Le vicomte de Bragelonne, Tome I. written by Alexandre Dumas
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Alexandre Dumas >> Le vicomte de Bragelonne, Tome I.
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41 Alexandre Dumas
LE VICOMTE DE BRAGELONNE
TOME I
(1848 -- 1850)
Table des matieres
Chapitre I -- La lettre
Chapitre II -- Le messager
Chapitre III -- L'entrevue
Chapitre IV -- Le pere et le fils
Chapitre V -- Ou il sera parle de Cropoli, de Cropole et d'un
grand peintre inconnu
Chapitre VI -- L'inconnu
Chapitre VII -- Parry
Chapitre VIII -- Ce qu'etait Sa Majeste Louis XIV a l'age de
vingt-deux ans
Chapitre IX -- Ou l'inconnu de l'hotellerie des Medicis perd son
incognito
Chapitre X -- L'arithmetique de M. de Mazarin
Chapitre XI -- La politique de M. de Mazarin
Chapitre XII -- Le roi et le lieutenant
Chapitre XIII -- Marie de Mancini
Chapitre XIV -- Ou le roi et le lieutenant font chacun preuve de
memoire
Chapitre XV -- Le proscrit
Chapitre XVI -- Remember!
Chapitre XVII -- Ou l'on cherche Aramis, et ou l'on ne retrouve
que Bazin
Chapitre XVIII -- Ou d'Artagnan cherche Porthos et ne trouve que
Mousqueton
Chapitre XIX -- Ce que d'Artagnan venait faire a Paris
Chapitre XX -- De la societe qui se forme rue des Lombards a
l'enseigne du Pilon-d'Or, pour exploiter l'idee de M. d'Artagnan
Chapitre XXI -- Ou d'Artagnan se prepare a voyager pour la maison
Planchet et Compagnie
Chapitre XXII -- D'Artagnan voyage pour la maison Planchet et
Compagnie
Chapitre XXIII -- Ou l'auteur est force, bien malgre lui, de faire
un peu d'histoire
Chapitre XXIV -- Le tresor
Chapitre XXV -- Le marais
Chapitre XXVI -- Le coeur et l'esprit
Chapitre XXVII -- Le lendemain
Chapitre XXVIII -- La marchandise de contrebande
Chapitre XXIX -- Ou d'Artagnan commence a craindre d'avoir place
son argent et celui de Planchet a fonds perdu
Chapitre XXX -- Les actions de la societe Planchet et Compagnie
remontent au pair
Chapitre XXXI -- Monck se dessine
Chapitre XXXII -- Comment Athos et d'Artagnan se retrouvent encore
une fois a l'hotellerie de la Corne du Cerf
Chapitre XXXIII -- L'audience
Chapitre XXXIV -- De l'embarras des richesses
Chapitre XXXV -- Sur le canal
Chapitre XXXVI -- Comment d'Artagnan tira, comme eut fait une fee,
une maison de plaisance d'une boite de sapin
Chapitre XXXVII -- Comment d'Artagnan regla le passif de la
societe avant d'etablir son actif
Chapitre XXXVIII -- Ou l'on voit que l'epicier francais s'etait
deja rehabilite au XVIIeme siecle
Chapitre XXXIX -- Le jeu de M. de Mazarin
Chapitre XL -- Affaire d'Etat
Chapitre XLI -- Le recit
Chapitre XLII -- Ou M. de Mazarin se fait prodigue
Chapitre XLIII -- Guenaud
Chapitre XLIV -- Colbert
Chapitre XLV -- Confession d'un homme de bien
Chapitre XLVI -- La donation
Chapitre XLVII -- Comment Anne d'Autriche donna un conseil a Louis
XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre
Chapitre XLVIII -- Agonie
Chapitre XLIX -- La premiere apparition de Colbert
Chapitre L -- Le premier jour de la royaute de Louis XIV
Chapitre LI -- Une passion
Chapitre LII -- La lecon de M. d'Artagnan
Chapitre LIII -- Le roi
Chapitre LIV -- Les maisons de M. Fouquet
Chapitre LV -- L'abbe Fouquet
Chapitre LVI -- Le vin de M. de La Fontaine
Chapitre LVII -- La galerie de Saint-Mande
Chapitre LVIII -- Les epicuriens
Chapitre LIX -- Un quart d'heure de retard
Chapitre LX -- Plan de bataille
Chapitre LXI -- Le cabaret de l'Image-de-Notre-Dame
Chapitre LXII -- Vive Colbert!
Chapitre LXIII -- Comment le diamant de M. d'Emerys passa entre
les mains de d'Artagnan
Chapitre LXIV -- De la difference notable que d'Artagnan trouva
entre M. l'intendant et Mgr le surintendant
Chapitre LXV -- Philosophie du coeur et de l'esprit
Chapitre LXVI -- Voyage
Chapitre LXVII -- Comment d'Artagnan fit connaissance d'un poete
qui s'etait fait imprimeur pour que ses vers fussent imprimes
Chapitre LXVIII -- D'Artagnan continue ses investigations
Chapitre LXIX -- Ou le lecteur sera sans doute aussi etonne que le
fut d'Artagnan de retrouver une ancienne connaissance
Chapitre LXX -- Ou les idees de d'Artagnan, d'abord fort
troublees, commencent a s'eclaircir un peu
Chapitre LXXI -- Une procession a Vannes
Chapitre I -- La lettre
Vers le milieu du mois de mai de l'annee 1660, a neuf heures du
matin, lorsque le soleil deja chaud sechait la rosee sur les
ravenelles du chateau de Blois, une petite cavalcade, composee de
trois hommes et de deux pages, rentra par le pont de la ville sans
produire d'autre effet sur les promeneurs du quai qu'un premier
mouvement de la main a la tete pour saluer, et un second mouvement
de la langue pour exprimer cette idee dans le plus pur francais
qui se parle en France:
-- Voici Monsieur qui revient de la chasse.
Et ce fut tout.
Cependant, tandis que les chevaux gravissaient la pente raide qui
de la riviere conduit au chateau, plusieurs courtauds de boutique
s'approcherent du dernier cheval, qui portait, pendus a l'arcon de
la selle, divers oiseaux attaches par le bec.
A cette vue, les curieux manifesterent avec une franchise toute
rustique leur dedain pour une aussi maigre capture, et apres une
dissertation qu'ils firent entre eux sur le desavantage de la
chasse au vol, ils revinrent a leurs occupations. Seulement un des
curieux, gros garcon joufflu et de joyeuse humeur, ayant demande
pourquoi Monsieur, qui pouvait tant s'amuser, grace a ses gros
revenus, se contentait d'un si piteux divertissement:
-- Ne sais-tu pas, lui fut-il repondu, que le principal
divertissement de Monsieur est de s'ennuyer?
Le joyeux garcon haussa les epaules avec un geste qui signifiait
clair comme le jour: "En ce cas, j'aime mieux etre Gros-Jean que
d'etre prince." Et chacun reprit ses travaux.
Cependant Monsieur continuait sa route avec un air si melancolique
et si majestueux a la fois qu'il eut certainement fait
l'admiration des spectateurs s'il eut eu des spectateurs; mais les
bourgeois de Blois ne pardonnaient pas a Monsieur d'avoir choisi
cette ville si gaie pour s'y ennuyer a son aise; et toutes les
fois qu'ils apercevaient l'auguste ennuye, ils s'esquivaient en
baillant ou rentraient la tete dans l'interieur de leurs chambres,
pour se soustraire a l'influence soporifique de ce long visage
bleme, de ces yeux noyes et de cette tournure languissante. En
sorte que le digne prince etait a peu pres sur de trouver les rues
desertes chaque fois qu'il s'y hasardait.
Or, c'etait de la part des habitants de Blois une irreverence bien
coupable, car Monsieur etait, apres le roi, et meme avant le roi
peut-etre, le plus grand seigneur du royaume En effet, Dieu, qui
avait accorde a Louis XIV, alors regnant, le bonheur d'etre le
fils de Louis XIII, avait accorde a Monsieur l'honneur d'etre le
fils de Henri IV. Ce n'etait donc pas, ou du moins ce n'eut pas du
etre un mince sujet d'orgueil pour la ville de Blois, que cette
preference a elle donnee par Gaston d'Orleans, qui tenait sa cour
dans l'ancien chateau des Etats.
Mais il etait dans la destinee de ce grand prince d'exciter
mediocrement partout ou il se rencontrait l'attention du public et
son admiration. Monsieur en avait pris son parti avec l'habitude.
C'est peut-etre ce qui lui donnait cet air de tranquille ennui.
Monsieur avait ete fort occupe dans sa vie.
On ne laisse pas couper la tete a une douzaine de ses meilleurs
amis sans que cela cause quelque tracas. Or, comme depuis
l'avenement de M. Mazarin on n'avait coupe la tete a personne,
Monsieur n'avait plus eu d'occupation, et son moral s'en
ressentait. La vie du pauvre prince etait donc fort triste. Apres
sa petite chasse du matin sur les bords du Beuvron ou dans les
bois de Cheverny, Monsieur passait la Loire, allait dejeuner a
Chambord avec ou sans appetit, et la ville de Blois n'entendait
plus parler, jusqu'a la prochaine chasse, de son souverain et
maitre. Voila pour l'ennui extra-muros; quant a l'ennui a
l'interieur, nous en donnerons une idee au lecteur s'il veut
suivre avec nous la cavalcade et monter jusqu'au porche majestueux
du chateau des Etats. Monsieur montait un petit cheval d'allure,
equipe d'une large selle de velours rouge de Flandre, avec des
etriers en forme de brodequins; le cheval etait de couleur fauve;
le pourpoint de Monsieur, fait de velours cramoisi, se confondait
avec le manteau de meme nuance, avec l'equipement du cheval, et
c'est seulement a cet ensemble rougeatre qu'on pouvait reconnaitre
le prince entre ses deux compagnons vetus l'un de violet, l'autre
de vert. Celui de gauche, vetu de violet, etait l'ecuyer; celui de
droite, vetu de vert, etait le grand veneur. L'un des pages
portait deux gerfauts sur un perchoir, l'autre un cornet de
chasse, dans lequel il soufflait nonchalamment a vingt pas du
chateau.
Tout ce qui entourait ce prince nonchalant faisait tout ce qu'il
avait a faire avec nonchalance.
A ce signal, huit gardes qui se promenaient au soleil dans la cour
carree accoururent prendre leurs hallebardes, et Monsieur fit son
entree solennelle dans le chateau. Lorsqu'il eut disparu sous les
profondeurs du porche, trois ou quatre vauriens, montes du mail au
chateau derriere la cavalcade, en se montrant l'un a l'autre les
oiseaux accroches, se disperserent, en faisant a leur tour leurs
commentaires sur ce qu'ils venaient de voir; puis, lorsqu'ils
furent partis, la rue, la place et la cour demeurerent desertes.
Monsieur descendit de cheval sans dire un mot, passa dans son
appartement, ou son valet de chambre le changea d'habits; et comme
Madame n'avait pas encore envoye prendre les ordres pour le
dejeuner, Monsieur s'etendit sur une chaise longue et s'endormit
d'aussi bon coeur que s'il eut ete onze heures du soir.
Les huit gardes, qui comprenaient que leur service etait fini pour
le reste de la journee, se coucherent sur des bancs de pierre, au
soleil; les palefreniers disparurent avec leurs chevaux dans les
ecuries, et, a part quelques joyeux oiseaux s'effarouchant les uns
les autres, avec des pepiements aigus, dans les touffes des
giroflees, on eut dit qu'au chateau tout dormait comme
Monseigneur.
Tout a coup, au milieu de ce silence si doux, retentit un eclat de
rire nerveux, eclatant, qui fit ouvrir un oeil a quelques-uns des
hallebardiers enfonces dans leur sieste. Cet eclat de rire partait
d'une croisee du chateau, visitee en ce moment par le soleil, qui
l'englobait dans un de ces grands angles que dessinent avant midi,
sur les cours, les profils des cheminees. Le petit balcon de fer
cisele qui s'avancait au-dela de cette fenetre etait meuble d'un
pot de giroflees rouges, d'un autre pot de primeveres, et d'un
rosier hatif, dont le feuillage, d'un vert magnifique, etait
diapre de plusieurs paillettes rouges annoncant des roses. Dans la
chambre qu'eclairait cette fenetre, on voyait une table carree
vetue d'une vieille tapisserie a larges fleurs de Harlem; au
milieu de cette table, une fiole de gres a long col, dans laquelle
plongeaient des iris et du muguet; a chacune des extremites de
cette table, une jeune fille. L'attitude de ces deux enfants etait
singuliere: on les eut prises pour deux pensionnaires echappees du
couvent. L'une, les deux coudes appuyes sur la table, une plume a
la main, tracait des caracteres sur une feuille de beau papier de
Hollande; l'autre, a genoux sur une chaise, ce qui lui permettait
de s'avancer de la tete et du buste par-dessus le dossier et
jusqu'en pleine table, regardait sa compagne ecrire. De la mille
cris, mille railleries, mille rires, dont l'un, plus eclatant que
les autres, avait effraye les oiseaux des ravenelles et trouble le
sommeil des gardes de Monsieur. Nous en sommes aux portraits, on
nous passera donc, nous l'esperons, les deux derniers de ce
chapitre.
Celle qui etait appuyee sur la chaise, c'est-a-dire la bruyante,
la rieuse, etait une belle fille de dix-neuf a vingt ans, brune de
peau, brune de cheveux, resplendissante, par ses yeux, qui
s'allumaient sous des sourcils vigoureusement traces, et surtout
par ses dents, qui eclataient comme des perles sous ses levres
d'un corail sanglant. Chacun de ses mouvements semblait le
resultat du jeu d'une mime; elle ne vivait pas, elle bondissait.
L'autre, celle qui ecrivait, regardait sa turbulente compagne avec
un oeil bleu, limpide et pur comme etait le ciel ce jour-la. Ses
cheveux, d'un blond cendre, roules avec un gout exquis, tombaient
en grappes soyeuses sur ses joues nacrees; elle promenait sur le
papier une main fine, mais dont la maigreur accusait son extreme
jeunesse. A chaque eclat de rire de son amie, elle soulevait,
comme depitee, ses blanches epaules d'une forme poetique et suave,
mais auxquelles manquait ce luxe de vigueur et de modele qu'on eut
desire voir a ses bras et a ses mains.
-- Montalais! Montalais! dit-elle enfin d'une voix douce et
caressante comme un chant, vous riez trop fort, vous riez comme un
homme; non seulement vous vous ferez remarquer de MM. les gardes,
mais vous n'entendrez pas la cloche de Madame, lorsque Madame
appellera.
La jeune fille qu'on appelait Montalais, ne cessant ni de rire ni
de gesticuler a cette admonestation, repondit:
-- Louise, vous ne dites pas votre facon de penser, ma chere; vous
savez que MM. les gardes, comme vous les appelez, commencent leur
somme, et que le canon ne les reveillerait pas; vous savez que la
cloche de Madame s'entend du pont de Blois, et que par consequent
je l'entendrai quand mon service m'appellera chez Madame. Ce qui
vous ennuie, c'est que je ris quand vous ecrivez; ce que vous
craignez, c'est que Mme de Saint-Remy, votre mere, ne monte ici,
comme elle fait quelquefois quand nous rions trop; qu'elle ne nous
surprenne, et qu'elle ne voie cette enorme feuille de papier sur
laquelle, depuis un quart d'heure, vous n'avez encore trace que
ces mots: Monsieur Raoul. Or vous avez raison, ma chere Louise,
parce que, apres ces mots, Monsieur Raoul, on peut en mettre tant
d'autres, si significatifs et si incendiaires, que Mme de Saint-
Remy, votre chere mere, aurait droit de jeter feu et flammes.
Hein! n'est-ce pas cela, dites?
Et Montalais redoublait ses rires et ses provocations turbulentes.
La blonde jeune fille se courrouca tout a fait; elle dechira le
feuillet sur lequel, en effet, ces mots, Monsieur Raoul, etaient
ecrits d'une belle ecriture, et, froissant le papier dans ses
doigts tremblants, elle le jeta par la fenetre.
-- La! la! dit Mlle de Montalais, voila notre petit mouton, notre
Enfant Jesus, notre colombe qui se fache!... N'ayez donc pas peur,
Louise; Mme de Saint-Remy ne viendra pas, et si elle venait, vous
savez que j'ai l'oreille fine.
D'ailleurs, quoi de plus permis que d'ecrire a un vieil ami qui
date de douze ans, surtout quand on commence la lettre par ces
mots: Monsieur Raoul?
-- C'est bien, je ne lui ecrirai pas, dit la jeune fille.
-- Ah! en verite, voila Montalais bien punie! s'ecria toujours en
riant la brune railleuse. Allons, allons, une autre feuille de
papier, et terminons vite notre courrier. Bon! voici la cloche qui
sonne, a present! Ah! ma foi, tant pis! Madame attendra, ou se
passera pour ce matin de sa premiere fille d'honneur!
Une cloche sonnait, en effet; elle annoncait que Madame avait
termine sa toilette et attendait Monsieur, lequel lui donnait la
main au salon pour passer au refectoire. Cette formalite accomplie
en grande ceremonie, les deux epoux dejeunaient et se separaient
jusqu'au diner, invariablement fixe a deux heures.
Le son de la cloche fit ouvrir dans les offices, situees a gauche
de la cour, une porte par laquelle defilerent deux maitres
d'hotel, suivis de huit marmitons qui portaient une civiere
chargee de mets couverts de cloches d'argent.
L'un de ces maitres d'hotel, celui qui paraissait le premier en
titre, toucha silencieusement de sa baguette un des gardes qui
ronflait sur un banc; il poussa meme la bonte jusqu'a mettre dans
les mains de cet homme, ivre de sommeil, sa hallebarde dressee le
long du mur, pres de lui; apres quoi, le soldat, sans demander
compte de rien, escorta jusqu'au refectoire la viande de Monsieur,
precedee par un page et les deux maitres d'hotel.
Partout ou la viande passait, les sentinelles portaient les armes.
Mlle de Montalais et sa compagne avaient suivi de leur fenetre le
detail de ce ceremonial, auquel pourtant elles devaient etre
accoutumees. Elles ne regardaient au reste avec tant de curiosite
que pour etre sures de n'etre pas derangees. Aussi marmitons,
gardes, pages et maitres d'hotel une fois passes, elles se
remirent a leur table, et le soleil, qui, dans l'encadrement de la
fenetre, avait eclaire un instant ces deux charmants visages,
n'eclaira plus que les giroflees, les primeveres et le rosier.
-- Bah! dit Montalais en reprenant sa place, Madame dejeunera bien
sans moi.
-- Oh! Montalais, vous serez punie, repondit l'autre jeune fille
en s'asseyant tout doucement a la sienne.
-- Punie! ah! oui, c'est-a-dire privee de promenade; c'est tout ce
que je demande, que d'etre punie! Sortir dans ce grand coche,
perchee sur une portiere; tourner a gauche, virer a droite par des
chemins pleins d'ornieres ou l'on avance d'une lieue en deux
heures; puis revenir droit sur l'aile du chateau ou se trouve la
fenetre de Marie de Medicis, en sorte que Madame ne manque jamais
de dire: "Croirait-on que c'est par la que la reine Marie s'est
sauvee... Quarante-sept pieds de hauteur!... La mere de deux
princes et de trois princesses!" Si c'est la un divertissement,
Louise, je demande a etre punie tous les jours, surtout quand ma
punition est de rester avec vous et d'ecrire des lettres aussi
interessantes que celles que nous ecrivons.
-- Montalais! Montalais! on a des devoirs a remplir.
-- Vous en parlez bien a votre aise, mon coeur, vous qu'on laisse
libre au milieu de cette cour. Vous etes la seule qui en recoltiez
les avantages sans en avoir les charges, vous plus fille d'honneur
de Madame que moi-meme, parce que Madame fait ricocher ses
affections de votre beau-pere a vous; en sorte que vous entrez
dans cette triste maison comme les oiseaux dans cette tour, humant
l'air, becquetant les fleurs, picotant les graines, sans avoir le
moindre service a faire, ni le moindre ennui a supporter. C'est
vous qui me parlez de devoirs a remplir! En verite, ma belle
paresseuse, quels sont vos devoirs a vous, sinon d'ecrire a ce
beau Raoul? Encore voyons-nous que vous ne lui ecrivez pas, de
sorte que vous aussi, ce me semble, vous negligez un peu vos
devoirs.
Louise prit son air serieux, appuya son menton sur sa main, et
d'un ton plein de candeur:
-- Reprochez-moi donc mon bien-etre, dit-elle. En aurez-vous le
coeur? Vous avez un avenir, vous; vous etes de la cour; le roi,
s'il se marie, appellera Monsieur pres de lui; vous verrez des
fetes splendides, vous verrez le roi, qu'on dit si beau, si
charmant.
-- Et de plus je verrai Raoul, qui est pres de M. le prince,
ajouta malignement Montalais.
-- Pauvre Raoul! soupira Louise.
-- Voila le moment de lui ecrire, chere belle; allons,
recommencons ce fameux Monsieur Raoul, qui brillait en tete de la
feuille dechiree.
Alors elle lui tendit la plume, et, avec un sourire charmant,
encouragea sa main, qui traca vite les mots designes.
-- Maintenant? demanda la plus jeune des deux jeunes filles.
-- Maintenant, ecrivez ce que vous pensez, Louise, repondit
Montalais.
-- Etes-vous bien sure que je pense quelque chose?
-- Vous pensez a quelqu'un, ce qui revient au meme, ou plutot ce
qui est bien pis.
-- Vous croyez, Montalais?
-- Louise, Louise, vos yeux bleus sont profonds comme la mer que
j'ai vue a Boulogne l'an passe. Non, je me trompe, la mer est
perfide, vos yeux sont profonds comme l'azur que voici la-haut,
tenez, sur nos tetes.
-- Eh bien! puisque vous lisez si bien dans mes yeux, dites-moi ce
que je pense, Montalais.
-- D'abord, vous ne pensez pas Monsieur Raoul; vous pensez Mon
cher Raoul.
-- Oh! -- Ne rougissez pas pour si peu. Mon cher Raoul, disons-
nous, vous me suppliez de vous ecrire a Paris, ou vous retient le
service de M. le prince. Comme il faut que vous vous ennuyiez la-
bas pour chercher des distractions dans le souvenir d'une
provinciale...
Louise se leva tout a coup.
-- Non, Montalais, dit-elle en souriant, non, je ne pense pas un
mot de cela. Tenez, voici ce que je pense.
Et elle prit hardiment la plume et traca d'une main ferme les mots
suivants:
"J'eusse ete bien malheureuse si vos instances pour obtenir de moi
un souvenir eussent ete moins vives. Tout ici me parle de nos
premieres annees, si vite ecoulees, si doucement enfuies, que
jamais d'autres n'en remplaceront le charme dans le coeur."
Montalais, qui regardait courir la plume, et qui lisait au rebours
a mesure que son amie ecrivait, l'interrompit par un battement de
mains.
-- A la bonne heure! dit-elle, voila de la franchise, voila du
coeur, voila du style! Montrez a ces Parisiens, ma chere, que
Blois est la ville du beau langage.
-- Il sait que pour moi, repondit la jeune fille, Blois a ete le
paradis.
-- C'est ce que je voulais dire, et vous parlez comme un ange.
-- Je termine, Montalais.
Et la jeune fille continua en effet:
"Vous pensez a moi, dites-vous, monsieur Raoul; je vous en
remercie; mais cela ne peut me surprendre, moi qui sais combien de
fois nos coeurs ont battu l'un pres de l'autre."
-- Oh! oh! dit Montalais, prenez garde, mon agneau, voila que vous
semez votre laine, et il y a des loups la-bas.
Louise allait repondre, quand le galop d'un cheval retentit sous
le porche du chateau.
-- Qu'est-ce que cela? dit Montalais en s'approchant de la
fenetre. Un beau cavalier, ma foi!
-- Oh! Raoul! s'ecria Louise, qui avait fait le meme mouvement que
son amie, et qui, devenant toute pale, tomba palpitante aupres de
sa lettre inachevee.
-- Voila un adroit amant, sur ma parole, s'ecria Montalais, et qui
arrive bien a propos!
-- Retirez-vous, retirez-vous, je vous en supplie! murmura Louise.
-- Bah! il ne me connait pas; laissez-moi donc voir ce qu'il vient
faire ici.
Chapitre II -- Le messager
Mlle de Montalais avait raison, le jeune cavalier etait bon a
voir.
C'etait un jeune homme de vingt-quatre a vingt-cinq ans, grand,
elance, portant avec grace sur ses epaules le charmant costume
militaire de l'epoque. Ses grandes bottes a entonnoir enfermaient
un pied que Mlle de Montalais n'eut pas desavoue si elle se fut
travestie en homme. D'une de ses mains fines et nerveuses il
arreta son cheval au milieu de la cour, et de l'autre souleva le
chapeau a longues plumes qui ombrageait sa physionomie grave et
naive a la fois.
Les gardes, au bruit du cheval, se reveillerent et furent
promptement debout.
Le jeune homme laissa l'un d'eux s'approcher de ses arcons, et
s'inclinant vers lui, d'une voix claire et precise, qui fut
parfaitement entendue de la fenetre ou se cachaient les deux
jeunes filles:
-- Un messager pour Son Altesse Royale, dit-il.
-- Ah! ah! s'ecria le garde; officier, un messager!
Mais ce brave soldat savait bien qu'il ne paraitrait aucun
officier, attendu que le seul qui eut pu paraitre demeurait au
fond du chateau, dans un petit appartement sur les jardins.
Aussi se hata-t-il d'ajouter:
-- Mon gentilhomme, l'officier est en ronde, mais en son absence
on va prevenir M. de Saint-Remy, le maitre d'hotel.
-- M. de Saint-Remy! repeta le cavalier en rougissant.
-- Vous le connaissez?
-- Mais oui... Avertissez-le, je vous prie, pour que ma visite
soit annoncee le plus tot possible a Son Altesse.
-- Il parait que c'est presse, dit le garde, comme s'il se parlait
a lui-meme, mais dans l'esperance d'obtenir une reponse.
Le messager fit un signe de tete affirmatif.
-- En ce cas, reprit le garde, je vais moi-meme trouver le maitre
d'hotel.
Le jeune homme cependant mit pied a terre, et tandis que les
autres soldats observaient avec curiosite chaque mouvement du beau
cheval qui avait amene ce jeune homme, le soldat revint sur ses
pas en disant:
-- Pardon, mon gentilhomme, mais votre nom, s'il vous plait?
-- Le vicomte de Bragelonne, de la part de Son Altesse M. le
prince de Conde.
Le soldat fit un profond salut, et, comme si ce nom du vainqueur
de Rocroi et de Lens lui eut donne des ailes, il gravit legerement
le perron pour gagner les antichambres.
M. de Bragelonne n'avait pas eu le temps d'attacher son cheval aux
barreaux de fer de ce perron, que M. de Saint-Remy accourut hors
d'haleine, soutenant son gros ventre avec l'une de ses mains,
pendant que de l'autre il fendait l'air comme un pecheur fend les
flots avec une rame.
-- Ah! monsieur le vicomte, vous a Blois! s'ecria-t-il; mais c'est
une merveille! Bonjour, monsieur Raoul, bonjour!
-- Mille respects, monsieur de Saint-Remy.
-- Que Mme de La Vall... je veux dire que Mme de Saint-Remy va
etre heureuse de vous voir! Mais venez. Son Altesse Royale
dejeune, faut-il l'interrompre? la chose est-elle grave?
-- Oui et non, monsieur de Saint-Remy. Toutefois, un moment de
retard pourrait causer quelques desagrements a Son Altesse Royale.
-- S'il en est ainsi, forcons la consigne, monsieur le vicomte.
Venez. D'ailleurs, Monsieur est d'une humeur charmante
aujourd'hui. Et puis, vous nous apportez des nouvelles, n'est-ce
pas?
-- De grandes, monsieur de Saint-Remy.
-- Et de bonnes, je presume?
-- D'excellentes.
-- Venez vite, bien vite, alors! s'ecria le bonhomme, qui se
rajusta tout en cheminant.
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