

-- Ah! a l'etranger?

-- En Angleterre.

-- Pays de speculation, c'est vrai, dit Planchet... pays que je
connais beaucoup... Quelle sorte d'affaire, monsieur, sans trop de
curiosite?

-- Planchet, c'est une restauration.

-- De monuments?

-- Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall.

-- C'est important... Et en un mois vous croyez?...

-- Je m'en charge.

-- Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en
melez...

-- Oui, cela me regarde... je suis fort au courant... cependant je
te consulterai volontiers.

-- C'est beaucoup d'honneur... mais je m'entends mal a
l'architecture.

-- Planchet... tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi
bon que moi pour ce dont il s'agit.

-- Merci...

-- J'avais, je te l'avoue, ete tente d'offrir la chose a ces
Messieurs, mais ils sont absents de leurs maisons... C'est
facheux, je n'en connais pas de plus hardis ni de plus adroits.

-- Ah ca! il parait qu'il y aura concurrence et que l'entreprise
sera disputee?

-- Oh! oui, Planchet, oui...

-- Je brule d'avoir des details, monsieur.

-- En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes.

-- Oui, monsieur.

Et Planchet s'enferma d'un triple tour.

-- Bien, maintenant, approche-toi de moi.

Planchet obeit.

-- Et ouvre la fenetre, parce que le bruit des passants et des
chariots rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre.

Planchet ouvrit la fenetre comme on le lui avait prescrit, et la
bouffee de tumulte qui s'engouffra dans la chambre, cris, roues,
aboiements et pas, assourdit d'Artagnan lui-meme, selon qu'il
l'avait desire. Ce fut alors qu'il but un verre de vin blanc et
qu'il commenca en ces termes:

-- Planchet, j'ai une idee.

-- Ah! monsieur, je vous reconnais bien la, repondit l'epicier,
pantelant d'emotion.


Chapitre XX -- De la societe qui se forme rue des Lombards a
l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idee de M. d'Artagnan


Apres un instant de silence, pendant lequel d'Artagnan parut
recueillir non pas une idee, mais toutes ses idees:

-- Il n'est point, mon cher Planchet, dit-il, que tu n'aies
entendu parler de Sa Majeste Charles Ier, roi d'Angleterre?

-- Helas! oui, monsieur, puisque vous avez quitte la France pour
lui porter secours; que malgre ce secours il est tombe et a failli
vous entrainer dans sa chute.

-- Precisement; je vois que tu as bonne memoire, Planchet.

-- Peste! monsieur, l'etonnant serait que je l'eusse perdue, cette
memoire, si mauvaise qu'elle fut. Quand on a entendu Grimaud qui,
vous le savez, ne raconte guere, raconter comment est tombee la
tete du roi Charles, comment vous avez voyage la moitie d'une nuit
dans un batiment mine, et vu revenir sur l'eau ce bon M. Mordaunt
avec certain poignard a manche dore dans la poitrine, on n'oublie
pas ces choses-la.

-- Il y a pourtant des gens qui les oublient, Planchet.

-- Oui, ceux qui ne les ont pas vues ou qui n'ont pas entendu
Grimaud les raconter.

-- Eh bien! tant mieux, puisque tu te rappelles tout cela, je
n'aurai besoin de te rappeler qu'une chose, c'est que le roi
Charles Ier avait un fils.

-- Il en avait meme deux, monsieur, sans vous dementir, dit
Planchet; car j'ai vu le second a Paris, M. le duc d'York, un jour
qu'il se rendait au Palais-Royal, et l'on m'a assure que ce
n'etait que le second fils du roi Charles Ier. Quant a l'aine,
j'ai l'honneur de le connaitre de nom, mais pas de vue.

-- Voila justement, Planchet, ou nous en devons venir: c'est a ce
fils aine qui s'appelait autrefois le prince de Galles, et qui
s'appelle aujourd'hui Charles II, roi d'Angleterre.

-- Roi sans royaume, monsieur, repondit sentencieusement Planchet.

-- Oui, Planchet, et tu peux ajouter malheureux prince, plus
malheureux qu'un homme du peuple perdu dans le plus miserable
quartier de Paris.

Planchet fit un geste plein de cette compassion banale que l'on
accorde aux etrangers avec lesquels on ne pense pas qu'on puisse
jamais se trouver en contact. D'ailleurs, il ne voyait, dans cette
operation politico-sentimentale, poindre aucunement l'idee
commerciale de M. d'Artagnan, et c'etait a cette idee qu'il en
avait principalement. D'Artagnan, qui avait l'habitude de bien
comprendre les choses et les hommes, comprit Planchet.

-- J'arrive, dit-il. Ce jeune prince de Galles, roi sans royaume,
comme tu dis fort bien, Planchet, m'a interesse, moi, d'Artagnan.
Je l'ai vu mendier l'assistance de Mazarin, qui est un cuistre, et
le secours du roi Louis, qui est un enfant, et il m'a semble, a
moi qui m'y connais, que dans cet oeil intelligent du roi dechu,
dans cette noblesse de toute sa personne, noblesse qui a surnage
au-dessus de toutes les miseres, il y avait l'etoffe d'un homme de
coeur et d'un roi.

Planchet approuva tacitement: tout cela, a ses yeux du moins,
n'eclairait pas encore l'idee de d'Artagnan. Celui-ci continua:

-- Voici donc le raisonnement que je me suis fait. Ecoute bien,
Planchet, car nous approchons de la conclusion.

-- J'ecoute.

-- Les rois ne sont pas semes tellement dru sur la terre que les
peuples en trouvent la ou ils en ont besoin. Or ce roi sans
royaume est a mon avis une graine reservee qui doit fleurir en une
saison quelconque, pourvu qu'une main adroite, discrete et
vigoureuse, la seme bel et bien, en choisissant sol, ciel et
temps.

Planchet approuvait toujours de la tete, ce qui prouvait qu'il ne
comprenait toujours pas.

-- Pauvre petite graine de roi! me suis-je dit, et reellement
j'etais attendri, Planchet, ce qui me fait penser que j'entame une
betise. Voila pourquoi j'ai voulu te consulter, mon ami.

Planchet rougit de plaisir et d'orgueil.

-- Pauvre petite graine de roi! je te ramasse, moi, et je vais te
jeter dans une bonne terre.

-- Ah! mon Dieu! dit Planchet en regardant fixement son ancien
maitre, comme s'il eut doute de tout l'eclat de sa raison.

-- Eh bien! quoi? demanda d'Artagnan, qui te blesse?

-- Moi, rien, monsieur.

-- Tu as dit: "Ah! mon Dieu!"

-- Vous croyez?

-- J'en suis sur. Est-ce que tu comprendrais deja?

-- J'avoue, monsieur d'Artagnan, que j'ai peur...

-- De comprendre?

-- Oui.

-- De comprendre que je veux faire remonter sur le trone le roi
Charles II, qui n'a plus de trone? Est-ce cela?

Planchet fit un bond prodigieux sur sa chaise.

-- Ah! Ah! dit-il tout effare; voila donc ce que vous appelez une
restauration, vous!

-- Oui, Planchet, n'est-ce pas ainsi que la chose se nomme?

-- Sans doute, sans doute. Mais avez-vous bien reflechi?

-- A quoi?

-- A ce qu'il y a la-bas?

-- Ou?

-- En Angleterre.

-- Et qu'y a-t-il, voyons, Planchet?

-- D'abord, monsieur, je vous demande pardon si je me mele de ces
choses-la, qui ne sont point de mon commerce; mais puisque c'est
une affaire que vous me proposez... car vous me proposez une
affaire, n'est-ce pas?

-- Superbe, Planchet.

-- Mais puisque vous me proposez une affaire, j'ai le droit de la
discuter.

-- Discute, Planchet; de la discussion nait la lumiere.

-- Eh bien! puisque j'ai la permission de Monsieur, je lui dirai
qu'il y a la-bas les parlements d'abord.

-- Eh bien! apres?

-- Et puis l'armee.

-- Bon. Vois-tu encore quelque chose?

-- Et puis la nation.

-- Est-ce tout?

-- La nation, qui a consenti la chute et la mort du feu roi, pere
de celui-la, et qui ne se voudra point dementir.

-- Planchet, mon ami, dit d'Artagnan, tu raisonnes comme un
fromage. La nation... la nation est lasse de ces messieurs qui
s'appellent de noms barbares et qui lui chantent des psaumes.
Chanter pour chanter, mon cher Planchet, j'ai remarque que les
nations aimaient mieux chanter la gaudriole que le plain-chant.
Rappelle-toi la Fronde; a-t-on chante dans ces temps-la! Eh bien!
c'etait le bon temps.

-- Pas trop, pas trop; j'ai manque y etre pendu.

-- Oui, mais tu ne l'as pas ete?

-- Non.

-- Et tu as commence ta fortune au milieu de toutes ces chansons-
la?

-- C'est vrai.

-- Tu n'as donc rien a dire?

-- Si fait! j'en reviens a l'armee et aux parlements.

-- J'ai dit que j'empruntais vingt mille livres a M. Planchet, et
que je mettais vingt mille livres de mon cote; avec ces quarante
mille livres je leve une armee.

Planchet joignit les mains; il voyait d'Artagnan serieux, il crut
de bonne foi que son maitre avait perdu le sens.

-- Une armee!... Ah! monsieur, fit-il avec son plus charmant
sourire, de peur d'irriter ce fou et d'en faire un furieux. Une
armee... nombreuse?

-- De quarante hommes, dit d'Artagnan.

-- Quarante contre quarante mille, ce n'est point assez. Vous
valez bien mille hommes a vous tout seul, monsieur d'Artagnan, je
le sais bien; mais ou trouverez-vous trente-neuf hommes qui
vaillent autant que vous? ou, les trouvant, qui vous fournira
l'argent pour les payer?

-- Pas mal, Planchet... Ah! diable! tu te fais courtisan.

-- Non, monsieur, je dis ce que je pense, et voila justement
pourquoi je dis qu'a la premiere bataille rangee que vous livrerez
avec vos quarante hommes, j'ai bien peur...

-- Aussi ne livrerai-je pas de bataille rangee, mon cher Planchet,
dit en riant le Gascon. Nous avons, dans l'Antiquite, des exemples
tres beaux de retraites et de marches savantes qui consistaient a
eviter l'ennemi au lieu de l'aborder. Tu dois savoir cela,
Planchet, toi qui as commande les Parisiens le jour ou ils eussent
du se battre contre les mousquetaires, et qui as si bien calcule
les marches et les contremarches, que tu n'as point quitte la
place Royale.

Planchet se mit a rire.

-- Il est de fait, repondit-il, que si vos quarante hommes se
cachent toujours et qu'ils ne soient pas maladroits, ils peuvent
esperer de n'etre pas battus; mais enfin, vous vous proposez un
resultat quelconque?

-- Sans aucun doute. Voici donc, a mon avis, le procede a employer
pour replacer promptement Sa Majeste Charles II sur le trone.

-- Bon! s'ecria Planchet en redoublant d'attention, voyons ce
procede. Mais auparavant il me semble que nous oublions quelque
chose.

-- Quoi?

-- Nous avons mis de cote la nation, qui aime mieux chanter des
gaudrioles que des psaumes, et l'armee, que nous ne combattons
pas; mais restent les parlements, qui ne chantent guere.

-- Et qui ne se battent pas davantage. Comment, toi, Planchet, un
homme intelligent, tu t'inquietes d'un tas de braillards qui
s'appellent les croupions et les decharnes! Les parlements ne
m'inquietent pas, Planchet.

-- Du moment ou ils n'inquietent pas Monsieur, passons outre.

-- Oui, et arrivons au resultat. Te rappelles-tu Cromwell,
Planchet?

-- J'en ai beaucoup oui parler, monsieur.

-- C'etait un rude guerrier.

-- Et un terrible mangeur, surtout.

-- Comment cela?

-- Oui, d'un seul coup il a avale l'Angleterre.

-- Eh bien! Planchet, le lendemain du jour ou il avala
l'Angleterre, si quelqu'un eut avale M. Cromwell?...

-- Oh! monsieur, c'est un des premiers axiomes de mathematiques
que le contenant doit etre plus grand que le contenu.

-- Tres bien!... Voila notre affaire, Planchet.

-- Mais M. Cromwell est mort, et son contenant maintenant, c'est
la tombe.

-- Mon cher Planchet, je vois avec plaisir que non seulement tu es
devenu mathematicien, mais encore philosophe.

-- Monsieur, dans mon commerce d'epicerie, j'utilise beaucoup de
papier imprime; cela m'instruit.

-- Bravo! Tu sais donc, en ce cas-la... car tu n'as pas appris les
mathematiques et la philosophie sans un peu d'histoire... qu'apres
ce Cromwell si grand, il en est venu un tout petit.

-- Oui; celui-la s'appelait Richard, et il a fait comme vous,
monsieur d'Artagnan, il a donne sa demission.

-- Bien, tres bien! Apres le grand, qui est mort; apres le petit,
qui a donne sa demission, est venu un troisieme. Celui-la
s'appelle M. Monck; c'est un general fort habile, en ce qu'il ne
s'est jamais battu; c'est un diplomate tres fort, en ce qu'il ne
parle jamais, et qu'avant de dire bonjour a un homme, il medite
douze heures, et finit par dire bonsoir; ce qui fait crier au
miracle, attendu que cela tombe juste.

-- C'est tres fort, en effet, dit Planchet; mais je connais, moi,
un autre homme politique qui ressemble beaucoup a celui-la.

-- M. de Mazarin, n'est-ce pas?

-- Lui-meme.

-- Tu as raison, Planchet; seulement, M. de Mazarin n'aspire pas
au trone de France; cela change tout, vois-tu. Eh bien! ce
M. Monck, qui a deja l'Angleterre toute rotie sur son assiette et
qui ouvre deja la bouche pour l'avaler, ce M. Monck, qui dit aux
gens de Charles II et a Charles II lui-meme: "Nescio vos..."

-- Je ne sais pas l'anglais, dit Planchet.

-- Oui, mais moi, je le sais, dit d'Artagnan. Nescio vos signifie:
"Je ne vous connais pas." Ce M. Monck, l'homme important de
l'Angleterre elle-meme, quand il l'aura engloutie...

-- Eh bien? demanda Planchet.

-- Eh bien! mon ami, je vais la-bas, et avec mes quarante hommes
je l'enleve, je l'emballe, et je l'apporte en France, ou deux
partis se presentent a mes yeux eblouis.

-- Et aux miens! s'ecria Planchet, transporte d'enthousiasme. Nous
le mettons dans une cage et nous le montrons pour de l'argent.

-- Eh bien! Planchet, c'est un troisieme parti auquel je n'avais
pas songe et que tu viens de trouver, toi.

-- Le croyez-vous bon?

-- Oui, certainement; mais je crois les miens meilleurs.

-- Voyons les votres, alors.

-- 1 deg. je le mets a rancon.

-- De combien?

-- Peste! un gaillard comme cela vaut bien cent mille ecus.

-- Oh! oui.

-- Tu vois: 1 deg. je le mets a rancon de cent mille ecus.

-- Ou bien?...

-- Ou bien, ce qui est mieux encore, je le livre au roi Charles,
qui, n'ayant plus ni general d'armee a craindre, ni diplomate a
jouer, se restaurera lui-meme, et, une fois restaure, me comptera
les cent mille ecus en question. Voila l'idee que j'ai eue; qu'en
dis-tu, Planchet?

-- Magnifique, monsieur! s'ecria Planchet tremblant d'emotion. Et
comment cette idee-la vous est-elle venue?

-- Elle m'est venue un matin au bord de la Loire, tandis que le
roi Louis XIV, notre bien-aime roi, pleurnichait sur la main de
Mlle de Mancini.

-- Monsieur, je vous garantis que l'idee est sublime. Mais...

-- Ah! il y a un mais.

-- Permettez! Mais elle est un peu comme la peau de ce bel ours,
vous savez, qu'on devait vendre, mais qu'il fallait prendre sur
l'ours vivant. Or, pour prendre M. Monck, il y aura bagarre.

-- Sans doute, mais puisque je leve une armee.

-- Oui, oui, je comprends, parbleu! un coup de main. Oh! alors,
monsieur, vous triompherez, car nul ne vous egale en ces sortes de
rencontres.

-- J'y ai du bonheur, c'est vrai, dit d'Artagnan, avec une
orgueilleuse simplicite; tu comprends que si pour cela j'avais mon
cher Athos, mon brave Porthos et mon ruse Aramis, l'affaire etait
faite; mais ils sont perdus, a ce qu'il parait, et nul ne sait ou
les retrouver. Je ferai donc le coup tout seul. Maintenant,
trouves-tu l'affaire bonne et le placement avantageux?

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