The Adventures of Arthur Conan Doyle, By Russell Miller
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Student wins New York Times book review accolade
Ad - Free Shipping on purchases over $59.95 of products online at Tennis Express.

The Art of Short Selling: Book Review
Why Sherlock Holmes' creator was away with the fairies Reviewed by Ian Thomson Search Search Go Independent.co.uk Web Bookmark & Share Spiritualists never die. As if pickled in formaldehyde, they simply 'pass to spirit' or 'go to Summer Land', an

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas

A >> Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41



Telles etaient les idees du malheureux prince alors que, couche
sur son cheval dont il abandonnait les renes, il marchait sous le
soleil chaud et doux du mois de mai, dans lequel la sombre
misanthropie de l'exile voyait une derniere insulte a sa douleur.


Chapitre XVI -- _Remember_!


Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers
Blois, qu'il venait de quitter depuis une demi-heure a peu pres,
croisa les deux voyageurs, et, tout presse qu'il etait, leva son
chapeau en passant pres d'eux. Le roi fit a peine attention a ce
jeune homme, car ce cavalier qui les croisait etait un jeune homme
de vingt-quatre a vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois,
faisait des signes d'amitie a un homme debout devant la grille
d'une belle maison blanche et rouge, c'est-a-dire de briques et de
pierres, a toit d'ardoises, situee a gauche de la route que
suivait le prince.

Cet homme, vieillard grand et maigre, a cheveux blancs, nous
parlons de celui qui se tenait pres de la grille, cet homme
repondait aux signaux que lui faisait le jeune homme par des
signes d'adieu aussi tendres que les eut faits un pere. Le jeune
homme finit par disparaitre au premier tournant de la route bordee
de beaux arbres, et le vieillard s'appretait a rentrer dans la
maison, lorsque les deux voyageurs, arrives en face de cette
grille, attirerent son attention.

Le roi, nous l'avons dit, cheminait la tete baissee, les bras
inertes, se laissant aller au pas et presque au caprice de son
cheval; tandis que Parry, derriere lui, pour se mieux laisser
penetrer de la tiede influence du soleil, avait ote son chapeau et
promenait ses regards a droite et a gauche du chemin. Ses yeux se
rencontrerent avec ceux du vieillard adosse a la grille, et qui,
comme s'il eut ete frappe de quelque spectacle etrange, poussa une
exclamation et fit un pas vers les deux voyageurs. De Parry, ses
yeux se porterent immediatement au roi, sur lequel ils
s'arreterent un instant.

Cet examen, si rapide qu'il fut, se refleta a l'instant meme d'une
facon visible sur les traits du grand vieillard; car a peine eut-
il reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu,
car il n'y avait qu'une reconnaissance positive qui pouvait
expliquer un pareil acte; a peine, disons-nous, eut-il reconnu le
plus jeune des deux voyageurs, qu'il joignit d'abord les mains
avec une respectueuse surprise, et, levant son chapeau de sa tete,
salua si profondement qu'on eut dit qu'il s'agenouillait.

Cette demonstration, si distrait ou plutot si plonge que fut le
roi dans ses reflexions, attira son attention a l'instant meme.
Charles, arretant donc son cheval et se retournant vers Parry:

-- Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue
ainsi? Me connaitrait-il, par hasard?

Parry, tout agite, tout pale, avait deja pousse son cheval du cote
de la grille.

-- Ah! Sire, dit-il en s'arretant tout a coup a cinq ou six pas du
vieillard toujours agenouille, Sire, vous me voyez saisi
d'etonnement, car il me semble que je reconnais ce brave homme.
Eh! oui, c'est bien lui-meme. Votre Majeste permet que je lui
parle?

-- Sans doute.

-- Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry.

-- Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans
rien perdre de son attitude respectueuse.

-- Sire, dit alors Parry, je ne m'etais pas trompe, cet homme est
le serviteur du comte de La Fere, et le comte de La Fere, si vous
vous en souvenez, est ce digne gentilhomme dont j'ai si souvent
parle a Votre Majeste, que le souvenir doit en etre reste, non
seulement dans son esprit, mais encore dans son coeur.

-- Celui qui assista le roi mon pere a ses derniers moments?
demanda Charles.

Et Charles tressaillit visiblement a ce souvenir.

-- Justement, Sire.

-- Helas! dit Charles.

Puis, s'adressant a Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents
semblaient chercher a deviner sa pensee:

-- Mon ami, demanda-t-il, votre maitre, M. le comte de La Fere,
habiterait-il dans les environs?

-- La, repondit Grimaud en designant de son bras etendu en arriere
la grille de la maison blanche et rouge.

-- Et M. le comte de La Fere est chez lui en ce moment?

-- Au fond, sous les marronniers.

-- Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si
precieuse pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison
doit un si bel exemple de devouement et de generosite. Tenez mon
cheval, mon ami, je vous prie.

Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul
chez Athos, comme un egal chez son egal. Charles avait ete
renseigne par l'explication si concise de Grimaud, au fond, sous
les marronniers; il laissa donc la maison a gauche et marcha droit
vers l'allee designee. La chose etait facile; la cime de ces
grands arbres, deja couverts de feuilles et de fleurs, depassait
celle de tous les autres. En arrivant sous les losanges lumineux
et sombres tour a tour qui diapraient le sol de cette allee, selon
le caprice de leurs voutes plus ou moins feuillees, le jeune
prince apercut un gentilhomme qui se promenait les bras derriere
le dos et paraissant plonge dans une sereine reverie. Sans doute,
il s'etait fait souvent redire comment etait ce gentilhomme, car
sans hesitation Charles II marcha droit a lui. Au bruit de ses
pas, le comte de La Fere releva la tete, et voyant un inconnu a la
tournure elegante et noble qui se dirigeait de son cote, il leva
son chapeau de dessus sa tete et attendit. A quelques pas de lui,
Charles II, de son cote, mit le chapeau a la main; puis, comme
pour repondre a l'interrogation muette du comte:

-- Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir pres de vous un
devoir. J'ai depuis longtemps l'expression d'une reconnaissance
profonde a vous apporter. Je suis Charles II, fils de Charles
Stuart, qui regna sur l'Angleterre et mourut sur l'echafaud.

A ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines;
mais a la vue de ce jeune prince debout, decouvert devant lui et
lui tendant la main deux larmes vinrent un instant troubler le
limpide azur de ses beaux yeux.

Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main:

-- Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles;
il a fallu que ce fut le hasard qui me rapprochat de vous. Helas!
ne devrais-je pas avoir pres de moi les gens que j'aime et que
j'honore, tandis que j'en suis reduit a conserver leurs services
dans mon coeur et leurs noms dans ma memoire, si bien que sans
votre serviteur, qui a reconnu le mien, je passais devant votre
porte comme devant celle d'un etranger.

-- C'est vrai, dit Athos, repondant avec la voix a la premiere
partie de la phrase du prince, et avec un salut a la seconde;
c'est vrai, Votre Majeste a vu de biens mauvais jours.

-- Et les plus mauvais, helas! repondit Charles, sont peut-etre
encore a venir.

-- Sire, esperons!

-- Comte, comte! continua Charles en secouant la tete, j'ai espere
jusqu'a hier soir, et c'etait d'un bon chretien, je vous le jure.
Athos regarda le roi comme pour l'interroger.

-- Oh! l'histoire est facile a raconter, dit Charles II: proscrit,
depouille, dedaigne, je me suis resolu, malgre toutes mes
repugnances, a tenter une derniere fois la fortune. N'est-il pas
ecrit la-haut que, pour notre famille, tout bonheur et tout
malheur viennent eternellement de la France! Vous en savez quelque
chose, vous, monsieur, qui etes un des Francais que mon malheureux
pere trouva au pied de son echafaud le jour de sa mort, apres les
avoir trouves a sa droite les jours de bataille.

-- Sire, dit modestement Athos, je n'etais pas seul, et mes
compagnons et moi avons fait, dans cette circonstance, notre
devoir de gentilshommes, et voila tout. Mais Votre Majeste allait
me faire l'honneur de me raconter...

-- C'est vrai. J'avais la protection, pardon de mon hesitation,
comte, mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui
comprenez toutes choses, le mot est dur a prononcer, j'avais, dis-
je, la protection de mon cousin le stathouder de Hollande; mais,
sans l'intervention, ou tout au moins sans l'autorisation de la
France, le stathouder ne veut pas prendre d'initiative. Je suis
donc venu demander cette autorisation au roi de France, qui m'a
refuse.

-- Le roi vous a refuse, Sire!

-- Oh! pas lui: toute justice doit etre rendue a mon jeune frere
Louis; mais M. de Mazarin.

Athos se mordit les levres.

-- Vous trouvez peut-etre que j'eusse du m'attendre a ce refus,
dit le roi, qui avait remarque le mouvement.

-- C'etait en effet ma pensee, Sire, repliqua respectueusement le
comte, je connais cet Italien de longue main.

-- Alors j'ai resolu de pousser la chose a bout et de savoir tout
de suite le dernier mot de ma destinee; j'ai dit a mon frere Louis
que, pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je
tenterais la fortune moi-meme en personne, comme j'ai deja fait,
avec deux cents gentilshommes, s'il voulait me les donner, et un
million, s'il voulait me le preter.

-- Eh bien! Sire?

-- Eh bien! monsieur, j'eprouve en ce moment quelque chose
d'etrange, c'est la satisfaction du desespoir. Il y a dans
certaines ames, et je viens de m'apercevoir que la mienne est de
ce nombre, une satisfaction reelle dans cette assurance que tout
est perdu et que l'heure est enfin venue de succomber.

-- Oh! j'espere, dit Athos, que Votre Majeste n'en est point
encore arrivee a cette extremite.

-- Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver
l'espoir dans mon coeur, il faut que vous n'ayez pas bien compris
ce que je viens de vous dire. Je suis venu a Blois, comte, pour
demander a mon frere Louis l'aumone d'un million avec lequel
j'avais l'esperance de retablir mes affaires, et mon frere Louis
m'a refuse. Vous voyez donc bien que tout est perdu.

-- Votre Majeste me permettra-t-elle de lui repondre par un avis
contraire?

-- Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, a ce
point que je ne sache pas envisager ma position?

-- Sire, j'ai toujours vu que c'etait dans les positions
desesperees qu'eclatent tout a coup les grands revirements de
fortune.

-- Merci, comte, il est beau de retrouver des coeurs comme le
votre, c'est-a-dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie
pour ne jamais desesperer d'une fortune royale, si bas qu'elle
soit tombee.

"Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remedes
que l'on dit souverains et qui cependant, ne pouvant guerir que
les plaies guerissables, echouent contre la mort; Merci de votre
perseverance a me consoler, comte; merci de votre souvenir devoue,
mais je sais a quoi m'en tenir.

"Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j'etais si bien
convaincu, que je prenais la route de l'exil avec mon vieux Parry;
je retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit
ermitage que m'offre la Hollande. La, croyez-moi, comte, tout sera
bientot fini, et la mort viendra vite; elle est appelee si souvent
par ce corps que ronge l'ame et par cette ame qui aspire aux
cieux!

-- Votre Majeste a une mere, une soeur, des freres; Votre Majeste
est le chef de la famille, elle doit donc demander a Dieu une
longue vie au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majeste
est proscrite, fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle
doit donc aspirer aux combats, aux dangers, aux affaires, et non
pas au repos des cieux.

-- Comte, dit Charles II avec un sourire d'indefinissable
tristesse, avez-vous entendu dire jamais qu'un roi ait reconquis
son royaume avec un serviteur de l'age de Parry et avec trois
cents ecus que ce serviteur porte dans sa bourse!

-- Non, Sire; mais j'ai entendu dire, et meme plus d'une fois,
qu'un roi detrone reprit son royaume avec une volonte ferme, de la
perseverance, des amis et un million de francs habilement
employes.

-- Mais vous ne m'avez donc pas compris? Ce million, je l'ai
demande a mon frere Louis; qui me l'a refuse.

-- Sire, dit Athos, Votre Majeste veut-elle m'accorder quelques
minutes encore a ecouter attentivement ce qui me reste a lui dire?

Charles II regarda fixement Athos.

-- Volontiers, monsieur, dit-il.

-- Alors je vais montrer le chemin a Votre Majeste, reprit le
comte en se dirigeant vers la maison.

Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir.

-- Sire, dit-il, Votre Majeste m'a dit tout a l'heure qu'avec
l'etat des choses en Angleterre un million lui suffirait pour
reconquerir son royaume?

-- Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne
reussissais pas.

-- Eh bien! Sire, que Votre Majeste, selon la promesse qu'elle m'a
faite, veuille bien ecouter ce qui me reste a lui dire.

Charles fit de la tete un signe d'assentiment Athos marcha droit a
la porte, dont il ferma le verrou apres avoir regarde si personne
n'ecoutait aux environs, et revint.

-- Sire, dit-il, Votre Majeste a bien voulu se souvenir que
j'avais prete assistance au tres noble et tres malheureux Charles
Ier, lorsque ses bourreaux le conduisirent de Saint-James a White
Hall.

-- Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours.

-- Sire, c'est une lugubre histoire a entendre pour un fils, qui
sans doute se l'est deja fait raconter bien des fois; mais
cependant je dois la redire a Votre Majeste sans en omettre un
detail.

-- Parlez, monsieur.

-- Lorsque le roi votre pere monta sur l'echafaud, ou plutot passa
de sa chambre a l'echafaud dresse hors de sa fenetre, tout avait
ete pratique pour sa fuite. Le bourreau avait ete ecarte, un trou
prepare sous le plancher de son appartement, enfin moi-meme
j'etais sous la voute funebre que j'entendis tout a coup craquer
sous ses pas.

-- Parry m'a raconte ces terribles details, monsieur. Athos
s'inclina et reprit:

-- Voici ce qu'il n'a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit,
s'est passe entre Dieu, votre pere et moi, et jamais la revelation
n'en a ete faite, meme a mes plus chers amis:

"-- Eloigne-toi, dit l'auguste patient au bourreau masque, ce
n'est que pour un instant, et je sais que je t'appartiens; mais
souviens-toi de ne frapper qu'a mon signal. Je veux faire
librement ma priere.

-- Pardon, dit Charles II en palissant; mais vous, comte, qui
savez tant de details sur ce funeste evenement, de details qui,
comme vous le disiez tout a l'heure, n'ont ete reveles a personne,
savez-vous le nom de ce bourreau infernal, de ce lache, qui cacha
son visage pour assassiner impunement un roi?

Athos palit legerement.

-- Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire.

-- Et ce qu'il est devenu?... car personne en Angleterre n'a connu
sa destinee.

-- Il est mort.

-- Mais pas mort dans son lit, pas mort d'une mort calme et douce,
pas de la mort des honnetes gens?

-- Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la
colere des hommes et la tempete de Dieu. Son corps perce d'un coup
de poignard a roule dans les profondeurs de l'ocean. Dieu pardonne
a son meurtrier!

-- Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte
n'en voulait pas dire davantage.

-- Le roi d'Angleterre, apres avoir, ainsi que j'ai dit, parle au
bourreau voile, ajouta: "Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que
lorsque je tendrai les bras en disant: _Remember_!"

-- En effet, dit Charles d'une voix sourde, je sais que c'est le
dernier mot prononce par mon malheureux pere. Mais dans quel but,
pour qui?

-- Pour le gentilhomme francais place sous son echafaud.

-- Pour lors a vous, monsieur?

-- Oui, Sire, et chacune des paroles qu'il a dites, a travers les
planches de l'echafaud recouvertes d'un drap noir, retentissent
encore a mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre.

"-- Comte de La Fere, dit-il, etes-vous la?

"-- Oui, Sire, repondis-je.

"Alors le roi se pencha.

Charles II, lui aussi, tout palpitant d'interet, tout brulant de
douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une a une les
premieres paroles que laisserait echapper le comte. Sa tete
effleurait celle d'Athos.

-- Alors, continua le comte, le roi se pencha.

"-- Comte de La Fere, dit-il, je n'ai pu etre sauve par toi. Je ne
devais pas l'etre. Maintenant, dusse-je commettre un sacrilege, je
te dirai: "Oui, j'ai parle aux hommes; oui, j'ai parle a Dieu, et
je te parle a toi le dernier. Pour soutenir une cause que j'ai
crue sacree, j'ai perdu le trone de mes peres et diverti
l'heritage de mes enfants."

Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme
devorante glissa entre ses doigts blancs et amaigris.

"-- Un million en or me reste, continua le roi. Je l'ai enterre
dans les caves du chateau de Newcastle au moment ou j'ai quitte
cette ville.

Charles releva sa tete avec une expression de joie douloureuse qui
eut arrache des sanglots a quiconque connaissait cette immense
infortune.

-- Un million! murmura-t-il, oh! comte!

"-- Cet argent, toi seul sais qu'il existe, fais-en usage quand tu
croiras qu'il en est temps pour le plus grand bien de mon fils
aine. Et maintenant, comte de La Fere, dites-moi adieu!

"-- Adieu, adieu Sire! m'ecriai-je.

Charles II se leva et alla appuyer son front brulant a la fenetre.

-- Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononca le mot
"_Remember_!" adresse a moi. Vous voyez, Sire, que je me suis
souvenu.

Le roi ne put resister a son emotion. Athos vit le mouvement de
ses deux epaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les
sanglots qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoque
lui-meme par le flot de souvenirs amers qu'il venait de soulever
sur cette tete royale. Charles II, avec un violent effort, quitta
la fenetre, devora ses larmes et revint s'asseoir aupres d'Athos.

-- Sire, dit celui-ci, jusqu'aujourd'hui j'avais cru que l'heure
n'etait pas encore venue d'employer cette derniere ressource, mais
les yeux fixes sur l'Angleterre, je sentais qu'elle approchait.
Demain j'allais m'informer en quel lieu du monde etait Votre
Majeste, et j'allais aller a elle. Elle vient a moi, c'est une
indication que Dieu est pour nous.

-- Monsieur, dit Charles d'une voix encore etranglee par
l'emotion, vous etes pour moi ce que serait un ange envoye par
Dieu; vous etes mon sauveur suscite de la tombe par mon pere lui-
meme; mais croyez-moi, depuis dix annees les guerres civiles ont
passe sur mon pays, bouleversant les hommes, creusant le sol; il
n'est probablement pas plus reste d'or dans les entrailles de ma
terre que d'amour dans les coeurs de mes sujets.

-- Sire, l'endroit ou Sa Majeste a enfoui le million est bien
connu de moi, et nul, j'en suis bien certain, n'a pu le decouvrir.
D'ailleurs le chateau de Newcastle est-il donc entierement
ecroule; l'a-t-on demoli pierre a pierre et deracine du sol
jusqu'a sa derniere fibre?

-- Non, il est encore debout, mais en ce moment le general Monck
l'occupe et y campe. Le seul endroit ou m'attend un secours, ou je
possede une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis.

-- Le general Monck, Sire, ne peut avoir decouvert le tresor dont
je vous parle.

-- Oui, mais dois-je aller me livrer a Monck pour le recouvrer, ce
tresor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec
la destinee, puisqu'elle me terrasse a chaque fois que je me
releve. Que faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que
Monck a deja chasse une fois?

-- Non, non, comte, acceptons ce dernier coup.

-- Ce que Votre Majeste ne peut faire, ce que Parry ne peut plus
tenter, croyez-vous que moi je puisse y reussir?

-- Vous, vous comte, vous iriez!

-- Si cela plait a Votre Majeste, dit Athos en saluant le roi,
oui, j'irai, Sire.

-- Vous si heureux ici, comte!

-- Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu'il me reste un devoir
a accomplir, et c'est un devoir supreme que m'a legue le roi votre
pere de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de
son argent. Ainsi, que Votre Majeste me fasse un signe, et je pars
avec elle.

-- Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute etiquette royale et se
jetant au cou d'Athos, vous me prouvez qu'il y a un Dieu au ciel,
et que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui
gemissent sur cette terre.

Athos, tout emu de cet elan du jeune homme, le remercia avec un
profond respect, et s'approchant de la fenetre:

-- Grimaud, dit-il, mes chevaux.

-- Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous
etes, en verite, un homme merveilleux.

-- Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus presse que le
service de Votre Majeste. D'ailleurs, ajouta-t-il en souriant,
c'est une habitude contractee depuis longtemps au service de la
reine votre tante et au service du roi votre pere. Comment la
perdrais-je precisement a l'heure ou il s'agit du service de Votre
Majeste?

-- Quel homme! murmura le roi.

Puis, apres un instant de reflexion:

-- Mais non, comte, je ne puis vous exposer a de pareilles
privations. Je n'ai rien pour recompenser de pareils services.

-- Bah! dit en riant Athos, Votre Majeste me raille, elle a un
million. Ah! que ne suis je riche seulement de la moitie de cette
somme, j'aurais deja leve un regiment. Mais, Dieu merci! il me
reste encore quelques rouleaux d'or et quelques diamants de
famille. Votre Majeste, je l'espere, daignera partager avec un
serviteur devoue.

-- Avec un ami. Oui, comte, mais a condition qu'a son tour cet ami
partagera avec moi plus tard.

-- Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de
l'or et des bijoux, voila maintenant que nous sommes trop riches.
Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs.

La joie fit affluer le sang aux joues pales de Charles II. Il vit
s'avancer jusqu'au peristyle deux chevaux d'Athos, conduits par
Grimaud, qui s'etait deja botte pour la route.

-- Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le
monde, je suis alle a Paris. Je vous confie la maison, Blaisois.

Blaisois s'inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille.


Chapitre XVII -- Ou l'on cherche Aramis, et ou l'on ne retrouve
que Bazin


Deux heures ne s'etaient pas ecoulees depuis le depart du maitre
de la maison, lequel a la vue de Blaisois, avait pris le chemin de
Paris, lorsqu'un cavalier monte sur un bon cheval pie s'arreta
devant la grille, et, d'un hola! sonore, appela les palefreniers,
qui faisaient encore cercle avec les jardiniers autour de
Blaisois, historien ordinaire de la valetaille du chateau. Ce
hola! connu sans doute de maitre Blaisois lui fit tourner la tete
et il s'ecria:

-- Monsieur d'Artagnan!... Courez vite, vous autres, lui ouvrir la
porte!

Un essaim de huit ardelions courut a la grille, qui fut ouverte
comme si elle eut ete de plumes. Et chacun de se confondre en
politesses, car on savait l'accueil que le maitre avait l'habitude
de faire a cet ami, et toujours, pour ces sortes de remarques, il
faut consulter le coup d'oeil du valet.

-- Ah! dit avec un sourire tout agreable M. d'Artagnan qui se
balancait sur l'etrier pour sauter a terre, ou est ce cher comte?

-- Eh! voyez, monsieur, quel est votre malheur, dit Blaisois, quel
sera aussi celui de M. le comte notre maitre, lorsqu'il apprendra
votre arrivee! M. le comte, par un coup du sort, vient de partir
il n'y a pas deux heures.

D'Artagnan ne se tourmenta pas pour si peu.

-- Bon, dit-il, je vois que tu parles toujours le plus pur
francais du monde; tu vas me donner une lecon de grammaire et de
beau langage, tandis que j'attendrai le retour de ton maitre.

-- Voila que c'est impossible, monsieur, dit Blaisois; vous
attendriez trop longtemps.

-- Il ne reviendra pas aujourd'hui?

-- Ni demain, monsieur, ni apres-demain. M. le comte est parti
pour un voyage.

-- Un voyage! dit d'Artagnan, c'est une fable que tu me contes.

-- Monsieur, c'est la plus exacte verite. Monsieur m'a fait
l'honneur de me recommander la maison, et il a ajoute de sa voix
si pleine d'autorite et de douceur... c'est tout un pour moi: "Tu
diras que je pars pour Paris."

-- Eh bien! alors, s'ecria d'Artagnan, puisqu'il marche sur Paris,
c'est tout ce que je voulais savoir, il fallait commencer par la,
nigaud... Il a donc deux heures d'avance?

-- Oui, monsieur.

-- Je l'aurai bientot rattrape. Est-il seul?

-- Non, monsieur.

-- Qui donc est avec lui?

-- Un gentilhomme que je ne connais pas, un vieillard, et
M. Grimaud.

-- Tout cela ne courra pas si vite que moi... Je pars...

-- Monsieur veut-il m'ecouter un instant, dit Blaisois, en
appuyant doucement sur les renes du cheval.

-- Oui, si tu ne me fais pas de phrases ou que tu les fasses vite;

-- Eh bien! monsieur, ce mot de Paris me parait etre un leurre.

-- Oh! oh! dit d'Artagnan serieux, un leurre?

-- Oui, monsieur, et M. le comte ne va pas a Paris, j'en jurerais.

-- Qui te fait croire?

-- Ceci: M. Grimaud sait toujours ou va notre maitre, et il
m'avait promis, la premiere fois qu'on irait a Paris, de prendre
un peu d'argent que je fais passer a ma femme.

-- Ah! tu as une femme?

-- J'en avais une, elle etait de ce pays, mais Monsieur la
trouvait bavarde, je l'ai envoyee a Paris: c'est incommode
parfois, mais bien agreable en d'autres moments.

-- Je comprends, mais acheve: tu ne crois pas que le comte aille a
Paris?

-- Non, monsieur, car alors Grimaud eut manque a sa parole, il se
fut parjure, ce qui est impossible.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.