The Art of Short Selling: Book Review
Moreover Technologies - Premier purveyor of real-time news and RSS feeds from across the Web

Agent to the Stars by John Scalzi">Book Review: Agent to the Stars by John Scalzi
Ad - Free Shipping on purchases over $59.95 of products online at Tennis Express.

Duct Tape Marketing: The Worlds Most Practical Small Business Marketing Guide ? A Book Review
Description , by Kathryn Staley, is by no means about short selling. If I had to sum it up in a few words, I would say the book is focused on hardcore fundamental analysis. It points all readers in the direction of discovering and analysing fundamental

A / B / C / D / E / F / G / H / I / J / K / L / M / N / O / P / R / S / T / U / V / W / Y / Z

Histoire de la Revolution francaise, Tome 10 written by Adolphe Thiers

A >> Adolphe Thiers >> Histoire de la Revolution francaise, Tome 10

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26


HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE

_PAR M.A. THIERS_ DE L'ACADEMIE FRANCAISE

NEUVIEME EDITION

TOME DIXIEME



M DCCC XXXIX




DIRECTOIRE.



CHAPITRE XIII.

EXPEDITION D'EGYPTE. DEPART DE TOULON; ARRIVEE DEVANT MALTE; CONQUETE
DE CETTE ILE. DEPART POUR L'EGYPTE; DEBARQUEMENT A ALEXANDRIE; PRISE
DE CETTE PLACE. MARCHE SUR LE CAIRE; COMBAT DE CHEBREISS. BATAILLE DES
PYRAMIDES; OCCUPATION DU CAIRE. TRAVAUX ADMINISTRATIFS DE BONAPARTE EN
EGYPTE; ETABLISSEMENT DE LA NOUVELLE COLONIE. BATAILLE NAVALE D'ABOUKIR,
DESTRUCTION DE LA FLOTTE FRANCAISE PAR LES ANGLAIS.


Bonaparte arriva a Toulon le 20 floreal an VI (9 mai 1798). Sa presence
rejouit l'armee, qui commencait a murmurer et a craindre qu'il ne fut
pas a la tete de l'expedition. C'etait l'ancienne armee d'Italie. Elle
etait riche, couverte de gloire, et on pouvait dire d'elle, que sa
_fortune etait faite_. Aussi avait-elle beaucoup moins de zele a faire
la guerre, et il fallait toute la passion que lui inspirait son general,
pour la decider a s'embarquer et a courir vers une destination inconnue.
Cependant elle fut saisie d'enthousiasme en le voyant a Toulon. Il y
avait huit mois qu'elle ne l'avait vu. Sur-le-champ Bonaparte, sans lui
expliquer sa destination, lui adressa la proclamation suivante:

"SOLDATS!

"Vous etes une des ailes de l'armee d'Angleterre. Vous avez fait la
guerre de montagnes, de plaines, de siege; il vous reste a faire la
guerre maritime.

"Les legions romaines, que vous avez quelquefois imitees, mais pas
encore egalees, combattaient Carthage tour a tour sur cette mer et
aux plaines de Zama. La victoire ne les abandonna jamais, parce que
constamment elles furent braves patientes a supporter la fatigue,
disciplinees et unies entre elles.

"Soldats, l'Europe a les yeux sur vous! vous avez de grandes
destinees a remplir, des batailles a livrer, des dangers, des
fatigues a vaincre; vous ferez plus que vous n'avez fait pour la
prosperite de la patrie, le bonheur des hommes, et votre propre
gloire.

"Soldats, matelots, fantassins, canonniers, cavaliers, soyez unis;
souvenez-vous que le jour d'une bataille vous avez besoin les uns
des autres.

"Soldats, matelots, vous avez ete jusqu'ici negliges; aujourd'hui la
plus grande sollicitude de la republique est pour vous: vous serez
dignes de l'armee dont vous faites partie.

"Le genie de la liberte qui a rendu, des sa naissance, la republique
l'arbitre de l'Europe, veut qu'elle le soit des mers et des nations
les plus lointaines."

On ne pouvait pas annoncer plus dignement une grande entreprise, en la
laissant toujours dans le mystere qui devait l'envelopper.

L'escadre de l'amiral Brueys se composait de treize vaisseaux de ligne,
dont un de 120 canons (c'etait _l'Orient_, que devaient monter l'amiral
et le general en chef), deux de 80, et dix de 74. Il y avait de plus
deux vaisseaux venitiens de 64 canons, six fregates venitiennes et
huit francaises, soixante-douze corvettes, cutters, avisos, chaloupes
canonnieres, petits navires de toute espece. Les transports reunis tant
a Toulon qu'a Genes, Ajaccio, Civita-Vecchia, s'elevaient a quatre
cents. C'etaient donc cinq cents voiles qui allaient flotter a la fois
sur la Mediterranee. Jamais pareil armement n'avait couvert les mers.
La flotte portait environ quarante mille hommes de toutes armes et dix
mille marins. Elle avait de l'eau pour un mois, des vivres pour deux.

On mit a la voile le 30 floreal (19 mai), au bruit du canon, aux
acclamations de toute l'armee. Des vents violens causerent quelque
dommage a une fregate a la sortie du port. Les memes vents avaient cause
de telles avaries a Nelson, qui croisait avec trois vaisseaux, qu'il
fut oblige d'aller au radoub dans les iles Saint-Pierre. Il fut ainsi
eloigne de l'escadre francaise, et ne la vit pas sortir. La flotte vogua
d'abord vers Genes, pour rallier le convoi reuni dans ce port, sous
les ordres du general Baraguai-d'Hilliers. Elle cingla ensuite vers la
Corse, rallia le convoi d'Ajaccio, qui etait sous les ordres de
Vaubois, et s'avanca dans la mer de Sicile, pour se reunir au convoi
de Civita-Vecchia, qui etait sous les ordres de Desaix. Le projet de
Bonaparte etait de se diriger sur Malte, et d'y tenter en passant une
entreprise audacieuse dont il avait de longue main prepare le succes par
des trames secretes. Il voulait s'emparer de cette ile, qui, commandant
la navigation de la Mediterranee, devenait importante pour l'Egypte,
et qui ne pouvait manquer d'echoir bientot aux Anglais, si on ne les
prevenait.

L'ordre des chevaliers de Malte etait comme toutes les institutions du
moyen-age: il avait perdu son objet, et des lors sa dignite et sa
force. Il n'etait plus qu'un abus, profitable seulement a ceux qui
l'exploitaient. Les chevaliers avaient en Espagne, en Portugal, en
France, en Italie, en Allemagne, des biens considerables, qui leur
avaient ete donnes par la piete des fideles pour proteger les chretiens
allant visiter les saints lieux. Maintenant qu'il n'y avait plus de
pelerinages de cette espece, le role et le devoir des chevaliers etaient
de proteger les nations chretiennes contre les Barbaresques, et de
detruire l'infame piraterie qui infeste la Mediterranee. Les biens de
l'ordre suffisaient a l'entretien d'une marine considerable; mais les
chevaliers ne s'occupaient aucunement a en former une: ils n'avaient que
deux ou trois vieilles fregates, ne sortant jamais du port, et quelques
galeres qui allaient donner et recevoir des fetes dans les ports
d'Italie. Les baillifs, les commandeurs, places dans toute la
chretiente, devoraient dans le luxe et l'oisivete les revenus de
l'ordre. Il n'y avait pas un chevalier qui eut fait la guerre aux
Barbaresques. L'ordre n'inspirait d'ailleurs plus aucun interet. En
France on lui avait enleve ses biens, et Bonaparte les avait fait saisir
en Italie, sans qu'il s'elevat aucune reclamation en sa faveur. On a vu
que Bonaparte avait songe deja a pratiquer des intelligences dans Malte.
Il avait gagne quelques chevaliers, et il se proposait de les intimider
par un coup d'audace, et de les obliger a se rendre; car il n'avait ni
le temps ni les moyens d'une attaque reguliere contre une place reputee
imprenable. L'ordre, qui depuis quelque temps pressentait ses dangers en
voyant les escadres francaises dominer dans la Mediterranee, s'etait mis
sous la protection de Paul Ier.

Bonaparte faisait de grands efforts pour rejoindre la division de
Civita-Vecchia; il ne put la joindre qu'a Malte meme. Les cinq cents
voiles francaises se deployerent a la vue de l'ile, le 21 prairial (9
juin), vingt-deux jours apres la sortie de Toulon. Cette vue repandit
le trouble dans la ville de Malte. Bonaparte, pour avoir un pretexte de
s'arreter, et pour faire naitre un sujet de contestation, demanda au
grand-maitre la faculte de faire de l'eau. Le grand-maitre, Ferdinand de
Hompesch, fit repondre par un refus absolu, alleguant les reglemens,
qui ne permettaient pas d'introduire a la fois plus de deux vaisseaux
appartenant a des puissances belligerantes. On avait autrement accueilli
les Anglais quand ils s'etaient presentes. Bonaparte dit que c'etait la
une preuve de la plus insigne malveillance, et sur-le-champ fit ordonner
un debarquement. Le lendemain, 22 prairial (10 juin), les troupes
francaises debarquerent dans l'ile, et investirent completement
Lavalette, qui compte trente mille ames a peu pres de population, et qui
est l'une des plus fortes places de l'Europe. Bonaparte fit debarquer de
l'artillerie pour canonner les forts. Les chevaliers repondirent a son
feu, mais tres mal. Ils voulurent faire une sortie, et il y en eut un
grand nombre de pris. Le desordre se mit alors a l'interieur. Quelques
chevaliers de la langue francaise declarerent qu'ils ne pouvaient pas
se battre contre leurs compatriotes. On en jeta quelques-uns dans les
cachots. Le trouble etait dans les tetes; les habitans voulaient qu'on
se rendit. Le grand-maitre, qui avait peu d'energie, et qui se souvenait
de la generosite du vainqueur de Rivoli a Mantoue, songea a sauver ses
interets du naufrage, fit sortir de prison l'un des chevaliers francais
qu'il y avait jetes, et l'envoya a Bonaparte pour negocier. Le traite
fut bientot arrete. Les chevaliers abandonnerent a la France la
souverainete de Malte et des iles en dependant; en retour, la France
promit son intervention au congres de Rastadt, pour faire obtenir au
grand-maitre une principaute en Allemagne, et a defaut, elle lui assura
une pension viagere de 300,000 francs et une indemnite de 600,000 francs
comptant. Elle accorda a chaque chevalier de la langue francaise 700 fr.
de pension, et 1,000 pour les sexagenaires; elle promit sa mediation
pour que ceux des autres langues fussent mis en jouissance des biens de
l'ordre, dans leurs pays respectifs. Telles furent les conditions au
moyen desquelles la France entra en possession du premier port de la
Mediterranee, et de l'un des plus forts du monde. Il fallait l'ascendant
de Bonaparte pour l'obtenir sans combattre; il fallait son audace
pour oser y perdre quelques jours, ayant les Anglais a sa poursuite.
Caffarelli-Dufalga, aussi spirituel que brave, en parcourant la place
dont il admirait les fortifications, dit ce mot: _Nous sommes bien
heureux qu'il y ait eu quelqu'un dans la place pour nous en ouvrir les
portes._

Bonaparte laissa Vaubois a Malte, avec trois mille hommes de garnison;
il y placa Regnault (de Saint-Jean-d'Angely), en qualite de commissaire
civil. Il fit tous les reglemens administratifs qui etaient necessaires
pour l'etablissement du regime municipal dans l'ile, et il mit
sur-le-champ a la voile pour cingler vers la cote d'Egypte.

Il leva l'ancre le 1er messidor (19 juin), apres une relache de dix
jours. L'essentiel maintenant, etait de ne pas rencontrer les Anglais.
Nelson, radoube aux iles Saint-Pierre, avait recu du lord Saint-Vincent
un renfort de dix vaisseaux de ligne et de plusieurs fregates, ce qui
lui formait une escadre de treize vaisseaux de haut bord, et de quelques
vaisseaux de moindre importance. Il etait revenu le 13 prairial (1er
juin) devant Toulon; mais l'escadre francaise en etait sortie depuis
douze jours. Il avait couru de Toulon a la rade du Tagliamon, et de la
rade du Tagliamon a Naples, ou il etait arrive le 2 messidor (20 juin),
au moment meme ou Bonaparte quittait Malte. Apprenant que les Francais
avaient paru vers Malte, il les suivait, dispose a les attaquer s'il
parvenait a les joindre.

Sur toute l'escadre francaise, on etait pret au combat. La possibilite
de rencontrer les Anglais etait presente a tous les esprits et
n'effrayait personne. Bonaparte avait reparti sur chaque vaisseau de
ligne cinq cents hommes d'elite, qu'on habituait tous les jours a la
manoeuvre du canon, et a la tete desquels se trouvait un de ces generaux
si bien habitues au feu sous ses ordres. Il s'etait fait un principe sur
la tactique maritime, c'est que chaque vaisseau ne devait avoir qu'un
but, celui d'en joindre un autre, de le combattre et de l'aborder. Des
ordres etaient donnes en consequence, et il comptait sur la bravoure des
troupes d'elite placees a bord des vaisseaux. Ces precautions prises, il
cinglait tranquillement vers l'Egypte. Cet homme qui, suivant
d'absurdes detracteurs, craignait les hasards de la mer, s'abandonnait
tranquillement a la fortune, au milieu des flottes anglaises, et avait
eu l'audace de perdre quelques jours a Malte pour en faire la conquete.
La gaiete regnait sur l'escadre; on ne savait pas exactement ou l'on
allait, mais le secret commencait a se repandre, et on attendait avec
impatience la vue des rivages qu'on allait conquerir. Le soir, les
savans, les officiers-generaux qui etaient a bord de _l'Orient_, se
reunissaient chez le general en chef, et la commencaient les ingenieuses
et savantes discussions de l'Institut d'Egypte. Un instant, l'escadre
anglaise ne fut qu'a quelques lieues de l'immense convoi francais, et
de part et d'autre on l'ignora. Nelson commencant a supposer que les
Francais s'etaient diriges sur l'Egypte, fit voile pour Alexandrie,
et les y devanca; mais ne les ayant pas trouves, il vola vers les
Dardanelles, pour tacher de les y rencontrer. Par un bonheur singulier,
l'expedition francaise n'arriva en vue d'Alexandrie que le surlendemain,
13 messidor (1er juillet). Il y avait un mois et demi a peu pres qu'elle
etait sortie de Toulon.

Bonaparte envoya chercher aussitot le consul francais. Il apprit que les
Anglais avaient paru l'avant-veille, et les jugeant dans les parages
voisins, il voulut tenter le debarquement a l'instant meme. On ne
pouvait pas entrer dans le port d'Alexandrie, car la place paraissait
disposee a se defendre; il fallait descendre a quelque distance, sur
la plage voisine, a une anse dite du Marabout. Le vent soufflait
violemment, et la mer se brisait avec furie sur les recifs de la cote.
C'etait vers la fin du jour. Bonaparte donna le signal et voulut aborder
sur-le-champ. Il descendit le premier dans une chaloupe; les soldats
demandaient a grands cris a le suivre a la cote. On commenca a mettre
les embarcations a la mer, mais l'agitation des flots les exposait a
chaque instant a se briser les unes contre les autres. Enfin, apres
de grands dangers, on toucha le rivage. A l'instant une voile parut a
l'horizon; on crut que c'etait une voile anglaise: "_Fortune_, s'ecria
Bonaparte, _tu m'abandonnes! quoi! pas seulement cinq jours!_" La
fortune ne l'abandonnait pas, car c'etait une fregate francaise qui
rejoignait. On eut beaucoup de peine a debarquer quatre ou cinq mille
hommes, dans la soiree et dans la nuit. Bonaparte resolut de marcher
sur-le-champ vers Alexandrie, afin de surprendre la place, et de ne pas
donner aux Turcs le temps de faire des preparatifs de defense. On se
mit tout de suite en marche. Il n'y avait pas un cheval de debarque;
l'etat-major, Bonaparte et Caffarelli lui-meme, malgre sa jambe de bois,
firent quatre a cinq lieues a pied dans les sables, et arriverent a la
pointe du jour en vue d'Alexandrie.

Cette antique cite, fille d'Alexandre, n'avait plus ses magnifiques
edifices, ses innombrables demeures, sa grande population; elle etait
ruinee aux trois quarts. Les Turcs, les Egyptiens opulens, les negocians
europeens habitaient dans la ville moderne, qui etait la seule partie
conservee. Quelques Arabes vivaient dans les decombres de la cite
antique; une vieille muraille flanquee de quelques tours enfermait la
nouvelle et l'ancienne ville, et tout autour regnaient les sables qui,
en Egypte, s'avancent partout ou la civilisation recule.

Les quatre mille Francais, conduits par Bonaparte, y arriverent a la
pointe du jour: ils ne rencontrerent sur cette plage de sable qu'un
petit nombre d'Arabes, qui, apres quelques coups de fusil, s'enfoncerent
dans le desert. Bonaparte partagea ses soldats en trois colonnes: Bon,
avec la premiere, marcha a droite, vers la porte de Rosette; Kleber,
avec la seconde, marcha au centre vers la porte de la Colonne; Menou,
avec la troisieme, s'avanca a gauche vers la porte des Catacombes. Les
Arabes et les Turcs, excellens soldats derriere un mur, firent un
feu bien nourri; mais les Francais monterent avec des echelles, et
franchirent la vieille muraille. Kleber tomba le premier, frappe d'une
balle au front. On chassa les Arabes de ruine en ruine, jusqu'a la
ville nouvelle. Le combat allait se prolonger de rue en rue, et devenir
meurtrier; mais un capitaine turc servit d'intermediaire pour negocier
un accord. Bonaparte declara qu'il ne venait point pour ravager le pays,
ni l'enlever au Grand-Seigneur, mais seulement pour le soustraire a la
domination des Mameluks, et venger les outrages que ceux-ci avaient
faits a la France. Il promit que les autorites du pays seraient
maintenues, que les ceremonies du culte continueraient d'avoir lieu
comme par le passe, que les proprietes seraient respectees, etc.....
Moyennant ces conditions, la resistance cessa: les Francais furent
maitres d'Alexandrie le jour meme. Pendant ce temps, l'armee avait
acheve de debarquer. Il s'agissait maintenant de mettre l'escadre a
l'abri, soit dans le port, soit dans l'une des rades voisines, de
creer a Alexandrie une administration conforme aux moeurs du pays, et
d'arreter un plan d'invasion pour s'emparer de l'Egypte. Pour le moment,
les dangers de la mer et d'une rencontre avec les Anglais etaient
passes; les plus grands obstacles etaient vaincus avec ce bonheur qui
semble toujours accompagner la jeunesse d'un grand homme.

L'Egypte, sur laquelle nous venions d'aborder, est le pays le plus
singulier, le mieux situe, et l'un des plus fertiles de la terre. Sa
position est connue. L'Afrique ne tient a l'Asie que par un isthme de
quelques lieues, qu'on appelle l'isthme de Suez, et qui, s'il etait
coupe, donnerait acces de la Mediterranee dans la mer de Indes,
dispenserait les navigateurs d'aller a des distances immenses, et au
milieu des tempetes, doubler le cap de Bonne-Esperance. L'Egypte est
placee parallelement a la mer Rouge et a l'isthme de Suez. Elle est la
maitresse de cet isthme. C'est cette contree qui, chez les anciens
et dans le moyen-age, pendant la prosperite des Venitiens, etait
l'intermediaire du commerce de l'Inde. Telle est sa position entre
l'Occident et l'Orient. Sa constitution physique et sa forme ne sont pas
moins extraordinaires. Le Nil, l'un des grands fleuves du monde, prend
sa source dans les montagnes de l'Abyssinie, fait six cents lieues dans
les deserts de l'Afrique, puis entre en Egypte, ou plutot y tombe, en
se precipitant des cataractes de Syene, et parcourt encore deux cents
lieues jusqu'a la mer. Ses bords constituent toute l'Egypte. C'est
une vallee de deux cents lieues de longueur, sur cinq a six lieues de
largeur. Des deux cotes elle est bordee par un ocean de sables. Quelques
chaines de montagnes, basses, arides et dechirees, sillonnent tristement
ces sables, et projettent a peine quelques ombres sur leur immensite.
Les unes separent le Nil de la mer Rouge, les autres le separent du
grand desert, dans lequel elles vont se perdre. Sur la rive gauche du
Nil, a une certaine distance dans le desert, serpentent deux langues de
terre cultivable, qui font exception aux sables, et se couvrent d'un peu
de verdure. Ce sont les _oasis_, especes d'iles vegetales, au milieu de
l'ocean des sables. Il y en a deux, la grande et la petite. Un effort
des hommes, en y jetant une branche du Nil, en ferait de fertiles
provinces. Cinquante lieues avant d'arriver a la mer, le Nil se partage
en deux branches, qui vont tomber a soixante lieues l'une de l'autre,
dans la Mediterranee, la premiere a Rosette, la seconde a Damiette. On
connaissait autrefois sept bouches au Nil; on les apercoit encore, mais
il n'y en a plus que deux de navigables. Le triangle forme par ces deux
grandes branches et par la mer a soixante lieues a sa base et cinquante
sur ses cotes; il s'appelle le Delta. C'est la partie la plus fertile de
l'Egypte, parce que c'est la plus arrosee, la plus coupee de canaux. Le
pays tout entier se divise en trois parties, le Delta ou Basse-Egypte,
qu'on appelle Bahireh; la Moyenne-Egypte, qu'on appelle Ouestanieh; la
Haute-Egypte, qu'on appelle le Said.

Les vents etesiens soufflant d'une maniere constante du nord au sud,
pendant les mois de mai, juin et juillet, entrainent tous les nuages
formes a l'embouchure du Nil, n'en laissent pas sejourner un seul
sur cette contree toujours sereine, et les portent vers les monts
d'Abyssinie. La ces nuages s'agglomerent, se precipitent en pluie
pendant les mois de juillet, aout et septembre, et produisent le
phenomene celebre des inondations du Nil. Ainsi, cette terre recoit par
les debordemens du fleuve, les eaux qu'elle ne recoit pas du ciel. Il
n'y pleut jamais, et les marecages du Delta, qui seraient pestilentiels
sous le ciel de l'Europe, ne produisent pas en Egypte une seule fievre.
Le Nil, apres son inondation, laisse un limon fertile, qui est la seule
terre cultivable sur ces bords, et qui produit ces abondantes moissons
consacrees autrefois a nourrir Rome. Plus l'inondation s'est etendue,
plus il y a de terre cultivable. Les proprietaires de cette terre,
nivelee tous les ans par les eaux, se la partagent tous les ans par
l'arpentage. Aussi l'arpentage est-il un grand art en Egypte. Des canaux
pourraient etendre l'inondation, et auraient l'avantage de diminuer la
rapidite des eaux, de les faire sejourner plus long-temps, et d'etendre
la fertilite aux depens du desert. Nulle part le travail de l'homme ne
pourrait avoir de plus salutaires effets; nulle part la civilisation ne
serait plus souhaitable. Le Nil et le desert se disputent l'Egypte, et
c'est la civilisation qui donnerait au Nil le moyen de vaincre le desert
et de le faire reculer. On croit que l'Egypte nourrissait autrefois
vingt millions d'habitans, sans compter les Romains. Elle etait a peine
capable d'en nourrir trois millions quand les Francais y entrerent.

L'inondation finit a peu pres en septembre. Alors commencent les travaux
des champs. Pendant les mois d'octobre, novembre, decembre, janvier,
fevrier, la campagne d'Egypte presente un aspect ravissant de fertilite
et de fraicheur. Elle est couverte alors des plus riches moissons,
emaillee de fleurs, traversee par d'immenses troupeaux. En mars les
chaleurs commencent; la terre se gerce si profondement, qu'il est
quelquefois dangereux de la traverser a cheval. Les travaux des champs
sont alors finis. Les Egyptiens ont recueilli toutes les richesses de
l'annee. Outre les bles, l'Egypte produit les meilleurs riz, les plus
beaux legumes, le sucre, l'indigo, le sene, la casse, le natron, le lin,
le chanvre, le coton, tout cela avec une merveilleuse abondance. Il lui
manque des huiles; mais elle les trouve vis-a-vis, en Grece; il lui
manque le tabac et le cafe, mais elle les trouve a ses cotes, dans
la Syrie et l'Arabie. Elle est aussi privee de bois, car la grande
vegetation ne peut pas pousser sur ce limon annuel que le Nil depose sur
un fond de sable. Quelques sycomores et quelques palmiers sont les
seuls arbres de l'Egypte. A defaut de bois on brule la bouse de vache.
L'Egypte nourrit d'immenses troupeaux. Les volailles de toute espece y
fourmillent. Elle a ces admirables chevaux, si celebres dans le monde
par leur beaute, leur vivacite, leur familiarite avec leurs maitres, et
cet utile chameau, qui peut manger et boire pour plusieurs jours, dont
le pied enfonce sans fatigue dans les sables mouvans, et qui est comme
un navire vivant pour traverser la mer des sables.

Tous les ans arrivent au Caire d'innombrables caravanes, qui abordent
comme des flottes des deux cotes du desert. Les unes viennent de la
Syrie et de l'Arabie, les autres de l'Afrique et des cotes de Barbarie.
Elles apportent tout ce qui est propre aux pays du soleil, l'or,
l'ivoire, les plumes, les schalls inimitables, les parfums, les gommes,
les aromates de toute espece, le cafe, le tabac, les bois et les
esclaves. Le Caire devient un entrepot magnifique des plus belles
productions du globe, de celles que le genie si puissant des occidentaux
ne pourra jamais imiter, car c'est le soleil qui les donne, et dont leur
gout delicat les rendra toujours avides. Aussi le commerce de l'Inde
est-il le seul dont les progres des peuples n'ameneront jamais la
fin. Il ne serait donc pas necessaire de faire de l'Egypte un poste
militaire, pour aller detruire violemment le commerce des Anglais. Il
suffirait d'y etablir un entrepot, avec la surete, les lois et les
commodites europeennes, pour attirer les richesses du monde.

La population qui occupe l'Egypte est, comme les ruines des cites qui la
couvrent, un amas des debris de plusieurs peuples. Des Cophtes, anciens
habitans de l'Egypte, des Arabes, conquerans de l'Egypte sur les
Cophtes, des Turcs conquerans sur les Arabes, telles sont les races dont
les debris pullulent miserablement sur une terre dont ils sont indignes.
Les Cophtes, quand les Francais y entrerent, etaient deux cent mille au
plus. Meprises, pauvres, abrutis, ils s'etaient voues, comme toutes les
classes proscrites, aux plus ignobles metiers. Les Arabes formaient la
masse presque entiere de la population; ils descendaient des compagnons
de Mahomet. Leur condition etait infiniment variee; quelques-uns, de
haute naissance, faisant remonter leur origine jusqu'a Mahomet lui-meme,
grands proprietaires, ayant quelques traces du savoir arabe, reunissant
a la noblesse les fonctions du culte et de la magistrature, etaient,
sous le titre de scheiks, les veritables grands de l'Egypte. Dans
les divans, ils representaient le pays, quand ses tyrans voulaient
s'adresser a lui; dans les mosquees, ils composaient des especes
d'universites, ou ils enseignaient la religion, la morale du Koran, un
peu de philosophie et de jurisprudence. La grande mosquee de Jemil-Azar
etait le premier corps savant et religieux de l'Orient. Apres ces
grands, venaient les moindres proprietaires, composant la seconde et
la plus nombreuse classe des Arabes; puis les proletaires, qui etaient
tombes dans la situation de veritables ilotes. Ces derniers etaient des
paysans a gages, cultivant la terre sous le nom de fellahs, et vivant
dans la misere et l'abjection. Il y avait une quatrieme classe d'Arabes,
c'etaient les Bedouins ou Arabes errans: ceux-la n'avaient pas voulu
s'attacher a la terre; c'etaient les fils du desert. Montes sur des
chevaux ou des chameaux, conduisant devant eux des troupeaux nombreux,
ils erraient, cherchant des paturages dans quelques oasis, ou venant
annuellement ensemencer les lisieres de terre cultivable, placees sur
le bord de l'Egypte. Leur metier etait d'escorter les caravanes ou de
preter leurs chameaux pour les transports. Mais, brigands sans foi,
ils pillaient souvent les marchands qu'ils escortaient ou auxquels ils
pretaient leurs chameaux. Quelquefois meme, violant l'hospitalite
qu'on leur accordait sur la lisiere des terres cultivables, ils se
precipitaient sur cette vallee du Nil, qui, large seulement de cinq
lieues, est si facile a penetrer; ils pillaient les villages, et,
remontant sur leurs chevaux, emportaient leur butin dans le fond du
desert. La negligence turque laissait leurs ravages presque toujours
impunis, et ne luttait pas mieux contre les brigands du desert qu'elle
ne savait lutter contre ses sables. Ces Arabes errans, divises en tribus
sur les deux cotes de la vallee, etaient au nombre de cent ou cent vingt
mille, et fournissaient vingt ou vingt-cinq mille cavaliers, braves,
mais bons pour harceler l'ennemi, jamais pour le combattre.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26
Copyright (c) 2007. topknownstories.com. All rights reserved.